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vendredi 11 novembre 2016

ROSA PARKS

Rosa Parks
Par Roger Martin

Premier décembre 1955, Rosa, Rosa Parks de Montgomery, Alabama,
Ô Rosa, petite couturière aux mains gantées, serrant ton sac contre toi,
Toute droite, regard tranquille derrière tes verres cerclés d'écaille, tes cheveux sagement peignés, Rosa,
Tu es montée dans le car, et tu t'es assise, Rosa, sur un siège à l'avant,
Un de ces sièges réservés aux Blancs,
Rosa, Rosa Parks, toi dont les aïeux recevaient le fouet
Rosa, militante,
Et quand ils te l'ont demandé, Rosa, tu as refusé de te lever,
Et quand ils l'ont exigé, et quand ils t'ont prise par les bras,
Tes lèvres ont articulé doucement un seul mot : NON!
Et tu n'as pas cédé, Rosa, non tu n'as pas cédé, ils ont arrêté le bus,
Ils ont appelé la police, Rosa, les flics d'Alabama,
Avec leurs chiens à nègres, avec leurs manches de bois et leurs gaz de combat,
Ils t'ont jeté en prison, Rosa,
Plus tard, ils ont pris tes empreintes, tes lacets, tes lunettes, mais pas ta fierté, Rosa,
Et au dehors des voix grondaient et au dehors la rumeur montait, Rosa,
Des voix qui te chantaient que tu n'étais pas seule, Rosa,
Qu'un pasteur inconnu appelait au boycott,
Que partout frères et sœurs engageaient le combat,
Ton combat, Rosa, Rosa Parks, douce et fière femme noire d'Alabama…
Que lundi les bus noirs étaient blancs, blancs ou vides, vides et blancs,
Que les rues de la ville, ses quartiers, ses faubourgs,
Ruisselaient de nègres qui marchaient droit devant, le menton vers le ciel, les yeux dans l'avenir,
Petite fille du Sud, des lynchages et du Ku Klux Klan. . .
Ensemble ils proclamaient le boycott illimité,
Rosa, tu entends ça ? Des kilomètres à pied toute la sainte journée,
Des kilomètres à pied, ça en use des préjugés. . .
Les bus roulaient à vide, partout des gens à pied,
Les flics jetaient au mitard le pasteur inspiré, Rosa,
Et sa maison brûlait sous les cocktails du Klan,
Et les bus fantômes, sans personne aux carreaux, s'emmerdaient ferme à présent, rangés aux entrepôts. Submergeant les trottoirs, débordant les chaussées,
Des milliers d'hommes et de femmes fatigués tenaient, tenaient, tenaient en répétant ton nom,
Ô Rosa, Rosa Parks, leur sœur en dignité, petite couturière qui a tout déclenché...
Les prisons débordaient, les procès fleurissaient,
Et les cautions montaient, mais de Harlem, de Chicago, l'argent affluait, ô Rosa.
Novembre 56, la compagnie au tapis, la faillite à sa porte,
Les employeurs blancs qui en ont marre d'attendre,
D'attendre la nounou, le menuisier, qui arrivent fatigués, crevés, harassés,
La fierté retrouvée.
La ville en a assez, le maire, le gouverneur en ont assez, on ne parle plus que de ça, de tous côtés,
"Ça va finir par donner de mauvaises idées, y en a marre de voir ces négros marcher",
O Rosa Parks, fière femme d'Alabama,
Et un matin tu te réveilles, rosa, et quelque chose dans l'air, à ton premier pas, te le dit,
Tu as gagné.
Le petit pasteur - ses parents l'ont appelé Martin Luther comme le prédicateur,
King, c'est l'empreinte du Blanc,
Le nom attribué cent cinquante ans plus tôt par le propriétaire, un gentleman du Sud,

VOUS avez gagné! La Cour suprême l'a décrété.

BEN JELLOUN - LE RACISME

Le racisme expliqué à ma fille (par Tahar Ben Jelloun)
— Dis, Papa, c’est quoi le racisme ?
— Le racisme est un comportement assez répandu, commun à toutes les sociétés, devenu, hélas !, banal dans certains pays parce qu’il arrive qu’on ne s’en rende pas compte. Il consiste à se méfier, et même à mépriser, des personnes ayant des caractéristiques physiques et culturelles différentes des nôtres.
— Tu crois que je pourrais devenir raciste ?
— Le devenir, c’est possible ; tout dépend de l’éducation que tu auras reçue. Il vaut mieux le savoir et s’empêcher de l’être, autrement dit accepter l’idée que tout enfant ou tout adulte est capable, un jour, d’avoir un sentiment et un comportement de rejet à l’égard de quelqu’un qui ne lui a rien fait mais qui est différent de lui. Cela arrive souvent. Chacun d’entre nous peut avoir, un jour, un mauvais geste, un mauvais sentiment.
— Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Apprendre. S’éduquer. Réfléchir. Chercher à comprendre toute chose, se montrer curieux de tout ce qui touche à l’homme, contrôler ses premiers instincts, ses pulsions… « Vaste programme » ! La haine est tellement plus facile à installer que l’amour. Il est plus facile de se méfier, de ne pas aimer que d’aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas. Toujours cette tendance spontanée, la fameuse pulsion de tout à l’heure, qui s’exprime par le refus et le rejet.

HUGO - LE HOLLANDAIS

Les paysans au bord de la mer
Victor HUGO   (1802-1885)

Les pauvres gens de la côte,
L'hiver, quand la mer est haute
Et qu'il fait nuit,
Viennent où finit la terre
Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.

Ils sondent la mer sans bornes ;
Ils pensent aux écueils mornes
Et triomphants ;
L'orpheline pâle et seule
Crie : « Ô mon père ! » et l'aïeule
Dit : - Mes enfants !

Où sont-ils tous ceux qu'on aime ?
Elles ont peur. La nuit blême
Cache Vénus ;
L'océan jette sa brume
Dans leur âme et son écume
Sur leurs pieds nus.

L'une frémit, l'autre espère.
Le vent semble une vipère.
On pense à Dieu
Par qui l'esquif vogue ou sombre
Et qui change en gouffre d'ombre
Le gouffre bleu !

Dans les mers il n'est pas rare
Que la foudre au lieu de phare
Brille dans l'air,
Et que sur l'eau qui se dresse
Le sloop-fantôme apparaisse
Dans un éclair.

Alors tremblez. Car l'eau jappe
Quand le vaisseau mort la frappe
De l'aviron,
Car le bois devient farouche
Quand le chasseur spectre embouche
Son noir clairon.

Malheur au chasse-marée
Qui voit la nef abhorrée !
Ô nuit ! Terreur !
Tout le navire frissonne,
Et la cloche, à l'avant, sonne
Avec horreur.

C'est le hollandais ! La barque
Que le doigt flamboyant marque !
L'esquif puni !
C'est la voile scélérate !
C'est le sinistre pirate
De l'infini !

Il était hier au pôle
Et le voici ! Tombe et geôle,
Il court sans fin.
Judas songe, sans prière,
Sur l'avant, et sur l'arrière
Rêve Caïn.

Il suffirait, pour qu'une île
Croulât dans l'onde infertile,
Qu'il y passât,
Il fuit dans la nuit damnée,
La tempête est enchaînée
A ce forçat.

Il change l'onde en hyène
Et que veut-on que devienne
Le matelot,
Quand, brisant la lame en poudre,
L'enfer vomit dans la foudre
Ce noir brûlot ?

La lugubre goélette
Jette à travers son squelette
Un blanc rayon ;
La lame devient hagarde,
L'abîme effaré regarde
La vision.

Les rocs qui gardent la terre
Disent : « Va-t'en, solitaire,
Démon ! va-t'en ! »
L'homme entend de sa chaumière
Aboyer les chiens de pierre
Après Satan.

Et les femmes sur la grève
Se parlent du vaisseau rêve
En frémissant ;
Il est plein de clameurs vagues ;
Il traîne avec lui des vagues
Pleines de sang.


GAUTIER - LA FUITE

La Fuite, de Théophile Gautier
KADIDJA.
Au firmament sans étoile,
La lune éteint ses rayons ;
La nuit nous prête son voile.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Ne crains-tu pas la colère
De tes frères insolents,
Le désespoir de ton père,
De ton père aux sourcils blancs ?

KADIDJA.
Que m’importent mépris, blâme,
Dangers, malédictions !
C’est dans toi que vit mon âme.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Le cœur me manque ; je tremble,
Et, dans mon sein traversé,
De leur kandjar il me semble
Sentir le contact glacé !

KADIDJA.
Née au désert, ma cavale
Sur les blés, dans les sillons,
Volerait, des vents rivale.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Au désert infranchissable,
Sans parasol pour jeter
Un peu d’ombre sur le sable,
Sans tente pour m’abriter...

KADIDJA.
Mes cils te feront de l’ombre ;
Et, la nuit, nous dormirons
Sous mes cheveux, tente sombre.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Si le mirage illusoire
Nous cachait le vrai chemin,
Sans vivres, sans eau pour boire,
Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.
Sous le bonheur mon cœur ploie ;
Si l’eau manque aux stations,
Bois les larmes de ma joie.
        Fuyons ! fuyons !


VIAN - LE PIANOCKTAIL

LE PIANOCKTAIL

« Prendras-tu un apéritif ? demanda Colin. Mon pianocktail est achevé, tu pourrais l’essayer.

– Il marche ? demanda Chick.

– Parfaitement. J’ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes espérances. J’ai obtenu, à partir de la Black and Tan Fantasy, un mélange vraiment ahurissant.

– Quel est ton principe ? demanda Chick.

– À chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde la quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple, au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral.

– C’est compliqué, dit Chick.

– Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de détails, tu connais ça. Et d’ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.

– C’est merveilleux ! dit Chick.

– Il n’y a qu’une chose gênante, dit Colin, c’est la pédale forte pour l’œuf battu. J’ai dû mettre un système d’enclenchement spécial, parce que lorsque l’on joue un morceau trop «hot », il tombe des morceaux d’omelette dans le cocktail, et c’est dur à avaler. Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche, c’est le sol grave.

– Je vais m’en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible.



SEPULVEDA - L ILE PERDUE

L’ÎLE PERDUE
Luis Sepulveda

Elle s’appelle Mali Lošinj et vue du ciel elle apparaît comme une tache ocre sur la mer Adriatique, en face de la côte d’un pays qui s’appelait la Yougoslavie. Un jour j’y suis allé, sans grands projets ni délais, et dans une vieille maison d’Artatore j’ai écrit le manuscrit de ce qui allait devenir mon premier roman.
Partout fleurissaient les pruniers, les lauriers-roses et les gens. Fleurissait, par exemple, Olga, une belle Croate qui partageait les tâches de sa pension avec son amour pour la voix déchirée de Camarón de la Isla. Fleurissait Stan, un Slovène qui allumait tous les soirs son barbecue, ouvrait des bouteilles de sliwovitz et invitait voisins et passants à jouir de l’hospitalité de sa terrasse. Fleurissait Gojko, un Monténégrin qui fournissait poissons et calmars pour la fête, et Vlado, un Macédonien qui chantait des arias incompréhensibles et non moins belles pour autant. Avec ses récits bien ficelés fleurissait Levinger, le pharmacien bosniaque, juif, ex-infirmier des partisans antifascistes. Parfois, Pantho, un Serbe expulsé de la Marine, jouait de l’accordéon, nous chantions tous, et à la deuxième bouteille de sliwovitz nous fraternisions par d’affectueux diminutifs : Olgitsa, Stanitsa, Goykitsa, Vladitsa, Panthitsa. Nous nous comprenions grâce à une salade babélienne d’italien, d’allemand, d’espagnol, de français et de serbo- croate.
— Tout ce qui compte, c’est qu’on se comprenne, me disaient-ils.
— En Yougoslavie on se comprend, répétaient-ils. Tschibili, salud, prosit, salute, santé.
Mali Lošinj fut pendant plusieurs années mon paradis secret, jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose ; quelque chose que l’on voyait venir et qu’aucun de mes amis n’était capable d’expliquer, mais que l’on percevait dans un changement d’humeur, ou dans une réaction de rejet lorsqu’il était question de l’histoire du pays.
Quand la bestialité du nationalisme serbe ressortit des musées  l’attirail  tchetnik et que la bestialité du nationalisme croate s’habilla en  oustacha , l’île ne resta pas à l’écart du conflit. Olga ferma les portes de son cœur au flamenco et celles de sa pension à quiconque n’était pas croate. Pantho se réveilla un jour en marchant seul dans les rues d’Artatore, traînant derrière lui un drapeau serbe et une vieille haine mêlée d’alcool. Le joyeux analphabète qui jouait de l’accordéon répétait le discours grossier de tous les nationalistes et attaquait particulièrement le juif Levinger, en l’accusant, parce qu’il était Bosniaque, d’être un fondamentaliste islamique. Stan partit à Ljubljana et de sa belle maison d’Artatore il ne reste que des photos mutilées par les ciseaux de la rancœur. Gojko et Vlado eux aussi quittèrent l’île, effrayés par Pantho, qui insistait pour les faire mettre en rang dans son triste défilé en l’honneur de la grande Serbie, et par Olga qui voyait en eux un danger orthodoxe pour sa grande Croatie catholique. Levinger s’installa à Sarajevo peu avant que ne commence le siège serbe. Il m’écrivit une lettre douloureuse : « Il nous a manqué au moins deux générations pour nous libérer du cancer nationaliste dont l’unique symptôme est la haine ».
Chaque fois que je vois la tache de Mali Lošinj sur une carte je sais que l’île est toujours là, sur l’Adriatique, mais je sais aussi que je l’ai perdue pour toujours. Que s’est-il passé ? Je connais l’histoire des Balkans mais je n’arrive pas à comprendre le problème actuel, et je suis sûr que la plupart des Serbes, des Croates, des Monténégrins, des Kosovars, des Slovènes, des Bosniaques et des Macédoniens ne le comprennent pas non plus, car ils n’ont connu que l’efficace manipulation de l’histoire officielle, celle qu’écrivent les vainqueurs.
Peut-être, comme le dit Levinger dans sa lettre, que ces deux générations qui ont manqué auraient osé regarder en face leur histoire mouvementée afin que l’idée toujours fraternelle de justice ouvre le pas à la seule transition possible : celle qui écrase les haines et impose la raison.
L’île perdue me fait mal et me répète que les peuples qui ne connaissent pas à fond leur histoire tombent facilement entre les mains d’escrocs, de faux prophètes, et commettent de nouveau les mêmes erreurs.


MELVILLE - LE PEQUOD


Melville, Moby Dick.

Autant que je sache, vous avez sans doute vu, au cours de votre vie, bien des embarcations pittoresques : des lougres à bouts carrés, des jonques japonaises hautes comme des montagnes, des galiotes-caisses à beurre, je ne sais quoi encore mais, croyez-moi sur parole, vous n’avez jamais vu un vieux bâtiment aussi extraordinaire que cet extraordinaire vieux Péquod. C’était un navire de la vieille école, plutôt petit. Longuement amarinée, colorée par tous les temps, des typhons aux calmes plats des quatre océans, sa vieille coque avait pris le teint basané d’un grenadier français qui aurait combattu en Égypte comme en Sibérie. Son étrave vénérable semblait barbue. Ses mâts : taillés quelque part sur la côte japonaise là où la tempête emporta ceux qu’il avait à l’origine. Ses ponts antiques étaient usés et ridés comme la dalle vénérée des pèlerins. À ces pièces de musée, étaient venues s’ajouter des caractéristiques nouvelles et étonnantes qui racontaient les aventures sauvages qui furent les siennes pendant plus d’un demi-siècle.

Il portait parures comme un empereur d’Éthiopie au cou alourdi de pendentifs d’ivoire poli. C’était un cannibale de navire, se pavanant dans les ossements ciselés de ses ennemis. Ses pavois à découvert étaient ornés sur tout leur pourtour, sans interruption, telle une seule mâchoire, avec les longues dents aiguës du cachalot tenant lieu de cabillots pour amarrer ses muscles de chanvre et ses tendons. Ces filins ne couraient pas dans des poulies de vulgaire bois des forêts mais filaient prestement dans des réas creusés dans du morfil. Méprisant un gouvernail à tourniquet, il arborait une barre digne de respect, taillée d’une seule pièce dans la longue et étroite mâchoire inférieure de son ennemi héréditaire. L’homme de barre lorsqu’il gouvernait dans la tempête se sentait, cette barre en main, pareil au Tartare lorsqu’il retient par le mors son ardente monture. Un navire d’une vraie noblesse, mais aussi d’une certaine manière, d’une grande mélancolie ! 

DU VENT DANS LES VOILES

NOM ………………………………………………………….              PRENOM…………………………………………
Deux poèmes sur le vent qui pousse le voilier.

Poème 1 : HUGO, Les Contemplations. 15 juin 1839.
Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
De vagues et d’étoiles ;

Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
Que l’autre abîme touche,
Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
Ne voyaient pas la bouche :

— Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,
Tu rêves près des ondes,
Et tu tires des mers bien des choses qui sont
Sous les vagues profondes !

La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
Tout destin montre et nomme ;
Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
Le navire, c’est l’homme.

Poème 2 : Charles Baudelaire, La Musique, dans le recueil « Les Fleurs du mal ».
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Et vous, quel est le vent qui gonfle vos voiles, qui pousse votre voilier ?
………………………………………………………………………………………………………………………………………
………………………………………………………………………………………………………………………………….......

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BREL - AMSTERDAM

Amsterdam

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent,
Au large d'Amsterdam.
Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes.
Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui meurent,
Pleins de bière et de drames,
Aux premières lueurs.
Mais dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui naissent,
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants.
Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune,
A décroisser la lune,
A bouffer des haubans.
Et ça sent la morue
Jusque dans le coeur des frites,
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus.
Puis se lèvent en riant,
Dans un bruit de tempête,
Referment leur braguette
Et sortent en rotant.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes.
Et ils tournent et ils dansent,
Comme des soleils crachés,
Dans le son déchiré
D'un accordéon rance.
Ils se tordent le cou
Pour mieux s'entendre rire,
Jusqu'à ce que tout à coup
L'accordéon expire.
Alors, le geste grave,
Alors, le regard fier,
Ils ramènent leur batave
Jusqu'en pleine lumière.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui boivent,
Et qui boivent et reboivent,
Et qui reboivent encore.
Ils boivent à la santé
Des putains d'Amsterdam,
De Hambourg ou d'ailleurs.
Enfin, ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps,
Qui leur donnent leur vertu,
Pour une pièce en or.
Et quand ils ont bien bu,
Se plantent le nez au ciel,
Se mouchent dans les étoiles,
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles.
Dans le port d'Amsterdam,

Dans le port d'Amsterdam.

BAUDELAIRE - LE PORT

LE PORT

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.

samedi 4 juin 2016


VERS ZANZIBAR
Ou comment ma classe de quatrième et moi  avons détourné des textes littéraires pour créer le nôtre.
par Franck Dumoulin.

Septembre 2015.
C’est la rentrée au collège Jean Rostand, du Cateau-Cambrésis.
Pour mon premier cours de l’année scolaire, je fais lire un texte de Georges Perec à mes élèves de quatrième.

« DE LA DIFFICULTÉ QU’IL Y A À IMAGINER UNE CITÉ IDÉALE
Je n’aimerais pas vivre en Amérique mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre à la Belle étoile mais parfois si ;
J’aimerais bien vivre dans le Cinquième mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Donjon mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre d’Expédients mais parfois si ;
J’aime bien vivre en France mais parfois non ;
J’aimerais bien vivre dans le Grand Nord mais pas trop longtemps ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Hameau mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre à Issoudun mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre sur une Jonque mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Ksar mais parfois si ;
J’aurais bien aimé aller sur la Lune mais c’est un peu tard ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Monastère mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre au « Negresco » mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre en Orient mais parfois si ;
J’aime bien vivre à Paris mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre au Québec mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre sur un Récif mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Sous-marin mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans une Tour mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre avec Ursula Andress mais parfois si ;
J’aimerais vivre Vieux mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Wigwam mais parfois si ;
J’aimerais bien vivre à Xanadu mais même, pas pour toujours ;
Je n’aimerais pas vivre dans l’Yonne mais parfois si ;
Je n’aimerais pas que nous vivions tous à Zanzibar mais parfois si. »

C’est un premier contact avec les élèves.
Nous parlons de ce texte, et je « conclue » l’heure  en essayant de montrer l’importance de la dernière ligne, où apparaît le pronom « nous », renforcé par « tous ».
Perec situe géographiquement le lieu de la fraternité : c’est « Zanzibar ».
              Je rentre chez moi, et j’imagine qu’on se lance dans l’écriture d’un récit, en prenant Perec au mot, au pied de la lettre.
J’écris la première page de ce roman, qu’on peut écouter / lire ici :


(La classe imaginaire de 3e11 « emprunte » des camping-cars, pour filer à Zanzibar, avec son professeur de français.)

Le lendemain, pour le deuxième cours de l’année, je donne ce texte aux élèves.
A eux d’imaginer la suite !

Nous écrivons le rap de Zanzibar :

« On se barre à Zanzibar, en camping-car ; on en a marre, de ce cauchemar, on a le cafard, alors on se barre, sortir de ce traquenard, on se la joue lascars, on file comme des jaguars, on veut Zanzibar, goûter ce nectar, on ne ralentira pas devant les radars, c’est déjà presque trop tard, on en a trop marre, on veut vivre comme des stars, accoudées au bar, peinard, loin des ringards et des gyrophares, c’est le départ pour nulle part, on a un rencart avec le hasard, ce sera plus dur que Fort Boyard, je suis bavard, mais je ne raconte pas de bobards, on s’enfuie comme des bagnards, à travers le blizzard, le brouillard, mais la plupart de mes potes sont débrouillards, je ne suis qu’un fuyard hagard, mais il n’y a pas de lézard, je file come un léopard, comme Popeye j’ai mangé plein d’épinards, je ne suis pas un trouillard, mais plutôt un veinard, je pars avec ma guitare, comme un barbare, ignare, mais hilare, loin de la mare aux canards, je largue les amarres, prêt pour la bagarre, j’ai un poignard dans mon bazar, tu trouves que mon tintamarre est bizarre ? mais tu vas devoir t’apercevoir que ton regard fuit les miroirs, et un matin, plein d’espoir, tu fauches un camping-car, tu remplis le réservoir, direction Zanzibar, on vivra en slibard, du matin au soir, nous aimerons des Noirs, et, neuf mois plus tard, nous serons les parents d’un sublime bâtard ! Mon histoire te paraît dérisoire ? Ou bien bizarre ? Voire ! On quitte ce territoire, et c’est déjà une victoire. Bonsoir ! »

Le but était d’écrire une histoire collectivement.
Ici, je dois mentionner ma dette à l’égard de Ricardo Montserrat, et  de François Bon, écrivains spécialisés dans l’animation d’ateliers d’écriture.
Hypothèse de départ : la qualité ne s’obtient pas uniquement en réfléchissant seul, mais au contraire en s’ouvrant au maximum à ce que les autres offrent de meilleur… C’est-à-dire que les élèves  peuvent enrichir leur écriture en s’inspirant des écrivains.
La littérature regorge d’exemples de plagiats créatifs, d’intertextualité assumée, revendiquée. Pour « créer » son détective médiéval, Umberto Eco s’est inspiré de Conan Doyle : Guillaume de Baskerville doit beaucoup à Sherlock Holmes. Michel Tournier a, lui, repris chez Daniel Defoe le personnage de Robinson.
Pour aider les élèves, je fournis régulièrement des textes qui peuvent nourrir leur écriture et les inspirer.
La méthode ?
Les élèves expliquent ce qu’ils imaginent. Ensuite, mon rôle de professeur est d’apporter un texte littéraire qui aborde le même sujet, et facilitera l’écriture.
Exemples :i
Ils parlent d’une femme dans la guerre ? Je leur fais lire « Barbara » de Prévert.
Ils parlent d’un baiser, je vais chercher des poèmes d’amour.
Ils parlent d’un procès, je vais chercher un plaidoyer de Thoreau pour John Brown.
Ils parlent d’une poursuite, je vais  chercher la nouvelle « Duel ».
 Ils parlent de la paix, je vais chercher la chanson « Imagine » de Lennon.
Ils parlent d’un meurtre en prison, je vais chercher « Claude Gueux ».
Ils parlent de torture, je vais chercher la fin de « Salammbô ».

Les élèves peuvent alors s’inspirer du texte littéraire, y pêcher des mots, des phrases, des paragraphes, voire des pages entières, tout ce qui leur sera utile pour créer notre histoire, notre récit.
Le résultat est le produit d’une collaboration entre trois co-auteurs : l’élève (qui choisit le fil de l’histoire), le grand écrivain classique (qui facilite l’écriture proprement dite), et le professeur (qui, en choisissant tel ou tel passage de tel ou tel texte, oriente également le récit).

Le texte produit est original, même si les emprunts sont nombreux.
Le texte des élèves se construit comme un grand puzzle, dont les différentes pièces sont les textes étudiés en classe, remaniés, modifiés de façon à s’inscrire dans une histoire longue et complexe.
              Ce que les élèves ont appris ?
Devant les textes classiques, ils ne sont plus uniquement en position de lecture passive. Ils entrent dans l’écriture, s’inspirant du texte, dont le statut change : il n’est plus un but en soi, mais un outil que les élèves s’approprient, puisqu’ils écrivent avec lui (avec ses mots, ses phrases, son style), le modifiant pour l’intégrer dans un texte plus vaste, dans une histoire dont ils organisent la cohérence.

Début septembre, des immigrés affluent en Europe. 
La photo de l’enfant Aylan, mort, sur une plage, passe en boucle à la télé.
              Les voyageurs de notre roman rencontrent l’Autre, tout d’abord sous la forme d’un  « Tsigane » chanté par Charles Cros.
              Puis j’apporte une BD de Zep, parue sur son blog. Voir ici :


Le créateur de Titeuf a imaginé que son jeune personnage vivait dans un pays en guerre, et cherchait en vain à le fuir. Ces dessins, nous les avons « mis en mots ».  Ensuite, nous avons simplement changé le prénom, et Titeuf est devenu la petite… Aïcha.
Léa recueillera Aïcha, et leurs « deux malheurs mêlés font du bonheur ». Pour raconter cette amitié, nous nous inspirons d’un chapitre  des « Misérables » de Victor Hugo.

J’apporte aux élèves une nouvelle de Sylvain Tesson, « Les Naufragés de l’E 19 » ;


Ce récit nous  fournit deux personnages : Piotr, un ami généreux des migrants, et Youri, un passeur.
Mes élèves « kidnappent » les personnages de Sylvain Tesson pour les intégrer à leur histoire : Youri transporte trois migrants. Primo, un migrant marocain (qui provient du texte de Tahar Ben Jelloun, « Le Clandestin ») qui a failli se noyer en Méditerranée (le récit de la noyade vient d’Hugo, c’est le chapitre « L’onde et L’ombre » dans les « Misérables ».) Secundo, un migrant sénégalais (qui poursuit un rêve proche de celui de Martin Luther King). Tertio, un migrant afghan qui aime les « Quatrains » d’Omar Khayyam. Il se lance dans une tirade où il explique qu’il veut être respecté (tirade inspirée du « Marchand de Venise » de Shakespeare).

« Le Bateau Ivre » d’Arthur Rimbaud devient en Méditerranée une pirogue ivre.

Un élève me lance : « mais monsieur, les migrants, c’est souvent des terroristes ! »
Je cherche alors à combattre l’amalgame « Terroriste = Musulman ».
Pour cela, je trouve deux contre-exemples : le norvégien Anders Breivik est un terroriste chrétien (on peut être chrétien et terroriste) ; et Malala est une victime musulmane du terroriste Maulana Fazlullah (on peut être musulman et victime).

La juxtaposition de ces deux terroristes, et le souhait de les voir disparaître, amènent l’idée qu’ils s’entretuent… Cela apparaît comme possible et désirable.
Nous organisons donc leur rencontre et leur duel, en nous appuyant sur « Le Grand Combat » d’Henri Michaux.
Bien sûr, ce duel aura lieu à Jérusalem. Mais les deux terroristes survivent.
Piotr, dans son camion, poursuit Breivik (nous reprenons la poursuite infernale de la nouvelle « Duel », de Richard Matheson, qui a été portée à l’écran par Spielberg dans le film du même nom).
Mais je ne veux pas que Piotr écrase Breivik. Un héros moderne ne tue pas (ou alors en situation de légitime défense).
Une élève veut absolument introduire des zombies dans le roman. Mais la progression commune à toutes les classes impose de commencer l’année avec un roman réaliste… Nous trouvons un compromis : le zombie apparaîtra dans le cauchemar d’un personnage.
Les rimes du rap de Zanzibar génèrent un autre cauchemar : être transformé en cafard. C’est l’occasion de kidnapper les premières pages de « La Métamorphose »  de Kafka.

Les élèves imaginent alors le dilemme cornélien d’un douanier, Michel, qui garde « l’affrontière » (sic).
Son monologue s’inspire des stances du Cid, de Corneille.
Il a été choqué par la mort tragique d’Aylan, ce jeune « Dormeur » qu’il compare à celui de Rimbaud. Il pense à son propre fils, Julian.
              J’aurais aimé que les élèves décident de faire de ce garde-frontière un héros, qu’ils lui fassent ouvrir la frontière à tous les migrants… Ce ne fut pas le cas. Au contraire : plusieurs des collégiens  voulaient absolument que notre douanier reste fidèle au poste, droit dans ses bottes. Notre roman collectif  était alors dans une impasse.
Et puis l’une des élèves trouva la solution : notre garde ne serait ni le héros que je rêvais, ni un fonctionnaire insensible… Il tomberait amoureux d’une jeune Syrienne, Safiria, qui laisse la guerre derrière elle.
Le monologue de Safiria s’inspire du poème « Barbara », de Jacques Prévert (Prévert, dont « Le Temps perdu » a fourni les premières lignes du roman).
Mac Orlan fournit la description du chant de Safiria.
Michel ouvre la frontière pour cette belle Syrienne. Il embrasse Safiria. (« Smack », propose un élève… C’est un peu court… Pour raconter dignement ce baiser, nous faisons appel à Edmond Rostand (« Cyrano de Bergerac »), Guy de Maupassant, Emile  Zola, Paul Verlaine…
Une élève ajoute : « ils s’embrasent (sic) langoureusement, doucement, mais sûrement ». Quand la faute d’orthographe devient métaphore…
Pour exprimer son amour à cette femme, Michel murmure à Safiria un poème de Lamartine, « A une jeune arabe ».
Puis il décide de quitter son poste - comme Boris Vian dans « Le Déserteur ».
Je pensais que Michel pourrait être abattu par la police (j’aurais aimé en faire un martyr de l’humanisme), mais une élève a préféré qu’il soit arrêté et jugé. Dont acte.
Cela permettait d’écrire son procès.
L’interrogatoire mené par le procureur, et les réponses du garde-frontière rebelle   s’inspirent de la « Lettre » de Martin Luther King.


Le plaidoyer de l’avocat de la défense vient de Thoreau, « Plaidoyer pour John Brown ».
Avant d’être arrêté, Michel Brown a confié son fils Julian à nos voyageurs.
Julian devient le porte-parole des migrants. Il prononce des discours, et les met en ligne sur internet.


Ils proviennent de  celui du barbier dans « Le Dictateur », de Charlie Chaplin, et de celui de Gwynplaine, dans « L’Homme qui rit », d’Hugo.
Ainsi que « L’avenir » et « Les barbares de la civilisation », dans « Les Misérables ».
              Nos voyageurs continuent leur périple.
Philippe Dubois reprend la  magnifique profession de foi humaniste et laïque qu’Abdellatif Laabi a écrite au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, « J’atteste ».
Blaise Cendrars, dans « La Prose du Transsibérien », fournit le récit d’un voyage. L’écrivain français traversait la Russie : son poème nous aidera à raconter la traversée de l’Egypte.
Breivik tente de tuer Julian. La scène est reprise de l’autobiographie de Malala, quand  elle raconte l’attentat dont elle a été victime. Il suffit de changer le nom du terroriste : les terroristes, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, commettent les mêmes meurtres ignobles, et leurs victimes connaissent les mêmes souffrances, qu’elles soient musulmanes ou chrétiennes...
Un personnage se sacrifie pour sauver Julian. Les élèves décident que c’est le professeur, Philippe Dubois. La scène est reprise des « Misérables », d’Hugo, quand Eponine sauve Marius.
              J’invite les élèves, pour le prochain cours, à imaginer un dialogue entre notre Malala fictive  et  Julian après cet attentat fictif.
              Là-dessus se produisent les attentats bien trop réels du vendredi 13 novembre. Et il s’avère que la vraie Malala envoie un tweet aux Français, pour leur exprimer son soutien contre le terrorisme. Pour rédiger notre dialogue, nous nous inspirons d’une vraie interview de Malala, et de son opposition aux drones américains.
Plusieurs élèves réclament que l’on torture les meurtriers de ce 13 novembre, ou les terroristes du roman, et ils font des propositions précises : leur couper les mains, les écarteler, etc… Aucun élève ne lève la main pour s’opposer à cette idée, à laquelle je m’oppose : si nous agissions ainsi, nous deviendrions des barbares…
Mais j’accepte un compromis : à l’intérieur d’un rêve, l’un de nos personnages imaginera qu’il torture un terroriste.
J’amène alors une scène de torture, la fin de « Salammbô », de Flaubert.
Après lecture, une élève réagit, en s’exclamant : « c’est dégueulasse ! ».
La mise en mots de l’acte de torture a permis de faire comprendre son aspect inhumain.
              A la demande d’une partie significative des élèves, ce chapitre sera retiré du livre avant que nous le placions en libre téléchargement sur le site du collège.
Julian fait le deuil de Philippe, en reprenant certaines phrases prononcées par Julos Beaucarne après le meurtre de sa femme.
              Ce même Julian dénonce l’attentat qu’il a subi, et ses mots sont lourds en ce mois de novembre 2015. Luis Sepulveda fournit quelques-uns d’entre eux, avec le texte « Venez voir le sang dans les rues », écrit à propos des attentats de Madrid en 2004.
John Lennon offre à nos voyageurs, avec la chanson « Imagine », la force d’espérer.
Pour une élève, pas question que les terroristes survivent. Or, je rappelle que la peine de mort a été abolie en France. Compromis : c’est un meurtrier incarcéré qui poignardera Breivik. (Hugo fournit justement, avec « Claude Gueux », le récit d’un meurtre en prison.)
Quant à Maulana Fazlullah, il sera tué par un policier en situation de légitime défense, alors qu’il réessaie de tuer Malala.
              Le 13 novembre sonne la fin du roman : en effet, il devient particulièrement difficile de parler des migrants  à l’heure où le Président de la République annonce la fermeture des frontières. C’est compliqué d’affirmer qu’il ne faut tuer personne, au moment où François Hollande annonce des bombardements en Syrie…
Le rêve de paix et de fraternité a duré quelques semaines.
Il va se réfugier dans l’imaginaire, dans l’espoir, dans l’avenir : en effet, le roman se tourne vers l’anticipation : en 2042, les frontières auront disparu, la paix règnera ; notre garde-frontière sera libéré après avoir passé 27 ans en prison (comme Nelson Mandela, qui fournit le dernier discours).
Pour finir, il ne reste plus qu’à choisir un titre pour ce roman.
J’aurais aimé « Le chant des Syriennes », mais la classe plébiscite : « (On devait partir à Zanzibar mais…) …C’est parti en STEACK. »
              Voilà comment nous avons détourné certaines pages de grands classiques de la littérature pour écrire notre roman.
              Proposition : réunissez vos pages préférées, et écrivez un texte qui s’inspire de chacune d’elles.

Pour télécharger le roman :






mardi 9 février 2016

GRIFFIN

John Howard Griffin
Dans la peau d’un Noir
Un Blanc, John Howard Griffin, hanté par le problème de la ségrégation raciale, décide d’aller au fond du problème en devenant lui-même un Noir. En 1959, il trouve un docteur qui se plie à sa volonté. Un médicament utilisé habituellement contre certaines maladies de la peau, une lampe à rayons ultraviolets : voilà les instruments de cette extraordinaire métamorphose réalisée en cinq jours.

Une idée m’avait hanté, pendant des années, et cette nuit-là, elle me revint avec plus d’insistance que jamais.
Si, au cœur des États du Sud, un Blanc se transformait en Noir, comment s’adapterait-il à sa nouvelle condition ? Qu’éprouve-t-on lorsqu’on est l’objet d’une discrimination fondée sur la couleur de votre peau, c’est-à-dire sur quelque chose qui échappe à votre contrôle ? ( page 1)
*
Dans le hall de la gare des autocars, je cherchai une pancarte indiquant une salle d’attente pour Noirs, mais je n’en vis pas. J’allai au guichet. Lorsque la dame qui vendait les billets me vit, son visage, qui autrement était plaisant, se figea en une expression violemment hostile. Son attitude gratuite était si inattendue que j’en restai déconcerté.
« Que voulez-vous ? » dit-elle d’un ton sec.
En ayant soin de prendre un ton de voix poli, je lui demandai des renseignements sur les départs des autocars pour Hattiesburg.
Elle me répondit grossièrement en me lançant un regard chargé d’une telle aversion que je reconnus ce que les Noirs appellent « l’œil haineux ». C’était la première fois qu’il m’était décoché. Il est beaucoup plus venimeux que le regard de désapprobation auquel on est exposé de temps à autre. Celui-là était chargé d’une haine tellement intense que si je n’avais pas été surpris, j’aurais été amusé.
Intérieurement je disais : « Excusez-moi, mais ai-je fait quelque chose qui vous choque ? » Mais je réalisais que je n’avais rien fait – c’était ma couleur qui la choquait.
« Je voudrais un aller simple pour Hattiesburg, s’il vous plaît, dis-je en mettant un billet de dix dollars sur la tablette du guichet.
— Je n’ai pas la monnaie », dit-elle brusquement et elle se détourna comme si la cause était entendue. Je restai devant le guichet, avec un étrange sentiment d’abandon, mais ne sachant que faire d’autre. Après un instant elle revint à la charge, le visage congestionné, et me cria presque : « Je vous l’ai dit, je n’ai pas la monnaie.
— Certainement, dis-je obstinément, il doit y avoir moyen de trouver la monnaie d’un billet de dix dollars dans toute l’organisation Greyhound. Peut-être que le chef de service… »
Elle m’arracha le billet des mains avec fureur et s’éloigna du guichet. Elle réapparut un instant après et me flanqua la monnaie et le ticket avec tant de force qu’il en tomba une partie sur le sol à mes pieds. J’étais véritablement sidéré par l’intensité de la fureur qui la possédait chaque fois qu’elle me regardait. Son attitude était tellement venimeuse que j’avais pitié d’elle.
Ayant une heure devant moi avant le départ de l’autocar, je m’en allai à la recherche d’un endroit pour m’asseoir.
Une fois de plus un « œil haineux » attira mon attention comme un aimant. Il émanait d’un homme blanc entre deux âges, à carrure lourde, bien habillé. Il était assis à quelques mètres de moi, me fixant du regard. Il est impossible de décrire l’horreur glacée que l’on ressent. On est perdu, écœuré par l’aveu de tant de haine, pas tellement parce que c’est une menace mais parce que cela montre les êtres humains sous un jour si inhumain. ( page 82)
*
L’après-midi, je marchai dans les rues de Mobile. J’avais connu la ville autrefois dans ma jeunesse, lorsque je m’étais embarqué de là pour la France. Je l’avais vue alors sous l’angle privilégié d’un Blanc. Elle m’avait donné l’impression d’un magnifique port du Sud, tranquille et plein de charme. J’avais vu les dockers noirs, le torse nu, leurs corps luisants de sueur sous leurs fardeaux. J’avais été frappé de compassion pour ces hommes qui avaient l’air de bêtes de somme. Mais j’avais chassé cette image, admettant que cela faisait partie de l’ordre naturel des choses. Les Blancs du Sud, je le savais, étaient bons et pleins de sagesse. S’ils toléraient cette situation, c’est qu’elle était sûrement juste. Maintenant, passant dans les mêmes rues en tant que Noir, je ne trouvais pas trace du Mobile que j’avais connu auparavant, rien qui me fût familier. Les manœuvres stagnaient toujours dans leur existence de bovidés, mais l’habitant du Sud, plein de bienveillance, de sagesse et de bonté, s’était éclipsé. Je savais que j’aurais retrouvé sans peine cette image réservée au Blanc si j’avais retrouvé ma propre condition. Ce n’est pas une image fausse ; elle est simplement différente de celle qu’ont les Noirs. Ils voient cet homme du Sud aux mobiles impératifs qui veut les éjecter tous, sauf les bêtes de somme.
J’en tirai la conclusion qu’une ambiance est, comme toute chose, complètement différente pour les Noirs et pour les Blancs. Le Noir voit et réagit différemment non parce qu’il est Noir, mais parce qu’il est opprimé. La crainte obscurcit même la lumière du soleil. ( page 157)
*
Ces enfants étaient en tout point semblables aux miens, sauf le côté superficiel de leur coloration, comme, en vérité, ils ressemblaient à tous les enfants du monde. Et pourtant cet accident, ce détail sans importance, la pigmentation de la peau, les acculait à une condition inférieure.
Les parents noirs contemplent leurs enfants et ils savent. Personne, pas même un saint, ne peut vivre sans le sentiment de sa valeur individuelle. Les racistes blancs ont magistralement réussi à frustrer les Noirs de ce sentiment. De tous les crimes raciaux, c’est le moins évident mais le plus odieux, car il détruit l’esprit et le désir de vivre.
C’en était trop. Bien que je fusse en train de le vivre, je n’arrivais pas à y croire. Il n’était pas possible qu’une certaine classe de gens honorables aux États-Unis puisse assister à ces crimes massifs et permettre qu’ils soient commis. Je m’efforçai, comme toujours, de comprendre le point de vue des Blancs. J’ai étudié objectivement les thèses fondées sur l’anthropologie, les clichés classiques qui soulignent les différences culturelles et ethniques. Et j’ai constaté que c’est tout simplement un tissu d’inexactitudes. Les deux grands arguments – le désordre des mœurs du Noir et son incapacité intellectuelle – sont des prétextes pour justifier un comportement injuste et amoral à son égard.
Je n’ai pas été chargé de défendre la cause des Noirs. J’ai cherché ce qu’ils avaient d’« inférieur » et je n’ai pas trouvé.
Cette conclusion est le fruit de mon expérience. Ils ne me jugeaient d’après aucune autre qualité. Ma peau était sombre. La raison était suffisante pour qu’ils me privent de ces droits et de ces libertés sans lesquels la vie perd sa signification et devient juste une survivance animale.
Je cherchai une autre explication et n’en trouvai point. J’avais passé toute une journée sans manger ni boire pour la simple raison que ma peau était noire. J’étais assis sur un baquet dans un marécage pour la même raison. (p.177)
*
C’était encore le même cauchemar qui me revenait ces derniers temps. Des hommes et des femmes blancs, le visage dur et fermé, me cernaient. Leur regard haineux me transperçait. Je me collais contre un mur. Je ne pouvais attendre ni pitié, ni miséricorde. Ils se rapprochaient lentement et je ne pouvais pas leur échapper. Deux fois déjà je m’étais éveillé en hurlant. (p.180)
*
De nouveau j’étais un citoyen à part entière, toutes les portes, celles des restaurants, des toilettes, des bibliothèques, cinémas, concerts, écoles et églises s’ouvriraient tout à coup devant moi. Après tout ce temps j’avais du mal à m’adapter. Un sentiment de liberté exaltante m’envahit. J’entrai dans un restaurant. Je m’assis au comptoir à côté d’hommes blancs et la serveuse me sourit. Quel miracle ! Je commandai un repas et on me servit, autre miracle. J’allai aux toilettes sans être inquiété. Personne ne fit la moindre attention à moi. Personne ne dit : « Qu’est-ce que vous faites ici, Nègre ? » Au-delà, dans la nuit, je savais qu’il existait des hommes, semblables à ce que j’avais été ces dernières semaines, qui erraient dans la rue, et que pas un d’entre eux n’avait la possibilité d’entrer dans un café à cette heure tardive.
Pour eux, comme pour moi, ces simples avantages étaient miraculeux. Mais tout en en bénéficiant, je n’en éprouvais aucune joie. Je voyais des sourires, des visages avenants, de la politesse – cet aspect de l’homme blanc que je n’avais pas connu depuis des semaines, mais ma souvenance de l’autre aspect était trop proche. Le miracle avait pour moi un goût d’amertume. ( page 190)


COURTELINE - 2 - EXTRA LUCIDE

Georges Courteline -  L’EXTRA LUCIDE
Le cabinet de consultations de Mme Prudence. Près de la fenêtre que masquent d'épaisses mousselines, Mme Prudence, au sein d'un fauteuil Voltaire, sirote un petit verre de cognac. Ses mains potelées de matrone bien portante reposent sur ses vastes cuisses. Elle a les pieds sur une chaufferette. Soudain, coup de sonnette. Précipitamment, Madame Prudence cache son petit verre et feint d'être plongée en un profond sommeil.
M. Ledaimque vient d'introduire une bonne au service de Mme Prudence. --- C'est ici le sanctuaire!... (Il ôte son chapeau.) Certes, je ne suis pas poltron; ça ne fait rien; je ne sais quelle émotion étrange... Allons, pas d'enfantillage! Soyons homme, tonnerre de bleu! (Il s'approche de Madame Prudence.) Madame! Madame!
Madame Prudenceendormie. --- Qui m'appelle?
Monsieur Ledaim. --- Madame, c'est pour avoir une consultation.
Madame Prudence. --- Une consultation!
Monsieur Ledaim. --- Oui, Madame.
Madame Prudenced'une voix profonde. --- Oh!... que je suis donc fatiguée!...
Monsieur Ledaim, révolutionné. --- Cette voix!!! (Haut.) Un peu de courage, Madame: nous en avons pour une minute.
Un temps. Madame Prudence soupire.
Monsieur Ledaim. --- Vous m'entendez?
Madame Prudence. --- Oui... Je vous entends.
Madame Prudenced'une voix caverneuse. --- Tournez-vous à droite.
Monsieur Ledaim, un peu étonné, obéit.
Madame Prudenced'une voix sépulcrale. --- Sur la commode....
Monsieur Ledaimde plus en plus surpris. --- Sur la commode?
Madame Prudence. --- Oui... Voyez-vous un petit coffret?...
Monsieur Ledaim. --- Un coffret de coquilles? Parfaitement.
Madame Prudence. --- Ouvrez-le.
Monsieur Ledaim pâle d'émotion, lève le couvercle du petit coffret.
Madame Prudenced'une voix véritablement surnaturelle. --- Mettez-y vingt francs.
Monsieur Ledaim. --- Ah! pardon! (A part.) Non, mais c'est cette voix! c'est cette voix!... Ah! nous vivons dans l'inconnu! La nature détient des secrets que notre pauvre espèce humaine tenterait en vain d'approfondir.
Il dépose vingt francs dans le coffret.
Madame Prudence. --- ... Approchez-vous... (M. Ledaim s'approche.) Prenez-moi la main. (M. Ledaim lui prend la main.)Questionnez.
Monsieur Ledaim. --- Mon Dieu, Madame, c'est bien simple. Je revenais de mon bureau; il était six heures et demie. Au moment de me mettre à table, ma femme, qui tournait un roux dans la cuisine, me cria: "Surveille donc mon roux, qu'il ne brûle pas. Je descends acheter des oignons." Elle me passa la cuiller à pot, s'en alla... et ne reparut plus. Y a de ça huit jours! (Il lève les bras au ciel.) Huit jours, Seigneur!... Et ne pas seulement savoir si elle est morte ou vivante! Avec ça, elle était sortie sans chapeau; le froid de la rue l'aura saisie. Pour moi, elle est à l'hôpital avec une fluxion de poitrine... Enfin, voilà, je voudrais bien être fixé, savoir un peu à quoi m'en tenir....
Madame Prudence. --- Pourriez-vous me confier... un objet... ayant appartenu à cette personne?
Monsieur Ledaim. --- J'ai apporté ça.
Il tire de son portefeuille un de ces petits peignes de poche dont se servent les femmes pour se lisser les tempes, rétablir sur leurs fronts le bel arrangement de leurs frisettes, et le livre à Madame Prudence qui y laisse errer ses doigts.
Deux minutes s'écoulent. Grand silence.
Madame Prudence. --- ... Je suis fatiguée... Je vois mal... Aidez-moi.
Monsieur Ledaim. --- Comment faut-il faire?
Madame Prudence. --- ... Condensez votre volonté... Amenez-en sur moi tout l'effort...
Monsieur Ledaim condense sa volonté. Il pince les lèvres. Sur ses yeux en boules de jardin, ses sourcils s'abaissent pesamment, comme des devantures de boutiques. Son visage tendu et dur évoque le masque d'une personne atteinte de constipation, qui se consume en efforts stériles.
Madame Prudence. --- Ordonnez-moi de voir.
Monsieur Ledaim. --- Je vous l'ordonne!
Madame Prudence. --- Dites: "Voyez!"
Monsieur Ledaim. --- Voyez!!!
Madame Prudence. --- ... Bien... Assez... (Eprouvant du bout de son index, d'un délicat toucher d'aveugle, chacune des dents du petit peigne:) ... Je vois... C'est un petit démêloir....
Monsieur Ledaimémerveillé. --- En effet!
Madame Prudence. --- ... Il a servi à une femme....
Monsieur Ledaimconfondu. --- C'est exact! (A part.) Elle est extraordinaire; il n'y a pas à dire. (Haut.) Cette femme, la voyez-vous?
Madame Prudence. --- ... Oui... (Un temps.) Elle est au lit.
Monsieur Ledaim. --- Au lit?
Madame Prudence. --- Au lit.
Monsieur Ledaimqui défaille d'anxiété. --- Avec une fluxion de poitrine?
Madame Prudence. --- Non; avec un homme qui la pelote.
Monsieur Ledaiméclatant comme un siphon d'eau de seltz. --- Ça y est!... J'aurais dû m'en douter! Ah! sang du Christ! ventre du pape! faut-il que les femmes soient canailles et que les hommes soient idiots!... Et quand on pense que depuis huit jours je passe ma vie à la Morgue!...
L'indignation le prend à la gorge. Il défait le noeud de sa cravate, entrebaille le col de sa chemise. Nouveau silence. Au souffle haletant de Monsieur Ledaim, se mêle la respiration régulière de Madame Prudence endormie. Enfin:
Monsieur Ledaimen proie à une violente émotion, mais qui s'efforce d'être calme. --- Et cet homme, vous le voyez aussi?
Madame Prudence reste muette.
Monsieur Ledaim. --- Répondez!
Madame Prudence. --- ... Oui, non... Je ne sais pas...
Monsieur Ledaimd'un ton de commandement. --- Voyez-le.
Il recondense sa volonté.
Madame Prudence. --- Assez!... Ah! assez!... je vous en prie!... Vous allez me faire avoir une attaque de nerfs...
Monsieur Ledaimimpitoyable. --- Je vous ordonne de voir cet homme! je veux que vous le voyiez!
Madame Prudencedominée. --- ... Je le vois.
Monsieur Ledaim. --- Ah! -- Veuillez me le dépeindre, en ce cas.
Madame Prudence. --- C'est un homme... entre deux âges.
Monsieur Ledaimtrès attentif. --- Entre deux âges. Parfaitement.
Madame Prudence. --- ... Visage... ovale.
Monsieur Ledaim. --- Bon.
Madame Prudence. --- ... Menton rond...; nez... ordinaire...; bouche... moyenne...; yeux... quelconques...
Monsieur Ledaimaprès avoir longuement rêvé. --- J'interroge en vain mes souvenirs; je ne vois personne dans mes relations qui réponde à ce signalement. Il est un peu vague, d'ailleurs. Ne pourriez-vous le compléter par quelques détails plus précis?
Madame Prudence. --- ... Je puis vous dire... le nom... de l'homme...
Monsieur Ledaimqui bondit. --- Son nom?... Vous pouvez me dire son nom?
Madame Prudence. --- ... Oui....
Monsieur Ledaim. --- Et cela n'est pas encore fait!!!
Madame Prudence. --- ... C'est que... je suis si lasse!... si lasse!... Il faudrait... redonner... vingt francs.
Monsieur Ledaim. --- Je ne regarde pas à l'argent lorsque mon honneur est en jeu. -- Voici un louis. -- Le nom de cet homme?
Madame Prudenceenfouissant les vingt francs en les profondeurs de sa poche. --- Merci! (Un temps:) Il s'appelle Joseph.