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dimanche 23 décembre 2007

Victor Hugo - Les Djinns

Murs, ville
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise
Tout dort.

Dans la plaine
Naît un bruit.
C'est l'haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu'une flamme
Toujours suit.

La voix plus haute
Semble un grelot.
D'un nain qui saute
C'est le galop.
Il fuit, s'élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d'un flot.

La rumeur approche,
L'écho la redit.
C'est comme la cloche
D'un couvent maudit,
Comme un bruit de foule
Qui tonne et qui roule
Et tantôt s'écroule
Et tantôt grandit.

Dieu! La voix sépulcrale
Des Djinns!... - Quel bruit ils font!
Fuyons sous la spirale
De l'escalier profond!
Déjà s'éteint ma lampe,
Et l'ombre de la rampe..
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant.
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau lourd et rapide,
Volant dans l'espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près! - Tenons fermée
Cette salle ou nous les narguons
Quel bruit dehors! Hideuse armée
De vampires et de dragons!
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu'une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée,
Tremble, à déraciner ses gonds.

Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure!
L'horrible essaim, poussé par l'aquillon,
Sans doute, o ciel! s'abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l'on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu'il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon!

Prophète! Si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J'irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs!
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d'étincelles,
Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs!

Ils sont passés! - Leur cohorte
S'envole et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L'air est plein d'un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés!

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît.
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l'on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d'une voix grêle
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes
Nous viennent encor.
Ainsi, des Arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s'élève,
Et l'enfant qui rêve
Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leur pas;
Leur essaim gronde;
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s'endort,
C'est la vague
Sur le bord;
C'est la plainte
Presque éteinte
D'une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit...
J'écoute: -
Tout fuit,
Tout passe;
L'espace
Efface
Le bruit.

samedi 22 décembre 2007

Follmi - Le fleuve gelé

LE CHEMIN DE LA CONNAISSANCE - LE FLEUVE GELÉ
Olivier FÖLLMI - “ SI LOIN DES HOMMES, SI PRÈS DES DIEUX ”.

Lobsang et Dolma sont un couple de simples paysans du Zanskar avec qui Danielle et moi avons confondu nos regards dès notre première rencontre, voilà près de quinze ans. Lorsque nous nous sommes connus, ils étaient, comme nous, jeunes mariés. Motup, leur fils, avait trois ans, et Diskit, la petite, un an à peine. Un été, Lobsang perdit son cheval et donc sa fortune. Je m’arrangeai pour lui en acheter un autre. L’hiver suivant, il me sauva la vie sur le Fleuve Gelé. D’année en année, nous avons enchevêtré la trame de nos vies, forgé l’amour qui nous lie désormais.

Un jour d’été, en 1987, alors qu’il avait fini ses moissons, je propose à Lobsang d’aller découvrir la plaine indienne. Ensemble, nous partons à cheval et traversons le Grand Himalaya par le col du Shing Kun, à 5 000 mètres. Douze jours plus tard, nous arrivons au hameau de Darcha d’où nous prenons un autocar brinquebalant jusqu’à la bourgade du Manali. Puis nous rejoignons en bus la ville de Chandigarh. Durant tout le voyage, Lobsang est émerveillé par les sapins et les fleurs. Dans les ruelles des bazars bourdonnants que nous traversons, mon ami s’initie au Xxème siècle. Tout le fascine: un vélo, une boîte aux lettres, une ampoule électrique, un robinet public, les échoppes de fruits. Durant notre semaine de voyage, Lobsang ressemble à un enfant ébahi au jour de Noël.

Mais surtout mon ami comprend combien son Zanskar est isolé. De retour au pays, il réfléchit longuement et conclut qu’il est trop vieux pour aller à la découverte de ce monde qui l’a fasciné. Par contre, il souhaite pouvoir donner cette chance à son fils, Motup, qui a huit ans maintenant. Nous décidons donc que le meilleur moyen d’épanouir Motup au monde moderne est de l’inscrire dans une bonne école, dont la plus proche est à Leh, dans la vallée du Ladakh, à 150 kilomètres du Zanskar. A l’automne, à travers les cols du Jumlam, Lobsang emmène donc son fils à Leh, à la Lamdon Model School, une très bonne école privée, bouddhiste, où Danielle et moi avons pu inscrire Motup, pour y apprendre le tibétain, l’anglais, l’hindi et toutes les sciences générales. Trois années durant, Motup reste en pensionnat sans pouvoir retourner auprés de sa famille. Ses grandes vacances scolaires sont en hiver mais il ne peut rejoindre le Zanskar tout seul par le seul chemin possible, le Fleuve Gelé. L’été, ses parents sont trop affairés aux champs pour pouvoir venir le retrouver. Deux fois par an, nous faisons alors, Danielle et moi, les messagers entre Motup à l’école et ses parents au Zanskar. Les études passionnent Motup et il est brillant élève. Cependant, à onze ans, après trois ans de pensionnat, Motup souffre d’être éloigné de sa famille depuis si longtemps. Nous le percevons dans son regard soudainement nostalgique, lorsqu’un jour, à l’école, nous lui ramenoons de chez lui une poignée de fromage dur.

Nous décidons alors, avec Lobsang et Dolma, de ramener Motup au Zanskar par le Fleuve Gelé durant ses prochaines vacances d’hiver. Tandis que le vent d’automne mugit entre les pierres de la maison, nous convenons que Lobsang partira, début janvier, par le fleuve, avec des hommes forts du village et que nous nous retrouverons tous à l’école, au Ladakh. De là, nous reviendrons au pays sur les glaces du fleuve, avec Motup. Puis nous le raccompagnerons, en caravane, à l’école avant que les glaces ne cèdent. Germé à la lueur d’une chandelle, ce projet de nous retrouver tous cet hiver nous comble de bonheur et nous nous quittons émus, après un échange de kataks.

Le vingtième jour du onzième mois de l’année du serpent de terre, nous retrouvons Lobsang et les porteurs, comme prévu à l’école, à Leh. Motup exulte de bonheur: il retrouve enfin son père et va bientôt revoir les siens. Nous formons une caravane de treize personnes: chaque porteur est un ami que nous connaissons depuis des années. Chacun est ému de se retrouver et impressionné par l’ampleur de l’aventure que nous allons entreprendre. Le voyage est risqué: il faut sonder la glace du Fleuve Gelé, au fond d’un canyon étroit, long de plus de cent kilomètres, dormir par -30°C, serrés les uns contre les autres, dans les grottes, sur les berges du fleuve. Nous pouvons être coincés plusieurs jours si les glaces cassent. Le voyage dure huit jours, parfois quinze; on peut aussi ne jamais en revenir: tout dépend de l’humeur des démons...

A sept heures du matin, le ciel est couvert, Leh désert. Nos deux jeeps contournent le grand chorten à l’entrée du bazar et filent vers l’Indus. Nous dépassons l’imposant monastère de Phyang. Les montagnes aux crêtes rondes enneigées sommeillent sous un suaire blafard: la lumière des grands froids. Transi derrière un voile diaphane, le soleil grelotte. La mince route noire traverse un paysage d’aquarelle. Le ciel est gris et bleu, hachuré de nuages glacés, comme les coups d’un grand pinceau céleste. A la jonction de l’Indus et du fleuve Zanskar zébré de plaques de glace, la piste s’engouffre dans les hautes gorges brunes. Les espaces emplis de ciel disparaissent, les montagnes nous engloutissent. Nous roulons vers le centre de la terre. Après dix kilomètres cahoteux, nous déchargeons les sacs et les ballots.

Nous sommes vêtus d’un long manteau garance, la goncha, qui descend aux chevilles, protégeant du froid, des chutes sur la glace et des braises du feu. Les porteurs ont acheté à Leh quelques kilos de bonbons, de biscuits bon marché et des cigarettes qu’ils pourront vendre quelques roupies plus cher chez eux. Le bénéfice est bien maigre, s’il faut transporter la marchandise dans les gorges, mais ici on ne compte jamais l’effort: il fait partie de la vie, à chaque instant.

Après cinq heures de marche vive pour réchauffer nos pieds gelés, nous choisissons une berge de sable à l’entrée du canyon, et préparons le bivouac. Motup, Danielle et Lobsang construisent un muret de pierres pour nous protéger du vent tandis que nous partons à la recherche de bois mort que les crues de l’été ont coincé sous les pierres. Penchés à la hauteur des braises, Lobsang avive les flammes d’un souffle profond et régulier. Le thé bout dans la marmite noire et, d’une main habile, il la retire du feu, emplit nos bols en bois, y glisse un morceau de beurre. Nous buvons en silence cet élixir de chaleur et soufflons à la surface pour économiser le beurre. Nous devons boire beaucoup car l’air sec déshydrate. Lobsang nous sert à chacun une boule d’un bon kilo de pawa, une mixture insipide de beurre fondu et de farine d’orge grossière que l’on mélange à du thé. Puis le froid étend ses ombres, la lumière devient bleue, les hommes se serrent autour du feu. Peu à peu le ciel s’éteint et la nuit s’illumine. Commence notre première veillée, en cercle sous un quartier de lune, les visages tout éclairés de feu, les mains posées contre les flammes. Aucun de nous ne parle, possédé par la magie de la nuit noire qui nous plie au silence. Nous étalons nos sacs de couchage sur une toile posée à même le sol, enlevons nos chaussures, nous glissons tout habillés dans nos duvets. Lobsang et les porteurs se serrent entre nous, roulés dans leurs manteaux. Il fait -25°C. La braise doucement s’éteint et les songes s’éveillent. Sur notre lit de sable, sous notre couverture d’étoiles, le silence est à peine troublé par la glace que le fleuve charrie, en un crissement imperceptible.

A l’aube, Kathup, l’un de nos amis porteurs, entonne une prière que les hommes reprennent en choeur, d’une voix grave et d’une infinie douceur. Un petit vent s’est levé. Le pourtour de nos duvets est couvert de glace à la hauteur de la bouche, nos chaussures sont dures comme de la pierre, les marmites sont gelées. Nos affaires rangées, les fardeaux ficelés, nous partons aussitôt et faisons nos premiers pas sur la glace, le bonnet rabattu, l’écharpe sur le visage. A la façon zanskarie, nous partons sans manger ni boire. Le froid est trop vif pour rester inactif autour d’un petit feu à attendre un bol de thé. Nous ferons une halte dans trois ou quatre heures, dès que le soleil réchauffera les pierres.

En file indienne sur le Fleuve Gelé, telles des fourmis sur un serpent de glace, tout au fond du canyon, nous avons le sentiment de remonter la colonne vertébrale du monde. Le bas des murailles est poli par les crues du fleuve, en été. Le long des parois tombent des cascades figées telles des épées géantes. Le fleuve s’incurve entre les gorges sombres, et nous devons lever haut les yeux pour apercevoir le ciel. Lorsque l’on pose à nouveau les yeux sur les glaces, on aperçoit les hommes les uns derrières les autres, dérisoires, et l’on prend peur devant la trop grande évidence de notre insignifiance.

Peu de Zanskaris parcourent le Fleuve Gelé, qu’ils appellent “ Tchadar ”. Sédentaires plus que montagnards, ils n’aiment pas prendre de risques inutiles. Par contre, Motup, ui marche sur le fleuve pour la première fois, adore ce terrain de hockey sans fin. Infatigable, il patine dès qu’il le peut derrière un galet, son bâton à la main? Lorsque la glace devient mauvaise, il reste sagement derrière son père. On ne peut jamais prévoir si le fleuve sera solide. Une variation d’un ou deux degrés suffit à le changer: une source chaude, un endroit venteux, une paroi au soleil, du courant, sont autant de raisons qui modifient la glace et le niveau de l’eau. La plupart du temps, seuls les bords sont gelés et l’eau s’écoule au centre, en silence, charriant de larges plaques de glace.

Parfois le fleuve est bien gelé sur toute sa surface et nous progressons vite, allongeant le pas en patinant doucement. Lisse, la glace est alors de la couleur turquoise des peyracs. Plus loin, elle se recouvre de paillettes, blanches, luisantes, qui cassent comme du cristal; puis elle devient feuilletée, fragile, et la marche est difficile. Les couches superposées se brisent à chaque pas et cachent parfois de l’eau. Nous progressons en sondant la glace avec un long bâton que l’on frappe à chaque instant. A sa résonance, nous déterminons la solidité du fleuve: un son clair permet d’avancer en toute tranquillité; un bruit de plus en plus sourd indique une glace imbibée d’eau, de moins en moins soolide. Si le son du bâton devient trop cristallin, il faut être prudent, s’éloigner les uns des autres. S’il devient subitement grave, la glace peut casser sans prévenir; il faut s’arrêter immmédiatement, faire demi-tour, sonder ailleurs. A chaque minute, inconsciemment, on appréhende le pire. L’odeur de la mort ne nous quitte guère, dès les premiers pas sur le fleuve. Parfois le bâton passe au travers de la glace et plonge dans l’eau noire. Un étau nous serre alors le coeur: on se sent désarmé et presque mort. Quelques pas en arrière et notre vie est sauve. Un seul pas en avant et l’un de nous disparaît. Paralysé par le froid, le courant nous entraînerait sous les glaces. De temps à autre, la glace est à nouveau épaisse, solide, et devient transparente comme du verre. Nous voyons le fleuve s’écouler sous nos pas et nous marchons sur ses flots, en apercevant le fond, plusieurs mètres en-dessous. Des bulles d’air sont emprisonnées dans la glace et il nous semble voyager sur des nuages. Nous devenons alors plus sereins; l’énergie de la peur se canalise: tout devient intensément présent, tout est vécu à fleur de peau, la moindre des pensées bouleverse. De ce paysage austère émane alors une irréelle quiétude. Les noeuds qui alourdissent la conscience se dénouent sans friction et le jour apparaît d’une grande limpidité; l’évidence du bonheur semble à portée de main. Puis la glace devient à nouveau mauvaise, il faut sonder, se concentrer sur le bruit du bâton, avancer pas à pas, et chaque pas nous enseigne alors le fardeau de notre corps, la fragilité de nos vies, la précarité du bonheur.

Durant huit jours, nous marchons terrés au fond de cette prison de pierre, dont les murailles, semblables à des oeillères, nous privent de la liberté du ciel. Imprégnés de solitude, nous ne parlons plus guère. Nous sommes envoûtés par le silence. Mais, marchant les uns derrière les autres sur la glace, ou réunis ensemble autour du feu le soir à regarder crépiter les flammes, notre connivence nous suffit pour partager l’essentiel. Nous ne pourrions être plus heureux. Chaque regard reflète une paix intérieure. Le soir, Danielle et Motup s’allongent dans leur duvet et discutent paisiblement en attendant la soupe chaude. Motup lui raconte ses problèmes d’école, sollicite ses conseils. Lobsang semble heureux de la complicité entre Motup et Danielle. Tous les choix que nous ferons pour son fils seront les bons. Si nos vies se sont ainsi mêlées, dit-il, c’est que nous avons partagé une même famille dans une vie passée. Au Zanskar, la vie est terriblement dure mais les êtres sont emplis de douceur. La nature est cruelle, le froid implacable mais les hommes sont tolérants et pleins de compassion. Le vent est violent, les sourires paisibles. Les chemins dangereux, les prières rassurantes. Le pays est isolé mais les coeurs sont grands ouverts...

Ce matin, il fait un froid inhabituel. Nos joues sont engourdies et nous arrivons à peine à parler. Accroupi auprès des dernières flammes, le nez sous son écharpe, Tenzin glane quelques illusions de chaleur. Kathup bataille avec ses chaussures qui ont rétréci avec le gel. Motup saute à pieds joints pour se réchauffer. Ce matin est le plus froid que nous ayons jamais eu. Le vent souffle de face avec une vigueur cruelle: on parle avec peine, nos joues sont engourdies. Il fait -37°C. En file indienne, les porteurs grelottent une prière, étouffée par les écharpes et les passe-montagnes rabattus. Le froid nous mord la peau. En milieu de matinée, nous croisonsun groupe de dix hommes qui descendent au Ladakh, frigorifiés eux aussi.
“ Julley! Karu chaché? Où allez-vous? ”
“ A Leh, nous venons de Pitcha. ”
Nous trépignons de froid.
“ Il y en a d’autres derrière vous? ”
“ Oui, trois moines de Phuktal. ”
“ Et le fleuve, comment est-il? ”
“ Sans problème, vous êtes presque sortis des gorges. Ce soir, vous serez aux maisons d’Hanamur. Allez, on y va, il fait trop froid! Bonne route! Ju! ”
“ Oui, bonne route! Ju. ”
Nous reprenons nos pas, ragaillardis à l’idée de quitter le canyon et d’arriver bientôt aux premières maisons du Zanskar. Un quart d’heure plus tard, nous croisons les trois moines, le bonnet givré, le visage momifié sous une écharpe. D’une voix pétrifiée, ils articulent à peine.
“ Chu... chu... chu manpo ma tangmo... Chaché, Ju! L’eau, beaucoup d’eau glacée, on s’en va! ”

On les sent extrêmement éprouvés. Un virage plus loin, nous comprenons pourquoi: la bande de glace a cédé derrière la caravane des dix, juste avant que les trois moines ne passent. Il est impossible d’escalader la roche mais, heureusement, la rive n’est pas profonde et ils ont pu longer la paroi sur une trentaine de mètres, de l’eau jusqu’aux cuisses. Nous nous regardons, en silence. Marcher dans l’eau aujourd’hui est une épreuve extrêmement dure. A cause du vent. Rien ne sert d’attendre trop, nous perdons des forces inutilement. Lobsang se déchausse, enlève son pantalon, retrousse sa concha. Pieds nus sur la glace, il s’appuie sur son bâton, et, sans hésiter, met un pied dans l’eau. Sur son visage grave, impassible, ses sourcils tressaillent d’un coup, nous avons tous mal au ventre pour lui. Le vent nous tétanise, il faut nous dépêcher. Phuntsok, Kathup se déchaussent. Déjà, Lobsang revient sans sa charge prendre Motup sur son dos. Norboo se met à l’eau, les lèvres pincées. Je m’assieds sur la glace, réprimant un frisson qui me secoue le dos. J’enlève mon pantalon, accroche mes chaussures à mon sac, relève les pans de ma goncha. Puis je me lève, pieds nus sur la glace, les cuisses lacérées par le vent. En posant un pied dans l’eau, j’ai l’impression de marcher sur des braises. Je serre les dents. Il faut y aller. Mes pieds se recroquevillent, une douleur aiguë me transperce jusqu’aux genoux, mon sang s’agite dans mon corps, mon coeur bat à tout rompre. Un vertige me prend. Mes pieds insensibles butent contre les pierres, s’écorchent. Je trébuche. Tomber à l’eau serait catastrophique.

Pas après pas, haletant, j’arrive vers l’autre bord où, assis sur la bande de glace, pris de folie, les autres se frottent désespérément les pieds. Tenzin me jette un regard blessé, en se tenant les chevilles. Je prends appui des deux mains sur la bande de glace, lève une jambe, pose un pied, me hisse dessus. Mouillé, mon pied adhère à la glace; surpris, déséquilibré, je pose l’autre dans un mouvement brutal. Un cri s’échappe de ma gorge. Je tombe à genoux. La peau de la plante de mes pieds s’est arrachée, collée à la glace. Ma tête tourne. Mes oreilles bourdonnent. Je n’arrive plus à réfléchir. Je m’assieds. Mon coeur va s’arrêter.

Motup s’affaire auprès de son père. Danielle frotte Tenzin qui sanglote de douleur. Chacun a été surpris. Le froid d’ordinaire n’est pas si intense et les pieds nus n’adhèrent pas à la glace. Tout à coup, j’aperçois Löfel, assis sur son fardeau, penché en avant; il bouge à peine. Je l’appelle: il ne répond pas. Je me lève, il s’évanouit. Danielle se précipite, lui soulève les jambes, Lobsang défait une couverture, Norboo le frotte énergiquement. Le vent nous fait trembler comme des feuilles mortes. Löfel est aussi pâle que la glace. On le frotte avec l’énergie du désespoir. Peu à peu, on le sent revenir à lui. Ses lèvres sont livides. On arrive à peine à respirer tant les bronches nous brûlent. Löfel se lève en chavirant. Norboo et Lobsang le soutiennent, Danielle le frotte tout en marchant, je prends sa charge. Une heure plus tard, congelés nous rejoignons enfin une cavité profonde de deux mètres, en pente, où l’on s’abrite à peine. Nous tentons d’allumer un feu, sans succès. Le vent est trop violent. L’onglée est insupportable. Norboo se gèle deux doigts en tâchant de faire le feu. Il est midi.

QUE LES DIEUX VOUS ACCOMPAGNENT

Le fleuve s’élargit, les parois se transforment peu à peu en de grandes pentes de naige. Notre regard porte enfin au loin. Nous arrivons au Zanskar. La vallée est bordée par de larges plateaux où le vent s’affole, soufflant de tous les côtés. Nous marchons avec le sentiment de faire du surplace: confinés au plus profond des gorges, nous avions oublié l’immensité de la plaine. Il fait si froid que le fleuve fume. L’écart de température entre l’eau sous la glace et l’air est de quarante degrés. Au coucher du soleil, nous arrivons en vue des deux maisons d’Hanamur, blotties contre un rocher. Impressionnés, nous faisons la trace dans la neige sans quitter du regard ces deux îlots de vie. Comment peut-on vivre si loin du monde?Trop nombreux pour rester groupés, nous nous répartissons entre les deux maisons. Dans la kampa du haut, Lobsang connaït le père et convient avec lui d’un prix pour le bois qu’on va utiliser. Nous soignons nos pieds et nous serrons, recroquevillés, autour d’un petit poêle asthmatique.

Cinq enfants en guenilles nous rejoignent et nous dévisagent, accroupis, dévorant du regard notre tasse de thé sucré. Nous sommes mal à l’aise, chacun mastique en silence son morceau de yak congelé: nous avions oublié combien le Zanskar peut être pauvre. Le hameau d’Hanamur est extrêmement isolé: de tout l’hiver et de tout le printemps, pratiquement personne n’y passe. Heureusement, les caravanes d’été passent par le chemin devant les deux maisons et c’est alors la fête pour ces enfants du silence.

Le surlendemain nous passons la dernière crête où le chorten annonce le vallon de Tahan, au bout de l’immense plaine blanche. Tahan! Quatorze jours de marche pour y arriver enfin. Un mois que Lobsang est parti à notre rencontre! Motup a les yeux aussi luisants que la neige: il va retrouver Dolma, sa mère, Diskit, sa soeur, et ses deux petits frères nés durant sa longue absence. Passé le mur de pierres de prières, nous levons les yeux comme pour nous assurer que la petite maison est toujours là, isolée au fond du vallon. Devant la petite porte d’entrée, sur le muret de pierres, sont posées deux plats de métal sur lesquels rougeoient des braises et fument quelques aiguilles de pin: Dolma les a posés pour nous honorer et nous réchauffer en attendant qu’elle soit prête à nous accueillir à l’intérieur. Elle nous a probablement vus venir au dernier moment et prépare vite la pièce. L’idée de retrouver Dolma nous émeut et, songeurs, nous réchauffons nos mains au-dessus des plats de braises. Tout à coup la porte de bois s’ouvre violemment. Dolma sort en trombe, cinq écharpes de soie dans les mains. Motup bondit au cou de sa mère: “ Amalé! ”.

Dolma pose une katak sur les épaules de son fils puis de Danielle, mais, émue, elle tremble tellement qu’elle tombe dans ses bras et pleure tout son bonheur. Cette femme a le pouvoir de tout dire avec son coeur. Diskit et ses deux petits frères sont dans le yokhang, la pièce d’hiver, pelotonnés d’émotion derrière une grande jarre de cuivre.

Nous séjournons dix jours à Tahan, à rire, à boire et à fêter. Motup est un héros. Il parle quatre langues et connaît trois écritures. Les voisins défilent chaque jour à la maison, dans le yokhang, apportant une bouteille d’arack pour célébrer notre retour. Chacun se penche longuement sur les photos que nous avons rapportées, de l’école et du monde si lointain d’où nous venons. Nous évoquons, jusqu’à le connaître par coeur, le récit de notre périple. Motup doit répéter à chacun, à longueur de journée, sa vie d’écolier. Chaque soir, nous festoyons avec des moks-moks, le mets de fête, des raviolis de viande de chèvre, tuée par un musulman de Karcha. Diskit talonne son frère pour qu’il lui raconte en dix jours ce qu’il a fait durant trois ans.
“ Atcho, est-ce que de ton école tu vois la lune? ”

Le vieux grand-père, désséché comme une vieille branche noueuse, nous offre à boire un bol de sang frais de sa chèvre, dont il a fait une saignée pour nous. Dolma rayonne de bonheur. Fière et heureuse, elle contemple souvent et longuement son fils. Dolma n’a jamais dépassé le monastère de Karcha, à une huere de marche. Lorsque Lobsang avait suggéré d’envoyer Motup à l’école, il y a trois ans, Dolma l’avait accepté, confiante en son mari. Mais elle n’imaginait pas ce que Motup pouvait faire à l’école. En le retrouvant, trois ans plus tard, elle comprend combien son fils a grandi plus qu’aucun enfant d’ici. Motup sait lire, écrire et compter, ce que ni Lobsang ni elle ne savent faire. Les connaissances qu’il a acquises à l’école, son attitude disciplinée, sa manière posée de s’exprimer fascinent Dolma. Même les voisins et le grand-père sont impressionnés par cet enfant devenu l’érudit du village. Pourtant Motup ne s’étale guère sur ses frêles connaissances. Humble, à la manière zanskarie, il retourne toujours les commentaires admiratifs à son égard en compliments gentils pour les autres, et leur dit combien ils lui ont manqué.

Dolma se réveille toujours la première et se lève en chantonnant une prière douce; elle se coiffe avec les doigts, noue les fils de laine qui prolongent ses grandes tresses noires, met son bonnet de laine couleur de feu. Un petit chat gris dort sur un manteau, en boule contre la joue de la petite Diskit. Nu sous sa concha malgré le froid, Dorjé, le petit frère cadet, dodeline de la tête en appelant sa mère. Dolma le soulève, le pose sur ses genoux, lui donne le sein auprès de la petite cuisinière. Puis elle saisit trois bouses séchées, quelques brindilles, brasse les cendres de la veille, souffle sur quelques braises et ravive le feu. Elle dispose les bouses sur la tranche et saisit promptement des doigts quelques braises qu’elle pose sur un petit plat en fer. Elle y répand quelques aiguilles odorantes de pin ramenées par Lobsang du Fleuve Gelé, puis elle s’éloigne doucement pour purifier chaque pièce de la maison. Pendant ce temps, Lobsang se lève et puise de l’eau dans une grande jarre avec une grosse louche de cuivre, la verse dans la gamelle noircie de fumée. Il chantonne aussi une prière d’une voix basse et grave. Dolma rapporte de l’étage un gigot de yak congelé. Dans un pan relevé de son manteau, elle ramène aussi une poignée de morceaux de fromage séché, durs comme des cailloux, pour mijoter, dans la marmite en pierre, la première soupe que les enfants adorent, celle qui brûle et réchauffe tout le corps: la tukpa.

Deux jours avant notre retour sur le fleuve, dans la pièce d’hiver, assis en tailleur sur deux petits tapis de laine, nous savourons calmement la présence de chacun, une aiguière de tchang posée à nos pieds sur une petite tablette en bois. Dolma file agilement la laine, assise près du petit fourneau en tôle. Les enfants sont pelotonnés sur des peaux de chèvre aux longs poils, la tête posée sur leur manteau, sous la grande couverture de laine de yak qui nous recouvre tous, la nuit. La pièce est silencieuse, seule la bouilloire chantonne.

Lobsang remplit à nouveau l’aiguière sur le rebord de laquelle il a disposé trois morceaux de beurre. Le regard luisant, Dolma nous incite d’un geste de la main à vider notre bol qu’elle remplit aussitôt:
“ Olivier, Dany! Tchang done ”, dit-elle d’une voix murmurée.
Lobsang se lève alors, joint les mains. On le sent très ému.
“ Dany, Olivier, vous avez pris en charge les études de Motup. Nous ne savons comment vous remercier. Olivier, Dany, acceptez que Diskit descende avec nous pour aller aussi à l’école. Julley Ju. ”
Il se rassied, les mains jointes, des larmes perlant aux yeux. Dolma renifle dans sa manche. Je regarde Danielle, l’instant de confirmer notre connivence, nous nous levons gravement dans un même élan:
“ Lobsang, Dolma, nous sommes très touchés par votre confiance. Nous retournerons par le fleuve avec Motup et Diskit; soyez assurés que nous prendrons soin d’eux. Julley Ju. ”

Nous nous rasseyons, très émus nous aussi. Dolma sort deux kataks de sa goncha, se penche vers Danielle, lui pose l’écharpe sur les épaules, elle se penche vers moi et m’offre aussi une katak. J’enmbrasse ses deux joues mouillées. On n’embrasse pas, en pays tibétain, mais tant pis, Dolma, je l’embrasse. Par amour pour ses enfants, pour qu’ils s’épanouissent, pour que sa fille ait les mêmes chances que son fils, Dolma fait le sacrifice de s’en séparer. Pour elle et pour Lobsang, la vie deviendra encore plus dure. Il leur faudra lutter seuls pour cultiver les champs, s’occuper des bêtes, de la maison, aller chercher l’eau, le bois. Sans compter que dans ces lieux solitaires, la moindre absence devient cruelle pour ceux qui attendent, surtout pour une mère. Diskit, que la discussion concerne, vient se blottir contre sa mère. A huit ans, elle n’a quitté Tahan que deux fois dans sa vie, pour aller au monastère de Karcha, à la fête du Gustor. On la sent fragile, innocente de l’ampleur des décisions que nous prenons pour elle.

En l’espace de deux jours, Diskit se métamorphose. Elle a compris qu’elle va marcher sur les traces de son grand frère et on la sent décidée à partir au bout du monde. Elle nous étreint sans répit les mains, et lève vers nous des yeux ardents:
“ Ladkh tchacher! Sikoul tchacher! On va au Ladakh! On va à l’école! ”
Chacun s’affaire à préparer le départ: Motup range ses cahiers d’école dans son cartable, Lobsang met en sac de la farine, du beurre, du thé, pèse quelques pelotes de laine qu’il espère vendre au Ladakh. Il ajoute à ses bagages son lourd manteau de laine tout neuf, qu’il mettra pour saluer le directeur de l’école. Aujourd’hui est un jour que nous appréhendons tous. En pays tibétain, les relations sont si profondes que chaque départ est un déchirement dont l’âme conserve une cicatrice. Et notre départ, aujourd’hui, est chargé d’importance: nous repartons avec deux enfants pour les instruire. Quand reviendront-ils? Assise devant une jarre de tchang, dans le yokhang, Dolma nous attend, la louche à la main. Motup et Diskit assis à ses côtés, elle leur donne les dernières recommandationsd’une petite voix chevrotante:
“ Tenzin Motup, tu t’occuperas de ta soeur. ”
“ Oui, Amalé. ”
“ Tenzin Diskit, tu obéiras à ton frère. ”
“ Oui, Amalé. ”
“ Vous ferez attention sur le fleuve. ”
“ Oui, Amalé. ”

Mémé Tenzin, le grand-père, nous offre une poignée de morceaux de fromage dur et un quartier de viande séchée de yak, emballé dans un vieux tissu gris.
“ Krampsang chosté skiot! Partez en paix! ” nous dit-il, la barbichette tremblotante.
“ Nyerang krampsang chosté jux, restez en paix, Mémélé! ”

Dolma tire de sa goncha de laine deux écharpes de tulle et se tourne vers son fils. Les mains tremblantes, elle dépose une katak sur ses épaules. De ses lèvres s’échappe un murmure plein de larmes:
“ Ju, Julley Ju, que les dieux vous accompagnent... ”
Motup joint les mains, les yeux baissés, la voix voilée.
“ Ju, Amalé, Ju. ”

Dolma se tourne vers sa fille. Elle lui dépose aussi une katak sur les épaules et joint encore les mains. Stoïque, la petite ne bronche pas. D’une voix déchirée, Dolma lui souhaite d’être heureuse. Diskit lève vers elle des yeux pétillants de bonheur. Pourquoi pleurer lorsqu’on a la chance d’aller à l’école? A huit ans, derrière son frère, elle va entamer ses premiers pas vers un tout autre monde...

Dolma farfouille encore dans sa goncha. Elle dépose une katak sur les épaules de Lobsang et de Norboo, et tire encore deux autres kataks de sa goncha. En silence, elle pleure.
“ Dany, Olivier, soyez heureux. Prenez soin de Motup et de Diskit. Je vous confie mes enfants, ce sont aussi les vôtres. ”


LE TCHADAR DES DESTINÉES

La trace profonde descend la pente de neige qui mène au fleuve. Nous marchons les uns derrière les autres, vêtus de nos longs manteaux qui tombent jusqu’aux chevilles. Une brise glacée brûle nos oreilles.La lumière est si vive que nous clignons des yeux. Les montagnes sont drapées dans un châle incandescent. Le ciel est comme un immense tableau d’un bleu parfait, signé dans l’un des coins par un minuscule nuage. Lentement, pas à pas, nous quittons le royaume de la neige pour nous engouffrer dans l’enfer de la glace. Les gorges se resserrent, les parois coincent le ruban de glace comme un étau, nous sommes à nouveau prisonniers des roches. Effrayée par les remous de l’eau, Diskit trottine collée contre son père sans lui lâcher la main.
“ Où m’emmènent-ils? ” questionnent ses grands yeux, face au canyon qui s’élance dans le ciel.

Sur le chemin du retour, nous restons tourmentés, Danielle et moi, par notre décision de scolariser les enfants. L’école ne tuera-t-elle pas ce que nous aimons en eux aujourd’hui? Ce qu’ils apprendront vaut-il ce qu’ils oublieront? Les deux jeunes écoliers ne vont-ils pas acquérir définitivement le langage et la pensée du monde qui aura modelé leur adolescence? Une fois appris un autre langage, pourront-ils comprendre encore la profondeur de leur culture, le sens de la prière? Arriveront-ils à allier le savoir-faire appris sur les bancs de l’école au savoir-vivre de leur peuple? Ne feront-ils pas partie de ces êtres déracinés, mal chez eux, mal ailleurs?

Lobsang avance de son pas tranquille sur le Fleuve Gelé, égrénant son rosaire. J’aime sa perspicacité intuitive et la finesse de son jugement. Lobsang m’a toujours ouvert au monde à travers des mots simples.
“ Tu sais, Lobsang, Motup est un enfant brillant ” lui dis-je tout en marchant.
“ Oui, j’ai beaucoup de chance qu’il soit mon fils ” me répond-il.
“ Je pense qu’il va faire de longues études. ”
“ C’est vrai, il est bien né. Il a un bon karma. ”
“ Tu sais, s’ils font de longues études, je crains que tes enfants ne reviennent pas au Zanskar. Ils préfèreront peut-être rester dans une ville. ”
“ Lobsang réfléchit puis hoche doucement la tête.
“ Comment peut-on savoir ce que deviendront Motup et Diskit? Nous devons leur donner les meilleures chances maintenant. S’ils choisissent de ne pas revenir au Zanskar, c’est qu’ils sont plus heureux ailleurs. Et s’ils sont plus heureux que pourrais-je vouloir de plus? ”

J’ai toujours cherché au Zanskar des valeurs fondamentales, un bonheur simple. Lorsque Motup ou Diskit gambadaient derrière leurs chèvres, on ne pouvait envisager d’enfants plus heureux qu’eux. Faut-il vraiment décider que ce bonheur n’a pas d’avenir? Le Zanskar évolue, doucement mais irrémédiablement. La piste, permettant aux camions l’été d’accéder jusqu’à Padum, a ouvert la brèche du changement. L’électricité arrivera bientôt dans les villages. La télévision fera un jour son intrusion dans les foyers, ruinant les traditions séculaires, abêtissant chacun au rôle de spectateur et non plus d’acteur. Confrontés aux problèmes des sociétés modernes, comment les Zanskaris pourront-ils alors défendre la valeur de leur culture si aucun d’entre eux ne peut juger des bienfaits et des méfaits de ces valeurs nouvelles? Dans vingt ans, quelle sera la liberté d’un homme qui n’a aucun savoir? La paix du monde ne passe-t-elle pas désormais par l’éducation des hommes?

De la jeunesse à la vieillesse, de l’innocence à la sagesse, notre vie est une succession de choix à prendre et, à l’image du Fleuve Gelé, chacun de nous sonde son propre chemin sur le Tchadar de la vie.

... Un jour, alors que je savais que je ne pourrais avoir d’enfant, Lobsang m’a dit très simplement:
“ J’ai quatre enfants, tu n’en as pas. Partageons. ”

PISTES :
Analyse de l’image : le film “ Himalaya ”, de Valli. Le site de Follmi. les photos.
Texte narratif : Motup raconte ses trois ans à Diskit.
Descriptions des paysages.
Vocabulaire : créer un dictionnaire. (textes explicatifs).
Argumentation : derniers paragraphes. Zanskar ou Occident?
Une belle rencontre, un échange. Föllmi, comme Motup, découvre un autre monde qui l’enrichit.
Récit de voyage, récit d’initiation, autobiographie...

Matheson - Cycle de survie

Cycle de survie

Et ils se tinrent au pied des tours de cristal dont les surfaces polies, tels de scintillants miroirs, réfléchissaient les rougeurs du couchant jusqu‘à transformer la cité en un immense océan incarnat.
Ras glissa un bras autour de la taille de sa bien-aimée.
« Heureuse ? demanda-t-il avec tendresse.
— Oh, oui, exhala-t-elle, ici, dans notre merveilleuse cité où tout le monde peut avoir accès à la paix et au bonheur, comment ne pas être heureuse ? »
Le couchant fit tomber les roses de sa bénédiction sur leur douce étreinte.
FIN


Le crépitement de la machine à écrire s’arrête. Il replie les doigts comme des fleurs qui se referment et clôt les paupières. Un véritable vin que cette prose. Un breuvage enivrant qui ruisselle sur les papilles gustatives de son esprit. J’y suis encore arrivé, songe-t-il. Bonté divine suis encore arrivé.

Il baigne dans la béatitude. Il se laisse une fois de plus entraîner dans les flots de son euphorie. Puis il refait surface, régénéré, calibre son texte, libelle l’enveloppe, y insère le manuscrit, pèse le tout, appose les timbres et colle le rabat. Encore une brève plongée dans les eaux du délice, et en route pour la boîte aux lettres.

Il est presque midi lorsque Richard Allen Shaggley descend en boitillant la rue silencieuse dans son pardessus râpé. Il se dépêche de peur de manquer la levée. Ras et la cité de cristal est un texte trop réussi pour attendre seulement un jour. Il faut que le rédacteur en chef l’ait sur-le-champ. C’est une vente assurée.

Contournant le trou géant parsemé de tuyaux (Quand finira-t-on de réparer cet égout en miettes, bon sang ?), il clopine en toute hâte, les doigts crispés sur l’enveloppe, le coeur vibrant.

Midi. Il arrive à la boîte aux lettres et jette des regards anxieux autour de lui en quête du facteur. Celui-ci n’est pas en vue. Un soupir de soulagement s’échappe de ses lèvres. Le visage illuminé, Richard Allen Shaggley écoute le petit bruit mat que produit l’enveloppe en heurtant le fond de la boîte.

L’heureux auteur s’éloigne d’un pas traînant, pris d’une quinte de toux.


Al est grognon. Ses jambes le font de nouveau souffrir. Il remonte péniblement la rue silencieuse, grinçant légèrement des dents, sa sacoche de cuir tirant sur son épaule fatiguée. Je me fais vieux, songe-t-il, je n’ai plus la pêche. Ces rhumatismes dans les jambes. Quelle plaie. Ça ne facilite pas la tournée.

À midi et quart, il atteint la boîte aux lettres verte et sort les clés de sa poche. Laissant fuser un petit gémissement, il se penche, ouvre la boîte et en retire le contenu.

Un sourire détend son visage crispé par la douleur. Il hoche la tête.

Encore un récit de Shaggley. Qu’on va probablement tout de suite s’arracher.

Voilà quelqu’un qui sait écrire.

Al se redresse en grognant, glisse l’enveloppe dans sa sacoche, referme la boîte, puis repart clopin-clopant sans cesser de sourire. Transporter ses manuscrits, songe-t-il. Il y a de quoi être fier. Même quand on a mal aux jambes.

Al est un fan de Shaggley.

En rentrant de déjeuner peu après trois heures, Rick trouve sur son bureau une note de sa secrétaire.

Nouveau manuscrit de Shaggley juste arrivé. Une merveille. N’oubliez pas que R.A. le veut dès que vous l’aurez terminé. S.

Le visage en lame de couteau du rédacteur en chef s’illumine. Bonté divine, c’est une manne envoyée par ce qui menaçait d’être un après-midi sans intérêt. Les lèvres étirées en ce qu’il considère comme un sourire, il se laisse aller dans son fauteuil de cuir, réprime son geste pour se saisir du crayon rouge (rien à corriger dans un texte de Shaggley!) et fait glisser vers lui l’enveloppe posée sur la plaque de verre cassée qui recouvre son bureau. Bon sang, une nouvelle de Shaggley. Quelle chance! R.A. va être aux anges.

Il s’enfonce dans son fauteuil, captivé dès les premières lignes. Un frisson d’excitation le saisit, abolissant le monde extérieur. Il plonge en apnée dans les profondeurs du récit. Quel sens des proportions, quelle puissance d’évocation! Ce que c’est de savoir écrire. Machinalement, il chasse à petits coups la poussière de plâtre qui macule la manche de son costume rayé.

Tandis qu’il lit, le vent revient à la charge, faisant voleter ses cheveux filasse, pareil à des ailes tièdes qui éventeraient son front. Inconsciemment, il lève la main et suit d’un doigt délicat la cicatrice qui, depuis l’attache de la mâchoire, barre sa joue d’une ligne livide.

Le vent forcit. Il gémit dans les poutrelles distordues tout en éparpillant des feuilles de papier aux bords brunâtres sur la moquette détrempée. Rick a un geste agacé, décoche un regard furieux en direction de la fissure béante qui parcourt le mur (Bonté divine, quand en aura-t-on fini avec ces travaux ?), puis, retrouvant sa bonne humeur, revient au manuscrit de Shaggley.

Quand il en a enfin achevé la lecture, il essuie du doigt une larme d’émotion douce-amère et appuie sur la touche de l’interphone.

« Un autre chèque pour Shaggley », ordonne-t-il, puis il jette par-dessus son épaule la touche qui s’est brisée.

À trois heures et demie, il va déposer le manuscrit au bureau de R.A.

À quatre heures, le directeur de publication passe du rire aux larmes au cours de sa lecture tout en massant de ses doigts noueux la rugosité de son crâne dégarni.

Le vieux Dick Allen au dos cassé compose l’histoire de Shaggley l’après-midi même, la vue brouillée de larmes de joie sous sa visière, sa toux grasse couverte par le crépitement de sa machine.

L’histoire arrive au kiosque peu après six heures. Le marchand à la joue balafrée la lit six fois de suite en faisant passer son poids d’une jambe fatiguée sur l’autre, avant de se décider à contrecoeur à la mettre en vente.

À six heures et demie, le petit homme au crâne dégarni descend la rue en boitillant. Un repos bien gagné après une rude journée de travail, songe-t-il en s’arrêtant au kiosque du coin pour acheter de quoi lire.

Il manque de s’étrangler. Bonté divine, une nouvelle histoire de Shaggley! Quelle chance!

Et l’unique exemplaire. Il laisse vingt-cinq cents pour le marchand, qui n’est pas là en ce moment.

Il rentre chez lui, traînant la jambe dans un décor de ruines squelettiques. (Bizarre, tout de même, qu’on n ‘ait pas encore remplacé ces bâtiments calcinés), déjà plongé dans la lecture du texte de Shaggley.

Il l’a fini avant d’arriver à domicile. Tout en dînant, il relit une fois encore cette merveille en secouant sa tête bosselée, subjugué par sa force, par l’infrangible magie de sa facture. C’est une source d’inspiration, songe-t-il.

Mais pas ce soir. Pour le moment, c’est l’heure de tout ranger : la housse sur la machine à écrire, le manteau râpé, le costume rayé élimé, la perruque filasse, la visière, la casquette de facteur et la sacoche de cuir.

— chaque chose à sa place.

À dix heures, il est endormi et rêve de champignons. Et au matin, il se demande une fois de plus pourquoi les premiers observateurs avaient décrit le nuage comme un simple champignon.

À six heures du matin, son petit déjeuner avalé, Shaggley est à sa machine à écrire.

Voici l’histoire, écrit-il, de la rencontre de Ras avec la belle prêtresse de Shahglee et de l’amour qu’il lui inspira.

Richard MATHESON (1926), «Cycle de survie», traduit de l’américain par Jacques Chambon.

Cortazar - Continuité des parcs

Continuité des parcs

Il avait commencé à lire le roman quelques jours auparavant. Il l’abandonna à cause d’affaires urgentes et l’ouvrit de nouveau dans le train, en retournant à sa propriété. Il se laissait lentement intéresser par l’intrigue et le caractère des personnages. Ce soir-là, après avoir écrit une lettre à son fondé de pouvoirs et discuté avec l’intendant une question de métayage, il reprit sa lecture dans la tranquillité du studio, d’où la vue s’étendait. sur le parc planté de chênes. Installé dans son fauteuil favori, le dos à la porte pour ne pas être gêné par une irritante possibilité de dérangements divers, il laissait sa main gauche caresser de temps en temps le velours vert. Il se mit à lire les derniers chapitres. Sa mémoire retenait sans effort les noms et l’apparence des héros. L’illusion romanesque le prit presque aussitôt. Il jouissait du plaisir presque pervers de s’éloigner petit à petit, ligne après ligne, de ce qui l’entourait, tout en demeurant conscient que sa tête reposait commodément sur le velours du dossier élevé, que les cigarettes restaient à portée de sa main et qu’au-delà des grandes fenêtres le souffle du crépuscule semblait danser sous les chênes.
 Phrase après phrase, absorbé par la sordide alternative où se débattaient les protagonistes, il se laissait prendre aux images qui s’organisaient et acquéraient progressivement couleur et vie. Il fut ainsi témoin de la dernière rencontre dans la cabane parmi la broussaille. La femme entra la première, méfiante. Puis vint l’homme, le visage griffé par les épines d’une branche. Admirablement, elle étanchait de ses baisers le sang des égratignures. Lui, se dérobait aux caresses. Il n’était pas venu pour répéter le cérémonial d’une passion clandestine protégée par un monde de feuilles sèches et de sentiers furtifs. Le poignard devenait tiède au contact de sa poitrine. Dessous, au rythme du coeur, battait la liberté convoitée. Un dialogue haletant se déroulait au long des pages comme un fleuve de reptiles, et l’on sentait que tout était décidé depuis toujours. Jusqu’à ces caresses qui enveloppaient le corps de l’amant comme pour le retenir et le dissuader dessinaient abominablement les contours de l’autre corps, qu’il était nécessaire d’abattre. Rien n’avait été oublié alibis, hasards, erreurs possibles. A partir de cette heure, chaque instant avait son usage minutieusement calculé. La double et implacable répétition, était à peine interrompue le temps qu’ une main frôle une joue. Il commençait à faire nuit.
 Sans se regarder, étroitement liés la tâche qui les attendait, ils se séparèrent à la porte de la cabane. Elle devait suivre le sentier qui allait vers le nord. Sur le sentier opposé, il se retourna un instant pour la voir courir, les cheveux dénoués. A son tour, il se mit à courir, se courbant sous les arbres et les haies. A la fin, il distingua dans la brume mauve du crépuscule l’allée qui conduisait à la maison. Les chiens ne devaient pas aboyer et ils n’aboyèrent pas. A cette heure, l’intendant ne devait pas être là et il n’était pas là. Il monta les trois marches du perron et entra. A travers le sang qui bourdonnait dans ses oreilles, lui parvenaient encore les paroles de la femme. D’abord une salle bleue, puis un corridor, puis un escalier avec un tapis. En haut, deux portes. Personne dans la première pièce, personne dans la seconde. La porte du salon, et alors, le poignard en main, les lumières des grandes baies, le dossier élevé du fauteuil de velours vert et, dépassant le fauteuil, la tête de l’homme en train de lire un roman.

Nouvelle extraite de : Les Armes Secrètes.1959. de Julio Cortazar.Ecrivain argentin.(1914-1985).

Brown - Machine à temps

La première machine à temps (F. Brown)

- Messieurs, dit le Dr Granger d’une voix solennelle, voici la première machine à traverser le temps, la première Machine à Temps.
Ses trois amis écarquillèrent les yeux devant la machine.
Celle-ci était constituée d’une boîte cubique d’une quinzaine de centimètres (6 pouces, très exactement) de côté, pourvue de plusieurs cadrans et d’une manette.
— Il suffit de la prendre à la main, dit le Dr Grainger, de mettre les aiguilles des cadrans sur la date désirée, et d’abaisser la manette. Un point, c’est tout.

Smedley, l’un des trois amis du savant, tendit la main, prit la boîte, la souleva et en examina l’extérieur :
— Et cela marche vraiment? demanda-t-il.
— J’ai fait un premier essai, répondit le savant. J’ai réglé les cadrans sur la veille du jour de l’expérience, et j’ai abaissé la manette. Je me suis alors vu — j’ai vu mon propre dos — sortant de la pièce. Ça m’a fait un très curieux effet.
— Et que se serait-il passé si vous aviez couru vers la porte, pour vous botter les fesses?

Le Dr Grainger éclata de rire:
— Je n’aurais peut-être pas pu, puisque cela aurait modifié le passé. C’est le paradoxe classique de tout voyage dans le temps : que se passerait-il si quelqu’un remontait dans le passé pour y tuer son propre grand-père avant qu’il ait épousé grand-mère?

Smedley, la boîte toujours à la main, se reculait du groupe des trois autres. Il leur sourit :
— C’est exactement ce que je vais faire, dit-il. Pendant que vous discutiez, j’ai réglé les cadrans sur il y a soixante ans.
— Ne faites pas ça, Smedley! cria le Dr Grainger.
— N’essayez pas de me reprendre la boîte! dit Smedley, ou j’abaisse la manette tout de suite. Si vous me laissez le temps de parler, je vais vous expliquer ce que je veux faire.
Je connais le paradoxe, bien sûr, et il m’a toujours passionné, parce que j’ai toujours su que j’aurais tué mon grand-père si j’en avais eu la possibilité. Je le détestais. C’était une sombre brute, un ignoble individu qui a fait un enfer de la vie de ma grand-mère, et qui a empoisonné toute l’existence de mes parents. Votre machine à temps me donne l’occasion dont je rêve depuis que je suis en âge de comprendre.
Ayant dit, Smedley abaissa la manette.

Il y eut comme une brume estompant soudain tout... puis Smedley apparut, dans un champ labouré. Il regarda autour de lui, mais s’orienta sans mal; s’il se trouvait bien à l’endroit où la maison du Dr Grainger serait un jour élevée, la ferme de son grand-père devait être à quinze cents mètres à peine, vers le sud. Smedley se mit en marche, à travers champs. Au passage il ramassa un morceau de bois qui pouvait faire un excellent gourdin.
Arrivé près de la ferme, il vit un jeune homme aux cheveux roux flamboyants qui fouettait un chien.
— Arrêtez! cria Smedley en courant vers l’homme.
— Occupe-toi de ce qui te regarde! lança l’homme, tout en continuant à frapper son chien.
Smedley leva, puis rabattit son gourdin.

Soixante ans plus tard, le Dr Granger dit, d’une voix solennelle
— Messieurs, voici la première machine à traverser le temps, la première Machine à Temps.
Ses deux amis écarquillèrent les yeux devant la machine.

Fredric BROWN, «La Première Machine à temps», 1958, traduit de l’américain par Jean Sendy.

Nasr Eddin - Racontage de Blagues

Qui a raison ?
Une grande controverse avait divisé le village en deux. On en appela à Nasreddin pour résoudre le problème. Sa femme l'avertit que cela pourrait se retourner contre lui. Conscient de ses responsabilités, Nasreddin ne pouvait se dérober. Il alla à la place du marché et fit face aux villageois réunis en deux clans opposés. Le leader et quelques voix du premier groupe lui crièrent de s'assurer qu'il avait bien compris leur point de vue. Après les avoir écoutés, il leur dit :
- Vous avez raison.
Les partisans du second groupe le menacèrent de leur poing pour le convaincre de la validité de leur point de vue. Il les écouta et leur dit :
- Vous avez raison aussi.
Sa femme le tira par la manche et lui souffla qu'ils ne pouvaient pas avoir raison tous les deux.
- Tu as raison toi aussi, lui répondit-il.

Une amende de cinq piastres
Un jour, Nasreddin se promenait dans les bois environnants quand tout à coup quelqu'un lui a donné une tape sur la nuque, et ce avec tellement de force qu'il a failli être renversé
- Comment oses-tu me frapper ! Lui dit Nasreddin, mécontent.
Le jeune homme, un tant soit peu arrogant, lui a fait des excuses sommaires et a dit qu'il avait fait une erreur et s'était trompé, le prenant pour un de ses très bons amis. Il a par ailleurs émis l'avis que Nasreddin faisait "une montagne d'un simple grain de beauté". Après cette offense évidente, rien moins qu'un procès ne pouvait satisfaire Nasreddin. Le magistrat a entendu les deux parties avec une impartialité apparente, mais en fait c'était un ami du contrevenant.
- Bien, mon cher Djeha, a t-il dit. Je comprends parfaitement ce que vous ressentez. Quiconque, dans des circonstances identiques, ressentirait la même chose. Que diriez-vous si je vous permettais de lui donner une tape à votre tour ? Serez-vous quitte ?
- Non ! Je ne serai pas satisfait avec une telle sentence, dit Nasreddin, qui estimait avoir été offensé et qui voulait que justice soit rendue.
- Bien, dit le juge. Ayant dûment délibéré sur les différents aspects du cas, je condamne le contrevenant à une amende de cinq piastres, pour être payée à la partie offensée.
Il a alors dit au jeune homme d'aller chercher les cinq piastres, ce que fit volontiers ce dernier. Nasreddin s'était assis, en attendant le retour du jeune homme. Une heure a passé, puis deux heures, mais toujours aucun signe du jeune homme. Quand fut arrivée l'heure de fermer le tribunal, Nasreddin choisit le moment où le magistrat était le plus occupé pour lui donner une puissante claque sur la nuque et dit :
- Désolé, je ne peux pas attendre plus longtemps, votre Honneur ! Quand notre ami reviendra, vous pouvez lui dire que c'est à vous qu'il doit maintenant les cinq piastres

L'oreille
Deux hommes sont venus consulter Nasreddin quand il était magistrat. Le premier homme dit,
- Cet homme a mordu mon oreille - J'exige un dédommagement.
- Il s’est mordu lui-même, dit le second. Nasreddin s'est retiré et a passé une heure à essayer de se mordre l’oreille. En vain, il n’a réussi qu’à se faire une bosse au front en tombant ! De retour dans la salle du tribunal, Nasreddin prononça la sentence:
- Examinez l'homme dont l'oreille a été mordue. S’il a une bosse au front, il l'a fait lui-même et la plainte est écartée. Si son front n'est pas contusionné, c’est l'autre homme qui l'a fait et il doit payer une amende.






Manger
Nasreddin alla à la ville voisine pour affaires, mais il n'avait pas d'argent. Comme il passait près d'une boutique où l'on vendait du halva, il entra, saisit un gros morceau et commença à le manger. Le vendeur vint vers lui et se mit à crier : .
- Comment osez-vous vous servir, sans demander ou sans avoir payé ?
Nasreddin l'ignora et continua à manger. Furieux, le vendeur entreprit de le bastonner. Nasreddin continuait toujours à manger et, s'adressant aux clients qui étaient là et avaient vu toute la scène, il leur dit :
- Les habitants de cette ville sont tellement généreux qu'ils vous battent pour vous forcer à manger quelques-unes de leurs délicieuses confiseries.

Les bons et les mauvais
Un jour, un élève de Nasreddin lui dit :
- Nasreddin, chacun s'accorde à dire que vous êtes bon. Cela veut-il dire que vous êtes réellement bon ?
Nasreddin répondit qu'il n'en était pas nécessairement ainsi. Le garçon demanda alors si le fait que chacun dise que Nasreddin était mauvais signifiait qu'il était réellement mauvais. Nasreddin répondit négativement. Le garçon demanda à Nasreddin de s'expliquer.
- Si des gens bons disent que je suis bon, alors je le suis vraiment et si des gens mauvais disent que je suis mauvais, alors je suis bon
Il fit une pause, le temps de lisser sa barbe et continua :
- Mais vous savez combien il est difficile de dire quels sont les gens qui sont bons et quels sont ceux qui sont mauvais.

Savoir ou ne pas savoir
Un jour, Nasreddin décida de voyager pour parfaire son savoir. Quand un jeune homme lui demanda quels gens il allait chercher à rencontrer, il dit, se rappelant quelques sages paroles entendues au marché :
- Celui qui ne sait pas et ne sait pas qu'il ne sait pas, il est stupide. Il faut l'éviter.
- Celui qui ne sait pas et sait qu'il ne sait pas, c'est un enfant. Il faut lui apprendre.
- Celui qui sait et ne sait pas qu'il sait, il est endormi. Il faut le réveiller.
- Celui qui sait et sait qu'il sait, c'est un sage. Il faut le suivre.
Nasreddin a fait une pause et a continué :
- Mais, vous savez combien il est difficile, mon fils, d'être certain que celui qui sait et sait qu'il sait, sait vraiment.

Nasreddin, les voleurs et l âne
Nasreddin venait d'acheter un âne quand, sur le chemin de retour, deux voleurs l'attendaient. L'un des deux détacha l'âne que Nasreddin tenait en laisse et l'autre prit la place de l'âne. Quand il arriva à la maison, il constata la métamorphose.
- Qui es-tu ? Dit Nasreddin
- J'ai fait beaucoup de bêtises dans mon enfance et ma mère, qui était une sorcière, m'a puni en souhaitant que je devienne un âne pour une période de vingt ans. Cette période vient juste de se terminer, laisse-moi rentrer chez moi, s'il te plait, dit le voleur.
Nasreddin fut touché par cette histoire et relâcha le voleur en lui demandant de ne plus recommencer. Le lendemain, Nasreddin repartit au marché en acheter un autre et, surprise, il retrouva l'âne qu'il avait acheté la veille. Alors, il s'approcha de lui et lui dit à l'oreille :
- Ah ! Toi, tu as encore fait des bêtises. Cette fois, je te jure que je ne t'achèterai pas.




Sauvetage à la corde
Un homme grimpa à un arbre et n’arrivait pas à en descendre. Nasreddin, qui passait par là, lui dit qu’il pouvait l’aider. Il prit une longue corde et en donna un bout à l’homme.
- Attachez là autour de votre taille.
- Que faites-vous, Hodja effendi ? Dirent les autres passants. Vous ne pouvez pas sauver un homme perché sur un arbre de cette manière !
- Faites-moi confiance, j’ai déjà essayé cette méthode et elle a été efficace.
L’homme attacha la corde autour de sa taille et Hodja tira sur l’autre extrémité. L’homme tomba à terre et fut sérieusement blessé.
- Regardes le résultat Hodja ! dit la foule
- J’ai pourtant sauvé un homme comme ça, mais je ne me souviens pas si c’était d’un arbre ou d’un puits !

La marmite
Nasreddin vint frapper un jour à la porte de sa voisine Fatima :
- Peux-tu me prêter une de tes marmites ? J'en ai besoin pour faire mon repas.
- Bien sûr, lui dit-elle, je vais te la chercher.
La voisine revint avec une marmite de taille moyenne qu'elle donna à Nasreddin. Le lendemain, Nasreddin posa une petite marmite à l'intérieur de la première et frappa à la porte de sa voisine.
- Merci beaucoup, ma sœur. Voici ta marmite, elle m'a rendu grand service.
- Mais, Nasreddin, la petite n'est pas à moi !
- Mais si ! La nuit, ta marmite a accouché d'une petite. C'est sa fille, donc elle te revient de droit.
La voisine se moqua de la crédulité de Nasreddin, mais fut contente de gagner une petite marmite. Quelques jours plus tard, Nasreddin frappa à nouveau à la porte de sa voisine.
- Peux-tu encore me prêter une de tes marmites ?
- Avec joie, lui répondit-elle. Je m'en vais te prêter la plus grande et la plus belle.
La voisine espérait récupérer une deuxième belle marmite. Nasreddin prit la grande marmite, remercia sa voisine et rentra chez lui. Deux jours passèrent, puis quatre, sans aucune nouvelle de Nasreddin. La voisine commença à s'inquiéter. Elle finit par frapper à la porte de son voisin.
- Tu as oublié de me rendre ma marmite.
- Je n'ai point oublié, mais je ne savais pas comment t'annoncer la mauvaise nouvelle. En vérité, alors qu'elle accouchait, ta belle marmite est morte la nuit dans des douleurs atroces.
- Es-tu en train de te moquer de moi, Nasreddin ? Où a-t-on entendu parler de marmite qui meurt?
- Tu as cru qu'une marmite pouvait enfanter et maintenant, tu refuses de croire qu'elle peut mourir ?

Le joueur de luth
Quelqu'un demanda, un jour, à Nasreddin s'il savait jouer du luth.
- Oui, répondit Nasreddin
On lui donna un luth et il commença à jouer.
- Diiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiing ....
Toujours la même note, avec la même corde, à plusieurs reprises. Après quelques minutes, les gens demandèrent à Nasreddin de cesser de jouer.
- Nasreddin, ce n'est pas une façon correcte de jouer du luth, vous jouez toujours la même note. Les joueurs de luth déplacent leurs doigts de haut en bas et vice-versa.
- Eh bien, je sais pourquoi ils vont en haut et en bas et essayent les différentes cordes.
- Pourquoi donc cela ?
- Parce qu'ils cherchent cette note que, moi, j'ai déjà trouvée.




Le burnous de Nasreddin
Un matin, ses voisins interrogèrent Nasreddin, lui demandant quel était ce tapage qui, la nuit dernière, venait de sa maison :
- Cela ressemblait à quelque chose qui dégringolait un escalier. Que s'est–il donc passé ?
- Ce n'est rien, dit Nasreddin, juste mon burnous que ma femme avait jeté au bas de l'escalier.
- Mais un vêtement ne fait pas tant de bruit ! Rétorquèrent les voisins.
- C'est que moi, j'étais dedans, répondit Nasreddin.

Couper la branche sur laquelle on est assis
Nasreddin était assis à califourchon sur une grosse branche de cerisier, ses culottes amples et son long burnous blanc enserrant sa taille et ses jambes se balançant d'un côté à l'autre, chaque fois qu'il maniait sa hache.
- Le salut sur toi, Nasreddin Effendi ! Appela une voix en dessous.
- Sur toi le salut, Khalid Effendi ! Dit Nasreddin assis en équilibre sur la branche. Posant sa hache, il arrangea son turban qui avait glissé sur le côté.
- Tu vas tomber de cet arbre ! L'avertit Khalid. Regardes comme tu es assis !
- Tu ferais mieux de regarder où tu marches, rétorqua Nasreddin. Les gens qui regardent les cimes des arbres et les nuages sont sûrs de se cogner les orteils.
Soudain, la branche s'est retrouvée au sol, suivie par la hache, puis par Nasreddin. Il était trop occupé pour remarquer qu'il était assis du mauvais côté de la branche qu'il était en train de couper.
- Tu es un sage, Khalid Effendi, dit Nasreddin. Tu m'as dit quand j'allais tomber. Tu es sûrement un prophète. Dis-moi maintenant, quand je vais mourir.
- Quand ton âne aura fini de braire quatre fois, lui dit Khalid.
Trop contusionné et ébranlé pour continuer à travailler désormais, Nasreddin monta sur son âne et se dirigea vers sa maison. Quant à l'âne, il songeait à son râtelier, au foin qu'il contenait et à son petit ânon. A ce rappel, il allongea son cou et se mit à braire. Soudain Nasreddin s'est rappelé la prophétie de Khalid, juste après sa chute du cerisier.
- Amin, Amin ! S'exclama Nasreddin. Je suis un quart de mort !
Un peu plus loin sur la route, ils ont rencontré un autre âne et son cavalier. Le petit animal de Nasreddin lança un braiment en guise de salutation amicale à son congénère.
- Oh ! Là ! Là ! Se dit Nasreddin, en frissonnant. Je suis demi-mort !
L'âne a alors commencé à penser au ruisseau où il se désaltérerait bientôt, et à l'évocation de l'eau fraîche qui l'attendait, il a lancé un troisième braiment.
- Amin, Amin ! Gémit Nasreddin. Je suis maintenant aux trois quarts mort !
Il a caressé l'âne et s'est mis à lui parler, pour détourner l'animal d'un autre braiment fatal. Juste devant lui, des hommes criaient des ordres à leurs ânes. Les oreilles du petit âne de Nasreddin se dressèrent. Il voulait faire savoir à ses amis ânes qu'il arrivait. Il leur adressa un long et tonitruant braiment de salutation. C'était le quatrième.
- Amin, Amin ! Cria Nasreddin, en tombant de son âne. Je suis mort ! Je suis mort !
Les hommes de la caravane proche se sont précipités vers lui. Ils l'ont secoué. Ils l'ont pincé. Il était aussi flasque qu'une sacoche de selle vide.
- Il a dit qu'il était mort, ont dit les hommes. Il doit sûrement savoir. Nous devons le ramener à son village.
Ils ont chargé son corps sur son propre âne. Ils sont revenus vers Ak Shehir, se demandant comment annoncer la nouvelle à sa femme. Ils ont pris un chemin qui leur a semblé être un raccourci pour aller au village.
- Le raccourci est trop boueux, dit l'un d'eux.
- Mais la route est plus longue et trop caillouteuse, dit un autre.
- Le raccourci économisera une heure de voyage, dit un troisième.
Ils n'ont pas cessé de se disputer, jusqu'à ce que...
- Quand j'étais vivant, s'écria Nasreddin, je prenais toujours cette route.

Le chat et le gigot
Nasreddin va au marché et achète un gigot de trois livres. Il rentre chez lui et donne la viande à sa femme, en lui demandant :
- Voici la viande pour le déjeuner. Fais-la cuire à point, comme je l'aime !
Puis il sort.Sa femme fait cuire le gigot. Comme on frappe à la porte, elle ouvre : c'est son frère qui revient de voyage. Il a faim. Tous deux se mettent à table et finissent par manger tout le gigot. Nasreddin rentre et dit :
- Ça sent bon ! Où est la viande que j'ai achetée ?
- Le chat a tout mangé pendant que j'étais occupée à faire le ménage, répond sa femme.
Nasreddin court après le chat. Il l'attrape et le met sur le plateau de la balance : il constate alors qu'il pèse trois livres.
- Scélérate, crie-t-il à sa femme. Si les trois livres sont de la viande, où est le chat ? Et si c'est le poids du chat, où est la viande ?

Nuit d’hiver
Par une froide nuit d’hiver, un mendiant frappe à la porte d’un riche. Personne ne répond, mais une meute de chiens se jette sur lui. Pour se défendre, le mendiant tente de se saisir d’une pierre qui, malgré ses efforts, reste clouée au sol. Et le malheureux de se lamenter alors : «Etrange époque, qui donne la liberté aux chiens et emprisonne les pierres ! »

Partage inéquitable ?
Quatre garçons vinrent trouver Nasreddin et lui dirent :
- Nous ne pouvons pas partager des noix équitablement entre nous. Voulez-vous nous aider ?
- Voulez-vous le partage de Dieu ou celui du commun des mortels ? Leur demanda Nasreddin.
- Le partage de Dieu, répondirent-ils.
Nasreddin ouvrit le sac et donna deux poignées de noix à l'un des garçons, une poignée à un autre, deux noix au troisième et une noix au quatrième.
- Qu'est-ce que c'est que cette distribution, s'exclamèrent les enfants.
- C'est la manière divine, rétorqua Nasreddin. Il donne beaucoup à certains, peu à quelques-uns et rien à d'autres. Si vous aviez choisi la manière des hommes, j'aurais fait un partage équitable.

Le pèlerinage et les pauvres
Nasreddin rend visite à un homme riche du village :
- Salut à toi, homme fortuné ! Grâce à Dieu, tu vis dans l'opulence et tu ne manques de rien. Ta richesse t'a permis de faire plusieurs fois le pèlerinage. Moi qui suis pauvre, tu le sais bien, j'aimerais aussi me rendre à la Mecque, ne serait-ce qu'une fois, avant de mourir.
- Je te comprends, Nasreddin, mais tu sais aussi bien que moi que la religion n'impose pas le pèlerinage aux pauvres.
- Écoute ! S'impatienta Nasreddin, à chacun son rôle dans ce village : pour l'interprétation de la religion, il y a l'imam ; toi, contente-toi de donner l'argent, sans plus !











Érudits et Ignorants
Il y avait un seul jour de la semaine qui inquiétait Nasreddin. Durant six jours, il était aussi libre qu'un papillon. Il pouvait bavarder avec ses amis sur la place du marché ou se rendre à dos d'âne au village voisin. Il pouvait travailler dans son vignoble ou aller chasser dans les collines. Il pouvait se rendre au café ou flemmarder au soleil sur sa terrasse. Il n'y avait rien pour le bousculer, pour être à une certaine place ou à un certain moment ni pour faire telle ou telle chose.
Mais le vendredi était différent, beaucoup plus différent. C'est le jour où tous les bons musulmans se rendent à la mosquée. Parce que Nasreddin avait, des années auparavant, suivi l'école coranique, on lui demandait, chaque vendredi, de monter à la chaire de la mosquée et de faire un sermon. Cela lui convenait quand il avait quelque chose à dire, mais il y avait nombre de vendredis où il n'avait pas plus d'idées que son petit âne gris. C'est une chose que d'échanger des histoires avec ses amis au café, cela en est tout à fait une autre que de parler, du haut de la chaire, à une nombreuse et attentive assistance.
Les hommes, accroupis sur leur tapis de prière, le regardaient avec une mine solennelle. Derrière le treillage, les femmes attendaient aussi. Bien sûr, la psalmodie, qui venait avant le sermon, n'était pas difficile pour lui, car tous les hommes y participaient, s'inclinant jusqu'à toucher le sol avec leur front. Mais le sermon c'est cela qui était difficile.
Un vendredi, il marchait plus lentement que d'habitude dans les rues pavées d'Ak Shehir et s'arrêta à la porte de mosquée pour y laisser ses chaussures. Il bavarda avec les autres hommes qui prenaient place sur les tapis épais et moelleux. Eux pouvaient s'accroupir sur les tapis, alors que lui devait monter à la chaire surélevée. Peut-être la beauté de la mosquée lui donnerait-elle une idée ? Il leva les yeux vers le plafond, mais aucune pensée ne lui vint. Il observa les mosaïques sur les murs, mais il n'y trouva aucune aide. Il scruta les visages des hommes qui le regardaient fixement. Il entendait les chuchotements et les rires discrets des femmes voilées, assises derrière le balcon grillagé.
Il se devait de dire quelque chose.
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je vais vous dire ?
- Non ! Répondirent, d'une seule voix, hommes et femmes.
- Vous ne savez pas ? Dit Nasreddin. Vous êtes sûrs de ne pas savoir ? Alors à quoi cela sert-il de parler à des gens qui ne savent rien sur un sujet aussi important. Mes mots ne seront d'aucune utilité pour des gens aussi ignorants.
Alors, il descendit de sa chaire et s'en alla. Le vendredi suivant, confronté à la même difficulté, il dit :
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je suis sur le point de vous dire ?
- Oui, répondirent d'une seule voix hommes et femmes, se rappelant ce qui était advenu après leur "non" de la semaine précédente.
- Vous savez ? Dit Nasreddin. Si vous êtes sûrs de savoir ce que je vais dire, je n'ai alors pas besoin de le dire. Pourquoi perdre des paroles précieuses à dire ce que vous savez déjà ?
Alors, il descendit de sa chaire et s'en alla. Le troisième vendredi, le retrouva encore en haut de la chaire, avec la même difficulté d'exprimer quelque chose. Il dit alors :
- Oh, gens d'Ak Shehir ! Savez-vous ce que je suis sur le point de vous dire ?
- "Non", répondirent certains, "Oui" répliquèrent d'autres.
- Certains d'entre vous savent, d'autres ne savent pas ! Dit Nasreddin qui, se frottant les mains, ajouta :
- Que ceux qui savent l'apprennent à ceux qui ne savent pas !

- Hodja Effendi, comment construit-on un minaret ?
- Oh ! C'est simple, on prend un puits et on le met à l'envers.




Les baklavas empoisonnés
Une fois, quand Djeha-Hodja Nasreddin remplaçait l'instituteur du village, les parents d'un de ses élèves lui ont envoyé une grande boîte de baklavas. Il salivait déjà à la pensée de les déguster, mais il les a mis dans le tiroir de son bureau. Peu après il fut appelé par le directeur pour une affaire urgente. Il laissa à ses élèves suffisamment de travail à faire pour ne pas être inoccupés.
- Et j'espère que vous ferez vos exercices correctement, leur a-t-il dit, sinon vous aurez des problèmes, de grands problèmes.
- Une dernière chose, dit-il alors qu'il atteignait la porte. J'ai des ennemis, beaucoup d'ennemis. Je m'attends à recevoir de la viandes empoisonnée et des bonbons empoisonnés, voire même, du baklava empoisonné. Je dois vérifier tout ce que je reçois avant de le manger. Si vous tenez à vivre longtemps, ne touchez à rien qui m'a été adressé. Surtout les baklavas.
Aussitôt parti, son neveu, qui était un de ses élèves, est allé au bureau, a ouvert le tiroir et a pris les baklavas.
- N'en manges pas ! Lui crièrent ses amis, ils peuvent être empoisonnés !
Le garçon leur a souri et leur dit :
- Bien sûr qu'ils ne le sont pas. Il veut juste les garder pour lui seul.
Et il commença à manger un baklava.
- Ils sont vraiment délicieux, dit-il et il en mangea un autre.
Quand ses amis ont vu qu'il ne lui était rien arrivé, ils ont entouré le bureau et ont partagé les baklavas.
- Mais que lui dirons-nous quand il constatera qu'il n'y en a plus un ? Dit l'un d'entre eux, en essuyant les miettes de sa bouche.
Quand Djeha-Hodja Nasreddin est revenu, il est allé directement à son bureau et a regardé dans son tiroir, puis il a regardé fixement ses élèves.
- Quelqu'un, a t-il dit, quelqu'un est venu jusqu'à mon bureau.
Il y eut un silence total. Et Djeha-Hodja Nasreddin continua :
- Quelqu'un a ouvert mon tiroir. Et ce quelqu'un a mangé les baklavas.
- C'est moi, dit son neveu.
- Tu as mangé les baklavas, après ce que j'ai dit ?
- Oui.
- Peut-être vas-tu me donner une explication. Je voudrais l'entendre avant que tu ne meures.
- Bien, dit son neveu, le travail que tu as nous laissé était beaucoup trop difficile pour moi. Tout que j'ai fait est faux. Je savais que tu serais très fâché contre moi. J'avais tellement honte que j'ai décidé d'en finir avec la vie. Mais, rien ne m'est arrivé, je me demande pourquoi ?
Djeha-Hodja Nasreddin examina minutieusement le visage innocent de son neveu. Et dit :
- Peut-être, que c'est juste une punition différée. Au cas où je devrais examiner le travail que tu as fait ?

le Manteau de Nasreddine
Un soir que Nasreddine revenait de son travail dans les champs avec des vêtements sales et crottés, il entendit chanter et rire et il comprit qu'il y avait une fête dans les environs.
Or, chez nous, quand il y a une fête, tout le monde peut y participer. Nasreddine poussa donc la porte de la maison et sourit de bonheur, une bonne odeur de couscous se dégageait de la cuisine. Mais il ne put aller plus loin: il était tellement mal habillé qu'on le chassa sans ménagement. En colère, il courut jusqu'à sa maison, mit son plus beau manteau et revint à la fête. Cette fois, on l'accueillit, on l'installa confortablement et on posa devant lui à manger et à boire. Nasreddine prit alors du couscous, de la sauce et du vin, et commença à les verser sur son manteau. Et il disait: " Mange, mon manteau! Bois, mon manteau! " L'homme assis à son côté lui dit:
" Que fais-tu, malheureux ? Es-tu devenu fou? "
" Non, l'ami, lui répondit Nasreddine. En vérité, moi je ne suis pas invité; c'est mon manteau qui est invité. "

Nasreddine Médecin
Nasreddine Hodja avait envie d'apprendre la médecine. Il alla voir le médecin le plus célèbre de sa ville et lui fit part de son désir : " Tu tombes bien, lui dit le médecin, je vais visiter quelques malades; viens avec moi, tu pourras ainsi apprendre le métier sur le terrain. "
Nasreddine accompagna le médecin chez le premier malade. Le médecin regarda à peine le patient et lui dit: " Ton cas est très simple : ne mange plus autant de cerises, bois une tisane avant de dormir et demain tu seras guéri. "
Nasreddine Hodja était plein d'admiration. Dans la rue, il ne tarit pas d'éloges : " Ô ! maître, vous êtes vraiment un grand médecin! Comment, sans toucher le malade, avez-vous pu deviner de quoi il souffrait ? "
" C'est très simple, lui répondit-il, j'ai regardé sous le lit et j'ai vu qu'il y avait un gros tas de noyaux de cerises. J'en ai déduit qu'il en avait trop mange. "
Le Hodja se dit que la médecine était plutôt simple et qu'il pouvait l'exercer à son tour. Il se déclara médecin et, dès le lendemain, alla visiter son premier patient. Il entra, regarda sous le lit et ne vit que les vieilles babouches du malade :
" Ton cas est simple, lui dit,il, ne mange plus autant de babouches, bois une tisane avant de dormir et demain tu seras tout à fait guéri. "
Djeha-Hoja, son fils et l’âne
Djeha-Hoja dit un jour à son fils, alors qu’il atteignait sa douzième année :
- Demain, tu viendras avec moi au marché.
Tôt le matin, ils quittèrent la maison. Djeha-Hoja s’installa sur le dos de l’âne, son fils marchant à côté de lui. A l’entrée de la place du marché, Djeha-Hoja et de son fils furent l’objet de railleries acerbes :
- Regardez-moi cet homme, il n’a aucune pitié ! Il est confortablement assis sur le dos de son âne et il laisse son jeune fils marcher à pied.
Djeha-Hoja dit à son fils :
- As-tu bien entendu ? Demain tu viendras encore avec moi au marché !
Le deuxième jour, Djeha-Hoja et son fils firent le contraire de la veille : le fils monta sur le dos de l’âne et Djeha-Hoja marcha à côté de lui. A l’entrée de la place, les mêmes hommes étaient là, qui s’écrièrent
- Regardez cet enfant, il n’a aucune éducation, aucun respect envers ses parents. Il est assis tranquillement sur le dos de l’âne, alors que son père, le pauvre vieux, est obligé de marcher à pied!
Djeha-Hoja dit à son fils :
- As-tu bien entendu ? Demain tu viendras de nouveau avec moi au marché !
Le troisième jour, Djeha-Hoja et son fils sortirent de la maison à pied en tirant l’âne derrière eux, et c’est ainsi qu’ils arrivèrent sur la place. Les hommes se moquèrent d’eux :
- Regardez ces deux idiots, ils ont un âne et ils n’en profitent même pas. Ils marchent à pied sans savoir que l’âne est fait pour porter des hommes.
Djeha-Hoja dit à son fils :
- As-tu bien entendu ? Demain tu viendras avec moi au marché !
Le quatrième jour, lorsque Djeha-Hoja et son fils quittèrent la maison, ils étaient tous les deux juchés sur le dos de l’âne. A l’entrée de la place, les hommes laissèrent éclater leur indignation :
- Regardez ces deux-là, ils n’ont aucune pitié pour cette pauvre bête !
Djeha-Hoja dit à son fils :
- As-tu bien entendu ? Demain tu viendras avec moi au marché !
Le cinquième jour, Djeha-Hoja et son fils arrivèrent au marché portant l’âne sur leurs épaules. Les hommes éclatèrent de rire :
- Regardez ces deux fous, il faut les enfermer. Ce sont eux qui portent l’âne au lieu de monter sur son dos.
Et Djeha-Hoja dit à son fils ;
- As-tu bien entendu ? Quoi que tu fasses dans ta vie, les gens trouveront toujours à redire et à critiquer.

Kessel - Le Lion

Le Lion - Joseph Kessel.


Est-ce qu’il avait tiré sur mes paupières pour voir ce qu’elles cachaient ? Je n’aurais pu le dire avec certitude. J’avais bien eu le sentiment, au sortir du sommeil, qu’un pinceau léger et râpeux s’était promené le long de mon visage, mais, quand je m’éveillai vraiment, je le trouvai assis, très attentif, au niveau de l’oreiller, et qui m’examinait avec insistance.

Qui sont les personnages de ce début de roman?


Sa taille ne dépassait pas celle d’une noix de coco. Sa courte fourrure en avait la couleur. Ainsi vêtu depuis les orteils jusqu’au sommet du crâne, il semblait en peluche. Seul, le museau était couvert par un loup en satin noir à travers lequel brillaient deux gouttes : les yeux.

Le jour commençait à peine, mais la lumière de la lampe tempête que j’avais oublié d’éteindre dans ma fatigue me suffisait pour apercevoir nettement, sur le fond blanc des murs crépis à la chaux, cet incroyable envoyé de l’aube.

Quelques heures plus tard ; sa présence m’aurait paru naturelle. Sa tribu vivait dans les hauts arbres répandus autour de la hutte ; des familles entières jouaient sur une seule branche. Mais j’étais arrivé la veille, épuisé, à la nuit tombante.

Soulignez les mots qui vous renseignent sur ce deuxième personnage. Qui est-il? Justifiez votre réponse.


C’est pourquoi je considérais en retenant mon souffle le singe minuscule posé si près de ma figure.

Lui non plus il ne bougeait pas. Les gouttes elles-mêmes dans le loup de satin noir étaient immobiles.
Ce regard était libre de crainte, de méfiance et aussi de curiosité. Je servais seulement d'objet à une étude sérieuse, équitable.
Puis la tête en peluche, grosse comme un poing d'enfant au berceau, s'infléchit sur le côté gauche. Les yeux sages prirent une expression de tristesse, de pitié. Mais c'était à mon propos.
On eût dit qu'ils me voulaient du bien, essayaient de me donner un conseil. Lequel?

Petit Chaka

- Dis-moi, Papa Dembo, dis-moi quelle est la couleur de l'Afrique?

- L’Afrique, petit Chaka ?
l'Afrique est noire comme ma peau, elle est rouge comme la terre, elle est blanche comme la lumière de midi, elle est bleue comme l'ombre du soir, elle est jaune comme le grand fleuve, elle est verte comme la feuille du palmier.
L’Afrique, petit Chaka, a toutes les couleurs de la vie.

- Raconte, Papa Dembo, raconte-moi le début, quand tu étais petit, plus petit que moi aujourd'hui.

- Le début, petit Chaka, oh ! c'était il y a bien longtemps! Bien avant moi. Il y avait Kadidja et puis il y avait Samba. Elle, pauvre mais belle comme un ciel de printemps après la pluie. Lui, fils de roi et le tam-tam fou de l'amour dans le cœur. Et moi, leur premier-né. Dans le dos de Kadidja-ma-mère, j'ai découvert le monde.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi encore Kadidja ta mère.

- Kadidja-ma-mère, petit Chaka, n'est pas restée longtemps mince comme une liane. Après moi, treize autres sont venus, six filles et sept garçons. Oh! le vacarme dans la case, pire qu'une troupe de macaques en folie! Mais elle, Kadidja-ma-mère, jamais je ne l'ai entendue hausser la voix. Elle était calme comme l'arachide et belle, toujours, dans ses boubous aussi colorés que les fleurs de la savane. Si belle que, de toutes les femmes de Samba-mon-père, elle a toujours été la mieux aimée.

- Raconte, Papa Dembo, raconte-moi Samba ton père.

- Mon père, petit Chaka, était fort comme le lion et bavard comme une colonie d'ibis jacasseurs. Ça, petit Chaka, il n'avait pas d'os dans la langue pour l'empêcher de tourner! Un vrai griot! Le soir, à la veillée, il s'asseyait sous les étoiles avec sa kora et il racontait des histoires jusqu'à ce que nos oreilles ne puissent plus entendre.
Quand il riait, Samba-mon-père, c'était joyeux comme un orchestre de balafons. Mais quand il se fâchait, petit Chaka, quand il se fâchait, ouh !... gare à nos oreilles! Alors je filais me cacher chez Lawali-Ie-vif.

Raconte, Papa Dembo, raconte-moi Lawali-Ie-vif.

- Lawali-Ie-vif, petit Chaka, était mon ami. Il était toujours en mouvement: un vrai singe patas! Lui et moi, nous étions aussi proches que les fils d'une couverture. Toujours ensemble pour le jeu et pour la chasse. Pour les bêtises aussi, petit Chaka. Lawali-Ie-vif n'était jamais à court d'idées et nous avions tous les deux de bonnes jambes pour détaler. Si des galettes de mil disparaissaient, si une calebasse de lait s'évaporait, on savait bien dans le village
que Dembo et Lawali-Ie-vif étaient passés par là !

- Raconte, Papa Dembo, raconte-moi ton village.

- Mon village, petit Chaka : de l'argile et de la paille! Une vingtaine de cases, pas plus, qui font la ronde autour de l'arbre à palabres, le grand baobab sous lequel se discutent toutes les affaires importantes. Notre case était vaste et fraîche lorsque le vent soufflait chaud. Et moi, j'allais presque nu, comme les enfants de mon âge, avec pour seule semelle la plante de mes pieds. Nu et libre, tout le jour durant.

- Raconte, Papa Dembo, raconte-moi ce que tu faisais tout le jour durant.

- Ce que je faisais, petit Chaka ? je faisais comme les autres, comme Lawali-Ie-vif, Moussa ou Tuvanga : je prenais ma flûte à trois trous et je menais les bêtes au point d'eau. Tout le jour, je surveillais les chèvres et les moutons et, le soir, je retournais au village avec le troupeau. Pour passer le temps, je fabriquais dans la glaise des petits bonshommes de terre.
Voilà ce que je faisais, petit Chaka, mais parfois aussi j'allais à la pêche sur le long fleuve jaune. . .

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi la pêche sur le long fleuve jaune.
- La pêche sur le long fleuve jaune, petit Chaka, pour moi, c'était jour de grande joie. Levés tôt, bien avant le chant du coq ,et vite, sans bruit, hors de la case, juste tous les deux, Samba-mon-père et moi. Oh ! comme elle filait sur l'eau notre pirogue!En ce temps-là, petit Chaka, il y avait presque autant de poissons dans le fleuve que d'herbes dans la brousse. Lorsque nous retournions au village, nos paniers débordaient. Alors c'était festin de roi, pour tous.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi le festin de roi.

- Le festin de roi, petit Chaka, autre jour de joie! C'est Kadidja-ma-mère qui mène le jeu car ça, c'est une affaire de femmes! Oh ! le tourbillon de boubous de toutes les couleurs, autour de la marmite qui bouillonne sur le feu!
Et les ignames rôties, petit Chaka, et le riz si blanc, et les patates douces glissées dans la cendre, et la soupe d'arachide, et le poisson frit, et la sauce verte, et la sauce noire... j'en ai l'eau à la bouche, petit Chaka.
Toutes les occasions étaient bonnes pour faire un festin de roi: la première pousse de mil, le début des récoltes, l'arrivée de la pluie...

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi l'arrivée de la pluie.

- L'arrivée de la pluie, petit Chaka !
Pour comprendre il faut avoir vécu ces mois sans pluie sans une goutte de pluie, où la chaleur est si forte que le sol fait des vagues. Imagine, petit Chaka, imagine les mares à sec, le sol plissé comme la peau de l'éléphant, les herbes plus sèches que le foin et l'eau devenue aussi précieuse que l'or. Et puis un jour l'air se fait lourd, immobile et lourd. Irrespirable. Et le ciel peu à peu devient noir. C'est la nuit le jour, comme la fin du monde. Une grosse goutte éclate sur le sol! Ploc! Et une autre! Ploc! Et encore une autre, des milliers d'autres.
Il pleut, petit Chaka, il pleut! Et dans la brousse, le sol fume de joie.

- Raconte, Papa Dembo, raconte-moi la brousse.

- La brousse, petit Chaka, la brousse est pleine de bruits: elle babille, elle bourdonne, elle rugit. La brousse est le royaume du lion et de l'abeille, de la gazelle et de l'oiseau blanc. On y rencontre aussi le grand éléphant gris qui fait trembler le sol à chaque pas.
Et puis sais-tu, petit Chaka, que les esprits s'y réfugient?

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi les esprits de la brousse.

- Les esprits, petit Chaka, les esprits sont partout. Ils sont comme le serpent. Ils se cachent dans les touffes d'herbes jaunes, se tapissent au creux des tamariniers, se glissent sous les pierres brûlantes. Ils sont invisibles comme l'air, et légers comme la brise lorsque parfois ils nous frôlent. Ils veillent, les esprits de la brousse, ils veillent sur les villages et sur les cultures, sur les mères et sur leurs enfants, sur les vieux et sur ceux qui ne le sont pas encore.
Mais la nuit, petit Chaka, la nuit, tout bascule...

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi les esprits de la nuit.

- Les esprits de la nuit, petit Chaka, les esprits de la nuit apportent la terreur et les larmes. Malheur à celui qui n'est pas rentré chez lui lorsque le soleil tombe derrière l'horizon! C'est l'heure des sorts et des maléfices. Autrefois, quand la nuit jetait son voile noir sur la terre, Kadidja-ma-mère lançait dans le feu trois pincées d'herbes sauvages et chantait à voix rauque un couplet mystérieux dont je ne comprenais pas les paroles. Une formule magique pour éloigner les esprits malfaisants.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi la magie.

- La magie, petit Chaka, la magie c'était d'abord le vieux Tima-bouche-tordue. Il connaÎt le secret des étoiles, du vent et de la pluie car il est le maÎtre de magie. Imagine, petit Chaka, imagine des poudres, des herbes et des gris-gris et aussi une statuette en bois percée de clous. Elle me remplit de terreur. Kadidja-ma-mère a beau m'expliquer que ce fétiche-là est bon, qu'il sauve et qu'il guérit, c'est plus fort que moi. Mais la magie, petit Chaka, ce n'est pas cela uniquement, c'est aussi les esprits masqués qui dansent et tanguent dans la nuit.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi la danse des esprits masqués.

- La danse des esprits masqués, petit Chaka, comment te raconter sans tam-tam et sans balafon? Ma langue a beau tourner et retourner, les mots sont lourds comme des pierres. Imagine, petit Chaka, imagine le roulement fou des tambours. ls disent « Rentrez dans vos maisons», et déjà les voilà: des créatures de paille et de plumes. Elles ne dansent pas, elles volent. Je me réfugie en tremblant dans les bras de Kadidja-ma-mère. J'ai vu l'esprit masqué, je vais mourir! Oh quelle terreur! Ce n'est que plus tard, quand j'ai cessé d'être un enfant, que j'ai pu assister aux cérémonies comme les hommes du village.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi quand tu as cessé d'être un enfant.

- Quand j'ai cessé d'être un enfant, petit Chaka ? Oh ! voilà qui ne date pas d'hier! Lawali, Moussa, moi et les autres, on nous a emmenés dans le bois sacré... Sept jours et sept nuits! Je me souviens de la boue rouge sur nos corps, de ce breuvage amer qu'on me fait boire et qui me fait tourner la tête. Je me souviens des arbres qui, soudain, vacillent au-dessus de moi et d'une grande douleur... Ensuite, il y a eu le roulement des tam-tam, les danses, le festin... Pour nous! Car, désormais, nous étions des hommes. Alors j'ai offert des œufs, du lait et un poulet aux esprits de mes ancêtres.

- Raconte-moi, Papa Dembo, raconte-moi tes ancêtres.

- Mes ancêtres, petit Chaka, avaient le cœur aussi clair que le lait. Voilà pourquoi leur esprit continue à vivre parmi nous. Un jour, petit Chaka, moi aussi je rejoindrai le pays où le soleil ne se couche pas, le pays des ancêtres. Mais, si tu tends bien l'oreille, tu continueras à entendre ma voix dans le bourdonnement du vent, dans le bruissement des feuilles, dans le crissement du sable sous tes pieds. Et tu ne m'oublieras pas...

- Mais moi, Papa Dembo, moi je ne veux pas que tu meures, jamais!

- La mort, petit Chaka, la mort est un vêtement que tout le monde portera. Mais demain est encore loin et j'ai devant moi des jours, des mois et des années pour te raconter d'autres histoires qui te feront garder dans le cœur la mémoire de l'Afrique. Et peut-être que plus tard, quand tu auras mon âge, petit Chaka, à ton tour tu raconteras à ton petit-fils les histoires de Papa Dembo. Alors, où je serai, je rirai de bonheur.


L’Afrique, petit Chaka de Marie Sellier et de Marion Lesage.

Vallès - L'Enfant

Jules Vallès, L'Enfant, 1879.

Le narrateur - un jeune collégien du XIXème siècle – est un écolier puni. Il est enfermé dans une salle d'étude vide, par un surveillant. Pour s'occuper, il explore les lieux.

Je vais d'un pupitre à l'autre : ils sont vides — on doit nettoyer la place, et les élèves ont déménagé.
Rien, une règle, des plumes rouillées, un bout de ficelle, un petit jeu de dames, le cadavre d'un lézard, une agate perdue.
Dans une fente, un livre : j'en vois le dos, je m'écorche les ongles à essayer de le retirer. Enfin, avec l'aide de la règle, en cassant un pupitre, j'y arrive ; je tiens le volume et je regarde le titre :

ROBINSON CRUSOÉ (1)

(...)


Il est nuit.
Je m'en aperçois tout d'un coup. Combien y a-t-il de temps que je suis dans ce livre ? — quelle heure est-il ?
Je ne sais pas, mais voyons si je puis lire encore ! Je frotte mes yeux, je tends mon regard, les lettres s'effacent, les lignes se mêlent, je saisis encore le coin d'un mot, puis plus rien.
J'ai le cou brisé, la nuque qui me fait mal, la poitrine creuse ; je suis resté penché sur les chapitres sans lever la tête, sans entendre rien, dévoré par la curiosité, collé aux flancs de Robinson, pris d'une émotion immense, remué jusqu'au fond de la cervelle et jusqu'au fond du cœur ; et en ce moment où la lune montre là-bas un bout de corne, je fais passer dans le ciel tous les oiseaux de l'île, et je vois se profiler la tête longue d'un peuplier comme le mât du navire de Crusoé ! Je peuple l'espace vide de mes pensées, tout comme il peuplait l'horizon de ses craintes ; debout contre cette fenêtre, je rêve à l'éternelle solitude et je me demande où je ferai pousser du pain...
La faim me vient : j'ai très faim.
Vais-je être réduit à manger ces rats que j'entends dans la cale de l'étude ? Comment faire du feu? J'ai soif aussi. Pas de bananes ! Ah ! lui, il avait des limons frais ! Justement j'adore la limonade !
Clic, clac ! on farfouille dans la serrure.
Est-ce Vendredi ? Sont-ce des sauvages ?
C'est le petit pion qui s'est souvenu, en se levant, qu'il m'avait oublié, et qui vient voir si j'ai été dévoré par les rats, ou si c'est moi qui les ai mangés.


(1) roman de Daniel Defoe (1719), inspiré par une histoire réelle. Robinson, naufragé, survit seul vingt-huit ans sur une île tropicale déserte de l'océan Atlantique avant de rencontrer Vendredi qui deviendra son serviteur, peu de temps avant leur découverte par un navire.

Fille lisant à l'arret... - Saumont

" Fille lisant à l’arrêt de bus " - Annie Saumont

Elle était en haut de la page 136 quand l’autobus est arrivé.
En haut de la page 136 l’homme à la Volga 8 cylindres s’arrête devant la fille qui attend l’autobus. Ça se passe sur une esplanade dans une ville d’Europe centrale au nom difficile à prononcer. Plein été.
L’homme à la Volga s’est penché au-dehors et a dit (le bus venait du boulevard Saint-Germain. Fille courbée vers le livre. N’a pas fait signe au conducteur. Frissonne. C’est l’hiver) donc a dit (l’homme à la Volga) Montez, nous irons déjeunez chez mon ami, le manchot qui gère un restaurant de bonne réputation (dans une rue d’Europe centrale, portant un nom compliqué). Mon ami se charge de la cuisine. Il travaille très bien d’une seule main. Son pörkölt et son tokány sont fameux (ce sont des mets d’Europe centrale. Tout ce qui se passe dans le livre se passe en Europe centrale).
Du côté de la garde d’Austerlitz on entend le bruit d’un klaxon. Quelqu’un aura oublié que l’usage de l’avertisseur est depuis longtemps interdit à Paris.
Aucun autobus n’est venu de la page 136 à la page 139. Page 139 entre en scène un détective mince et blond, aux yeux couleur de pervenche. Page 140 et suivantes le beau détective enquête. A-t-elle vu (la fille) un homme dans une Volga ? Elle a vu. L’homme l’a invitée à déjeuner. Ce malfrat rencarde les dealers de drogue dure chez son ami, restaurateur qui a perdu un bras dans une rixe. Elle n’ira plus.
La fille serre contre elle son manteau confortable. Elle tient fermement le livre ouvert et un bout de crayon rongé. Sans doute a-t-elle l’intention de souligner certains passages pour les relire à loisir, ou encore de noter des mots que jusqu’alors elle ne connaissait pas (pörkölt, tokány).
L’homme à la Volga réapparaît, il bondit hors de sa voiture brandissant une arme à feu. Aux heures de trafic intense le jeune et beau détective s’abriterait derrière un autobus. Pas d’autobus en vue. L’homme à la Volga tire sur le privé qui s’effondre. Du sang s’étale sur sa poitrine.
La fille hurle.
La fille tourne en hâte la page 157. Elle espère apprendre la survie du détective aux yeux clairs avant l’arrivé du prochain 63.
Le voici. Un 63, direction gare de Lyon. Cette fois encore la fille n’a pas fait signe au machiniste, elle ne voyait que le sang répandu. L’autobus ne s’est pas arrêté. Pour appeler au secours elle a relevé la tête. Derrière le conducteur du bus était assis un jeune homme blond, mince et beau, le regard bleu. Elle a eu tout juste le temps de le reconnaître, elle n’a pas osé crier en courant derrière le bus. Elle n’osait pas non plus se hasarder page 158 de peur d’y trouver un cadavre.
L’homme au revolver avait fui. Du côté du pont de la Tournelle a soudain retenti la sirène d’une voiture de police.
La fille relit une dernière fois page 146 les paroles qu’a prononcées le beau blond, en Europe centrale sur la place au soleil, par une journée radieuse. Dans une violente lumière d’Europe centrale en juillet la fille attend l’arrivée d’un troisième bus 63. Il est midi à la pendule de l’arrêt facultatif, près des grilles du jardin public. Les arbres ont perdu leur feuilles, le vent glacé les emporte. Il faudrait rentrer chez soi après avoir acheté en descendant du bus, dans un bistrot du quartier, des sandwichs pour le déjeuner. Elle attend, elle n’a pas faim. Elle tient toujours le livre ouvert. Elle ne lira plus de romans noirs. On s’attache aux personnages. S’ils meurent on souffre, c’est bête. Elle commence à écrire dans les marges l’histoire d’un amour heureux.