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vendredi 23 mai 2008

Légende (Sternberg) - SF

La Légende
Les Drysures qui, les premiers, débarquèrent sur la Terre, en Europe, au début du XXIème siècle, n'étaient que vingt, mais ils ne risquaient pas de rencontrer un seul Terrien sur ce continent. Une guerre nucléaire l'avait rasé de fond en comble dix ans auparavant. Mais ils savaient que cette planète avait été habitée par des êtres humains comme eux.
Le spectacle avait de quoi frapper les Drysures qui se payèrent un rasemottes en astronef sur quelques milliers de kilomètres, à toute allure. Toutes les villes, comme le moindre village avaient été réduits en cendres, la nature n'était plus qu'un seul hachis en décomposition, la mer un gigantesque bourbier de pollution.
- On peut dire qu'ils n'ont pas fait les choses à moitié, se dirent les Drysures. Même la Lune fait moins penser à la mort.
C'est sur la côte atlantique française qu'ils trouvèrent les premiers et seuls vestiges d'une architecture terrienne. Trois bunkers allemands du mur de l'Atlantique de 1944, enlisés dans les dunes, miraculeusements intacts. Et l'un de ces bunkers avait été habité, aménagé. Même s'il était délabré, il restait suffisamment de preuves qu'il avait abrité, dans les années 80 sans doute, un couple assez jeune peu soucieux de faire des frais de décoration.
- Leur architecture et leurs intérieurs étaient plutôt sommaires, remarqua un des Drysures.
Mais ils découvrirent bientôt un appareil qui allait remettre ce jugement en question: un magnétoscope et une centaine de vidéocassettes. Ils emportèrent le tout à bord de leur astronef où, après avoir bricolé quelques ajustements, ils branchèrent le magnétoscope à un de leurs écrans vidéo.
Ils passèrent la soirée à se gorger d'images criardes et de sons discrodants, d'intrigues simplettes et de dialogues brouillons: c'était un stock de clips captés sur télé, d'enregistrements de concerts rock, de publicités à la gloire de la santé et de la propreté, de feuilletons policiers ou de science-fiction, bref la vidéothèque de base d'un adolescent dans le vent des dernières années du XXème siècle.
Ils regardèrent, incrédules, consternés, les images défiler, engrénées dans quelques schémas strictement répétitifs: d'interminables poursuites en bagnole, des tueries gratuites pour le plaisir de montrer le plus de sang possible, d'épuisants affrontements loubards-flics, des avalanches hystériques de chanteurs hébétés, des duels idiots au laser dans les coulisses de l'espace et ces courses poursuites à la conquête de la connerie galactique, des jeux monocordes pour demeurés.
Avant d'arriver sur Terre, les Drysures s'étaient demandé si la légende concernant cette planète avait un fondement de vérité et s'ils trouveraient des preuves susceptibles de les convaincre. Maintenant, ils savaient que la légende ...

QUESTIONS
1. A quel genre littéraire appartient ce texte?
2. Au moment du débarquement des Drysures, que s'est-il passé sur Terre?
3. Les émissions : Comment les Drysures jugent-ils les émissions qu'ils visionnent sur leur magnétoscope? Soulignez les neuf groupes nominaux qui permettent de répondre. Entourez à chaque fois l'adjectif qui porte un jugement.
4. Identifiez les temps de " s'étaient demandé" et "trouveraient" dans l'avant-dernière phrase. Justifiez l'emploi de ces temps.
5. Ecrivez une fin à ce texte : quelle légende les Drysures ont-ils entendu sur la Terre? Est-elle vraie ou fausse?
6. Montrez que ce texte a une visée argumentative. Quel message l'écrivain veut-il faire passer?
7. Quel point de vue a choisi l'auteur? Quel est l'intérêt de ce choix?



Avant d'arriver sur Terre, les Drysures s'étaient demandé si la légende concernant cette planète avait un fondement de vérité et s'ils trouveraient des preuves susceptibles de les convaincre. Maintenant, ils savaient que la légende avait un sens, une réalité indéniable: la Terre avait toujours été un gigantesque asile d'aliénés, l'asile vers lequel on déportait à travers l'espace les grands malades mentaux indésirables sur d'autres mondes. Ceux-là mêmes où ils représentaient un danger de contagion. Alors que sur Terre ils vivaient entre eux, en vase clos. Victimes ou bourreaux, exploités ou exploiteurs, mais tous égaux dans leur démence.
Jacques Sternberg, "La Légende", in 188 contes à règler, 1988.