Bienvenue.





Rechercher dans ce blog

samedi 4 février 2012

UNE TERRIBLE BEAUTE EST NEE

« Une terrible beauté est née »

C'est sur ce thème (vers du poète irlandais Yeats) que Télérama a lancé un concours de nouvelles.



TEXTE n° 1: Nicolas Digard Brou de Cuissart

Elle redoute qu'il voie tout et détourne les yeux d'elle. Alors elle s'éloigne du fleuve comme elle peut, longe l'estuaire jusqu'à une plage encadrée de rochers sombres. Le sable est glacial. Elle ne sent plus ses pieds. Elle remonte le drap de laine le long de ses cuisses et entre dans l'eau jusqu'aux mollets. Elle arrache la couronne qui comprime son crâne et la jette à la mer. Le vent d'Est s'est levé. Il emporte le papier froissé qu'elle tenait dans la main et fait venir les larmes aux coins de ses yeux. Viennent aussi les nuages noirs. Bientôt, ils étouffent le soleil et tout est gris. Une douleur lui traverse le ventre. Elle vacille. Elle sort de l'eau, trébuche sur les galets luisants. Quelques pas hésitants sur le sable froid. Elle tombe.

La souffrance est trop grande. Elle lève les yeux vers le haut de la plage qu'elle n'a pas su atteindre. Les pins entament leur ballet. Ils balancent leurs chevelures vertes, frottent leurs aiguilles dans un froissement sifflé. Elle appelle son père, mais les albatros couvrent son cri.

Ils tournent sur le ciel sombre comme des étoiles éteintes. La mer a grossi. Chaque vague se coiffe d'une crinière d'écume que le vent tresse en de longues nattes d'embruns. Ses mains se crispent, vaines poignées de sable. Une vague se brise sur les rochers dans un grondement extraordinaire. Mille gouttes blanches jaillissent dans le ciel menaçant. Les nuages se recroquevillent, s'emmêlent, fusionnent puis rugissent: la pluie tombe à torrent.



TEXTE n° 2: Marie-José Piquet

En cette fin de banquet, les convives, somnolents et euphoriques, étaient affalés sur les lits autour de la table. Les reliefs du repas, la vaisselle, les amphores cassées gisaient un peu partout. La chaleur étouffante, inhabituelle en cette saison, écrasait la ville, assombrie en plein milieu de l’après-midi.

Le jeune couple se faufila hors du triclinium et courut vers les jardins, à l’abri des regards.

« Fais-moi des gouzis », gazouilla la gracile Graziela, grisée. Ils s’allongèrent délicatement sur l’herbe et se mirent à se mirer, s’admirer, se découvrir, s’explorer.

Sous les papouilles appuyées du pimpant Pompéien, la poupée un peu pompette papillonnait des paupières, se pâmait et soupirait de plaisir sous les pins parasols.

Ils se mêlèrent, s’entremêlèrent, inventèrent mille caresses au point que le dieu Kama s’outra. Ils vibrèrent lentement au rythme des premières secousses telluriques, puis plus rapidement, à l’unisson avec la terre. Ils atteignirent l’extase pile-poil au moment de l’éruption. Alors que la belle murmurait à l’oreille de son amant « Luigii ! Oh ! Ouii ! », la bave épaisse du Vésuve commençait à s’étendre doucement sur leurs corps puis les recouvrit entièrement jusqu’à les laisser empêtrés, empétrifiés, ad mortem aeternam.

Vingt siècles plus tard, le bel Antonio, conducteur d’engin de chantier, affecté aux travaux de l’autoroute Sarno-Napoli, sifflotait aux manettes de sa tractopelle-excavatrice-aspiratrice-niveleuse-décapeuse. Mais ce qu’il aperçut au creux de sa pelle lui coupa le sifflet : deux têtes et des pieds émergeaient du tas de terre. Il descendit de son engin, appela les copains qui l’aidèrent à dégager délicatement la chose. Apparut alors ce qui semblait être une magnifique sculpture d’un réalisme qui les submergea d’émotion : deux êtres, solidifiés et solidaires, figés dans une étreinte éternelle, terrible beauté (occis, morts).



TEXTE n° 3: Magali Garenne

Je n’étais pas en avance. Autour de moi déjà les filles s’enduisaient de rimmel et les garçons bourdonnaient autour d’elles. Moi, j’aurais voulu que le gars aux autos tamponneuses m’aime, mais c’est Karine qui tournait avec lui sur la piste. Alors je me disais que le jour où un garçon m’embrasserait, ce serait le début de mon déploiement fatal et magnifique, et les aiguilles de ma montre se figeraient sur cet instant historique.

Les années passaient, l’aiguille continuait d’avancer et Karine de faire des tours gratuits.

Enfin, je suis partie en colonie de vacances et, dans le bus, Gaëlle m’a dit : « Tu plais à Laurent, tu veux sortir avec lui ? »

Laurent, je ne voyais pas qui c’était – il était à l’arrière du bus – mais c’était le moment où jamais : «Oui? » ai-je dit.

Elle s’est dirigée vers un adolescent au front lourd et ils ont parlementé, me désignant parfois d’un coup de tête. Traversée de courants acides et glacés, j’attendais que Gaëlle m’affranchisse.

« C’est pour ce soir », m’a-t-elle dit.

J’ai espéré, mais rien ne pouvait me sauver et, après le repas, Laurent a surgi derrière moi :

« On va faire un tour ? » a-t-il dit.

Aussitôt, le volume sonore a baissé et j’ai senti un réseau de fils invisibles se tendre et tâtonner autour de moi tandis que je disais : « Oui ? »

On est sortis, les regards pesant sur ma nuque comme une traîne.

Un chemin bordé de prunelliers descendait vers le lac. Laurent me tenait la main. C’était moite, j’avais la gorge sèche, j’aurais dû être en train de lancer un bouchon à un chat. On est arrivés au lac. On l’a regardé. Et cette main était inerte, ce corps était trop près. Il n’y avait plus de buissons d’où tirer une tige pour battre la mesure, il n’y avait plus rien, plus que cette tête, cette masse énorme qui noyait le ciel et ma bouche.



TEXTE n° 4: Laurence Cuvillier

Tu les vois ? Regarde… Juste quelques taches floues de couleurs qui n'existent pas. Pas ailleurs que dans un lever de soleil, je veux dire. On s'est compris. Je sais qu'il sourit. Tout sourit, car ces premières lumières et leurs jeux de hasard, sur le plafond au-dessus du lit, c'est l'instinct de vie qui s'ébroue.

On les regarde se diluer, s'aquareller, s'évaporer. N'importe qui peut se croire heureux, juste quelques secondes. Tous égaux devant la grâce. Après, c'est une autre histoire…

Chaque matin, la Terre et son nouveau visage lisse. Qu'il ait l'odeur du café, d'arbres humides ou des premiers pots d'échappement, le jour qui commence c'est de l'innocence périssable. Il supportera les mêmes coups que tous les autres. Il y aura des râles d'animaux agonisants. Des maisons qui brûlent avec les photos d'enfance. Des hommes et des femmes laissés seuls assis devant une tasse de café tiède, quand l'autre vient de tourner le dos. Des vieux qui pleureront sur leurs mains calleuses. Il y aura ceux qui feront l'amour pour la dernière fois de leur vie ; ceux qui, harassés et aigris, abandonneront la lutte contre l'oppresseur, et ceux qui prendront les armes. Ceux qui n'arriveront plus à avaler les remèdes, ceux qui perdront tout, ceux qui ne gagneront rien. Des occasions manquées – des milliers à chaque seconde. Des derniers soupirs, des premiers sourires. Des explosions, des chutes libres, des défaites ; des poisons qui s'épandent, des cloisons qui s'étendent… Il y aura tout cela. On le sait bien.

Dans le recueillement du soir, écho fourbu du réveil, la Terre aura pris des rides. Et nous, simplement, on restera là, à compter sur nos doigts les promesses non tenues, celles qu'on avait lues dans notre silencieuse euphorie, les yeux au plafond, quelques heures plus tôt. On décidera de ce qui est grave et de ce qui ne l'est pas, on mesurera la profondeur des sillons.



TEXTE n° 5: Marion Romagnan

Ça aurait pu être l’histoire d’une Sophie pleine de sagesse ou d’une Abigaïl source de joie mais elle, elle est tombée sur Carine. Ses parents étaient férus d’étymologie mais surtout convaincus que le choix judicieux d’un prénom pouvait leur éviter bien des soucis. Carine était donc destinée à être pure. Et à le rester.

Les parents de Carine se félicitaient d’avoir engendré une enfant aussi intellectuellement parfaite. Elle ne répondait que quand on l’y autorisait, n’avait jamais de mauvaises pensées, réussissait en classe et cela sans qu’ils n’aient rien à faire. Ils s’en rendaient compte jour après jour : le destin accomplissait sa volonté ! Mais si la jeune fille avait un comportement angélique, il n’en était rien de son apparence. Elle avait ce que l’on nomme poliment un physique très ingrat. Carine était pure mais triste. Elle était la risée de tous ses camarades – beaucoup moins polis – qui lui disaient à longueur de journée qu’elle était laide. Il en fut ainsi de la maternelle au lycée.

Le peu d’amis que Carine pouvait se faire étaient vite découragés d’être vus au côté de la fille la plus hideuse. Contrainte à la solitude, Carine avait développé une passion pour les musées. Ce n’était pas tant les œuvres d’arts qui l’attiraient mais la sensation d’être invisible. Elle pouvait passer des journées à déambuler au milieu d’une foule qui ne prêtait pas attention à elle et ne la raillait pas.

Pour Carine, les jours se suivaient et se ressemblaient invariablement. Un jour comme tant d’autres, elle se rendit dans un musée qui consacrait plusieurs mois au peintre Lucian Freud.

Son regard fût aspiré par une femme à la chair débordante. Une telle beauté s’en dégageait que Carine resta pétrifiée. Elle ne bougea que lorsqu’un agent lui signala que le musée allait fermer.

Carine n’en dormit pas.



TEXTE n° 6: Pierre Blehaut

Emma écrivit ce jour-là quelques lignes sur son journal.

« 24 octobre : surprise hier soir ! Matthew est rentré plus tôt du bureau et avait préparé un délicieux petit dîner. Bougies, champagne, c’était parfait ! Il avait même pensé aux tulipes blanches, mes fleurs préférées… »

La jeune femme se dit qu’elle avait vraiment beaucoup de chance d’avoir rencontré ce grand gaillard brun, à l’allure réservée, mais plein de fantaisie. Son journal était là pour en témoigner, relatant leur aventure depuis les tout premiers instants. On pouvait y lire, par exemple, le 22 juillet :

« Bel homme, ce Matthew ! Il n’a pas cessé de me dévisager chez Victoria. Je dois avouer que ses yeux (gris ? bleus ?) me font un certain effet ! Affaire à suivre… »

En feuilletant distraitement les pages, Emma esquissa un sourire, se remémorant la suite des événements.

« 17 août : premier baiser au bord de la Tamise, chez Charlie’s (c’est Matthew qui a réservé). Très romantique… Nous en avons oublié de boire nos apéritifs (deux mojitos) ! Epilogue : je suis rentrée sagement me coucher (j’ai eu un peu de mal à m’endormir).

19 août : mon répondeur téléphonique est saturé. Il met le paquet ! J’ai l’impression d’être une princesse, c’est assez agréable comme sensation… »

A partir du 1er septembre, le récit s’enflammait :

« Hum… comment dire, c’était… inattendu, acrobatique (j’ai le dos en compote), chaud, tendre, drôle, pimenté, génial, évident, en fait, tout ce dont je rêvais… (nous l’avons ENFIN fait !)

Le 23 octobre, ça devenait sérieux :

« Quelle nuit ! (nous étions passablement éméchés.) Je crois que j’ai envie d’un enfant… »

A cette évocation, Emma ne put s’empêcher de retenir une larme cristalline qui scintilla fugitivement, semblable au diamant d’une bague qu’on ne lui offrirait sans doute jamais.

L’histoire d’amour qu’elle vivait avec Matthew, d’une beauté absolue, dissimulait une terrible réalité :



TEXTE n° 7: Philippe Dauche

Assurément, le point annonce la fin de l’histoire. Il s'accompagne d'une intonation descendante suivie d'une pause nettement marquée. Un tout petit point, bien rond, bien rempli, bien joli. Un point de chute sur lequel on atterrit quand tout est dit. Vous pourriez vous interroger sur ce point en question. Décider de le mettre en suspens, laisser libre place au suspense. Vous pourriez aussi vous exclamer, que ce n’est point la fin ou bien alors en rester froid et passer au point mort.

Imaginons qu’un doux matin d’été, fraîchement humecté par la rosée, tout commence par la fin… Tout démarre par un point. Un tout petit point, bien rond, bien rempli, bien joli. Un tout petit point discret, sur sa peau blanche inscrit, là, juste un peu plus haut. Comme un fait exprès, pour pointer son sein. Comme pour souligner, à quel point, devant tant de beauté, on n’est rien.

Sur ce sein, près du tout petit point, une toute petite main, fermée, les doigts repliés. Un tout petit poing serré contre son sein nourricier. Le poing d’un ange aux traits parfaits, les yeux fermés, formant juste un trait, puisant paisiblement, sous les yeux écarquillés de sa maman émerveillée, au sortir d’un somme, un doux nectar lacté.

Un petit grain de beauté, qui sans heurt, fait chavirer les cœurs. Mordre la vie intensément, puis revenir au temps présent, taper du poing, tout bousculer et surtout conserver à l’esprit, l’idée de ne pas naufrager, d’un petit grain de beauté sexy à un sombre grain, dans les affres de la folie.

C’est ainsi qu’il peut s’écrire, parfois, selon la finesse de la plume, tout l’opposé. Un point grossier, un pâté, une rature. Tel, sur le corps de Vénus, une égratignure, venant réduire à néant le bonheur naissant, l’amour scintillant, d’une mère et d’un prince vers un destin plus incertain.



TEXTE N°8 : Catherine Lacroix

Les nausées se font plus rares, son corps semble sortir du brouillard dense qui l’enveloppait depuis plusieurs semaines. En ouvrant les yeux, elle constate que la lumière du jour est plus vive qu’elle ne l’avait cru. La nuit n’a pas été si mauvaise.

Elle écoute sa respiration et passe la main dans ses cheveux : l’impression de caresser un chien perdant ses poils ! Ça devait arriver, elle était prévenue, mais sa décision avait été prise : trop longtemps objet d’étude médicale, dépossédée de son corps dès l’énoncé du diagnostic, elle reprendrait la main ; c’est elle qui choisirait pour une fois, sans demander l’avis de quiconque, sans écouter ni ordre ni conseil.

Elle se lève avec un soupir de résignation volontaire, et se dirige vers la salle de bain. L’heure est arrivée. Elle n’observe pas son image dans la glace, elle a suffisamment scruté les signes de la détérioration. Elle commence d’une main mal assurée, en passant le rasoir sur l’arrière du crâne et en remontant lentement vers le sommet : même pas mal ! Les cheveux viennent tout seul, sans tirer la peau, sans s’accrocher sur la lame. En quelques minutes, le travail est terminé. Elle passe ses mains sur sa tête : un œuf d’autruche ! Une grande inspiration, une petite boule dans la gorge qui traduit son appréhension… et enfin ses yeux se fixent sur le miroir. Un nouveau reflet lui fait face et, là, elle se sent submergée par une émotion inattendue : la beauté de son image la laisse bouche bée ! Elle cherche à reconnaître les traits habituels, tout est là comme hier et comme toujours. Et pourtant, son crâne lisse apporte un relief particulier, elle n’avait pas imaginé que son visage puisse être transcendé par l’absence de ses cheveux.



Pour chaque texte, retrouvez la fin et proposez un titre. Quel texte préférez-vous ?

Fin A : Un garçon m’embrassait. Et les aiguilles de ma montre continuaient d’avancer. Aussi, quand les autres nous ont rejoints, j’ai remarqué Vincent. Il était fort en ricochets et avait une jolie bouche. Je me suis dirigée vers lui.

Fin B : Ce doux matin d’été, étrangement, le tout petit point, bien rond, bien rempli, bien joli, soulignait la naissance… les yeux à jamais humectés de rosée… d’une fin précipitée.

A ces maux précisément tout est dit.

Fin C : Le matin elle sortit de chez elle et, sans réfléchir, sauta du haut du pont le plus proche. Son corps, son sang tels de la peinture, giclant, créant des formes étaient d’une beauté sans égale.

Fin D : elle était née de son imagination, pour tenter de combler l’effroyable solitude qui était la sienne, et qui la rendait folle.

Fin E : L'eau du ciel colle les cheveux sur son visage et le tissu sur son ventre arrondi, lave le sang qui ruisselle de ses cuisses. Elle tremble de froid et de douleur. Les albatros dansent au creux de vagues prodigieuses. Ils se posent près d'elle par groupes de deux, baissent la tête vers le sol, piaulent un salut discordant. Les arbres se prosternent à présent. Et vague après vague, la mer s'approche en rampant pour accueillir sa fille. Calliope pousse un dernier cri et la sirène à peine formée disparaît dans l'écume.

Fin F : La lumière dorée du matin inonde la fenêtre et pose sur sa tête une aura orangée, redonnant des couleurs chaudes à son visage gris et terne. Avec son appareil numérique, elle fige cet instant immortel. La photo rendra compte de ce moment unique et éphémère : la naissance d’une terrible beauté !

Fin G : J'espère qu'on saura, toi et moi, lors du prochain réveil, se laisser surprendre à nouveau par la terrible beauté de l'aube.

Fin H : On peut les voir aujourd’hui sur la petite place de Cuccurullo près de Pompéi, enlacés pour toujours sous les pins parasols.