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mardi 9 février 2016

GRIFFIN

John Howard Griffin
Dans la peau d’un Noir
Un Blanc, John Howard Griffin, hanté par le problème de la ségrégation raciale, décide d’aller au fond du problème en devenant lui-même un Noir. En 1959, il trouve un docteur qui se plie à sa volonté. Un médicament utilisé habituellement contre certaines maladies de la peau, une lampe à rayons ultraviolets : voilà les instruments de cette extraordinaire métamorphose réalisée en cinq jours.

Une idée m’avait hanté, pendant des années, et cette nuit-là, elle me revint avec plus d’insistance que jamais.
Si, au cœur des États du Sud, un Blanc se transformait en Noir, comment s’adapterait-il à sa nouvelle condition ? Qu’éprouve-t-on lorsqu’on est l’objet d’une discrimination fondée sur la couleur de votre peau, c’est-à-dire sur quelque chose qui échappe à votre contrôle ? ( page 1)
*
Dans le hall de la gare des autocars, je cherchai une pancarte indiquant une salle d’attente pour Noirs, mais je n’en vis pas. J’allai au guichet. Lorsque la dame qui vendait les billets me vit, son visage, qui autrement était plaisant, se figea en une expression violemment hostile. Son attitude gratuite était si inattendue que j’en restai déconcerté.
« Que voulez-vous ? » dit-elle d’un ton sec.
En ayant soin de prendre un ton de voix poli, je lui demandai des renseignements sur les départs des autocars pour Hattiesburg.
Elle me répondit grossièrement en me lançant un regard chargé d’une telle aversion que je reconnus ce que les Noirs appellent « l’œil haineux ». C’était la première fois qu’il m’était décoché. Il est beaucoup plus venimeux que le regard de désapprobation auquel on est exposé de temps à autre. Celui-là était chargé d’une haine tellement intense que si je n’avais pas été surpris, j’aurais été amusé.
Intérieurement je disais : « Excusez-moi, mais ai-je fait quelque chose qui vous choque ? » Mais je réalisais que je n’avais rien fait – c’était ma couleur qui la choquait.
« Je voudrais un aller simple pour Hattiesburg, s’il vous plaît, dis-je en mettant un billet de dix dollars sur la tablette du guichet.
— Je n’ai pas la monnaie », dit-elle brusquement et elle se détourna comme si la cause était entendue. Je restai devant le guichet, avec un étrange sentiment d’abandon, mais ne sachant que faire d’autre. Après un instant elle revint à la charge, le visage congestionné, et me cria presque : « Je vous l’ai dit, je n’ai pas la monnaie.
— Certainement, dis-je obstinément, il doit y avoir moyen de trouver la monnaie d’un billet de dix dollars dans toute l’organisation Greyhound. Peut-être que le chef de service… »
Elle m’arracha le billet des mains avec fureur et s’éloigna du guichet. Elle réapparut un instant après et me flanqua la monnaie et le ticket avec tant de force qu’il en tomba une partie sur le sol à mes pieds. J’étais véritablement sidéré par l’intensité de la fureur qui la possédait chaque fois qu’elle me regardait. Son attitude était tellement venimeuse que j’avais pitié d’elle.
Ayant une heure devant moi avant le départ de l’autocar, je m’en allai à la recherche d’un endroit pour m’asseoir.
Une fois de plus un « œil haineux » attira mon attention comme un aimant. Il émanait d’un homme blanc entre deux âges, à carrure lourde, bien habillé. Il était assis à quelques mètres de moi, me fixant du regard. Il est impossible de décrire l’horreur glacée que l’on ressent. On est perdu, écœuré par l’aveu de tant de haine, pas tellement parce que c’est une menace mais parce que cela montre les êtres humains sous un jour si inhumain. ( page 82)
*
L’après-midi, je marchai dans les rues de Mobile. J’avais connu la ville autrefois dans ma jeunesse, lorsque je m’étais embarqué de là pour la France. Je l’avais vue alors sous l’angle privilégié d’un Blanc. Elle m’avait donné l’impression d’un magnifique port du Sud, tranquille et plein de charme. J’avais vu les dockers noirs, le torse nu, leurs corps luisants de sueur sous leurs fardeaux. J’avais été frappé de compassion pour ces hommes qui avaient l’air de bêtes de somme. Mais j’avais chassé cette image, admettant que cela faisait partie de l’ordre naturel des choses. Les Blancs du Sud, je le savais, étaient bons et pleins de sagesse. S’ils toléraient cette situation, c’est qu’elle était sûrement juste. Maintenant, passant dans les mêmes rues en tant que Noir, je ne trouvais pas trace du Mobile que j’avais connu auparavant, rien qui me fût familier. Les manœuvres stagnaient toujours dans leur existence de bovidés, mais l’habitant du Sud, plein de bienveillance, de sagesse et de bonté, s’était éclipsé. Je savais que j’aurais retrouvé sans peine cette image réservée au Blanc si j’avais retrouvé ma propre condition. Ce n’est pas une image fausse ; elle est simplement différente de celle qu’ont les Noirs. Ils voient cet homme du Sud aux mobiles impératifs qui veut les éjecter tous, sauf les bêtes de somme.
J’en tirai la conclusion qu’une ambiance est, comme toute chose, complètement différente pour les Noirs et pour les Blancs. Le Noir voit et réagit différemment non parce qu’il est Noir, mais parce qu’il est opprimé. La crainte obscurcit même la lumière du soleil. ( page 157)
*
Ces enfants étaient en tout point semblables aux miens, sauf le côté superficiel de leur coloration, comme, en vérité, ils ressemblaient à tous les enfants du monde. Et pourtant cet accident, ce détail sans importance, la pigmentation de la peau, les acculait à une condition inférieure.
Les parents noirs contemplent leurs enfants et ils savent. Personne, pas même un saint, ne peut vivre sans le sentiment de sa valeur individuelle. Les racistes blancs ont magistralement réussi à frustrer les Noirs de ce sentiment. De tous les crimes raciaux, c’est le moins évident mais le plus odieux, car il détruit l’esprit et le désir de vivre.
C’en était trop. Bien que je fusse en train de le vivre, je n’arrivais pas à y croire. Il n’était pas possible qu’une certaine classe de gens honorables aux États-Unis puisse assister à ces crimes massifs et permettre qu’ils soient commis. Je m’efforçai, comme toujours, de comprendre le point de vue des Blancs. J’ai étudié objectivement les thèses fondées sur l’anthropologie, les clichés classiques qui soulignent les différences culturelles et ethniques. Et j’ai constaté que c’est tout simplement un tissu d’inexactitudes. Les deux grands arguments – le désordre des mœurs du Noir et son incapacité intellectuelle – sont des prétextes pour justifier un comportement injuste et amoral à son égard.
Je n’ai pas été chargé de défendre la cause des Noirs. J’ai cherché ce qu’ils avaient d’« inférieur » et je n’ai pas trouvé.
Cette conclusion est le fruit de mon expérience. Ils ne me jugeaient d’après aucune autre qualité. Ma peau était sombre. La raison était suffisante pour qu’ils me privent de ces droits et de ces libertés sans lesquels la vie perd sa signification et devient juste une survivance animale.
Je cherchai une autre explication et n’en trouvai point. J’avais passé toute une journée sans manger ni boire pour la simple raison que ma peau était noire. J’étais assis sur un baquet dans un marécage pour la même raison. (p.177)
*
C’était encore le même cauchemar qui me revenait ces derniers temps. Des hommes et des femmes blancs, le visage dur et fermé, me cernaient. Leur regard haineux me transperçait. Je me collais contre un mur. Je ne pouvais attendre ni pitié, ni miséricorde. Ils se rapprochaient lentement et je ne pouvais pas leur échapper. Deux fois déjà je m’étais éveillé en hurlant. (p.180)
*
De nouveau j’étais un citoyen à part entière, toutes les portes, celles des restaurants, des toilettes, des bibliothèques, cinémas, concerts, écoles et églises s’ouvriraient tout à coup devant moi. Après tout ce temps j’avais du mal à m’adapter. Un sentiment de liberté exaltante m’envahit. J’entrai dans un restaurant. Je m’assis au comptoir à côté d’hommes blancs et la serveuse me sourit. Quel miracle ! Je commandai un repas et on me servit, autre miracle. J’allai aux toilettes sans être inquiété. Personne ne fit la moindre attention à moi. Personne ne dit : « Qu’est-ce que vous faites ici, Nègre ? » Au-delà, dans la nuit, je savais qu’il existait des hommes, semblables à ce que j’avais été ces dernières semaines, qui erraient dans la rue, et que pas un d’entre eux n’avait la possibilité d’entrer dans un café à cette heure tardive.
Pour eux, comme pour moi, ces simples avantages étaient miraculeux. Mais tout en en bénéficiant, je n’en éprouvais aucune joie. Je voyais des sourires, des visages avenants, de la politesse – cet aspect de l’homme blanc que je n’avais pas connu depuis des semaines, mais ma souvenance de l’autre aspect était trop proche. Le miracle avait pour moi un goût d’amertume. ( page 190)


COURTELINE - 2 - EXTRA LUCIDE

Georges Courteline -  L’EXTRA LUCIDE
Le cabinet de consultations de Mme Prudence. Près de la fenêtre que masquent d'épaisses mousselines, Mme Prudence, au sein d'un fauteuil Voltaire, sirote un petit verre de cognac. Ses mains potelées de matrone bien portante reposent sur ses vastes cuisses. Elle a les pieds sur une chaufferette. Soudain, coup de sonnette. Précipitamment, Madame Prudence cache son petit verre et feint d'être plongée en un profond sommeil.
M. Ledaimque vient d'introduire une bonne au service de Mme Prudence. --- C'est ici le sanctuaire!... (Il ôte son chapeau.) Certes, je ne suis pas poltron; ça ne fait rien; je ne sais quelle émotion étrange... Allons, pas d'enfantillage! Soyons homme, tonnerre de bleu! (Il s'approche de Madame Prudence.) Madame! Madame!
Madame Prudenceendormie. --- Qui m'appelle?
Monsieur Ledaim. --- Madame, c'est pour avoir une consultation.
Madame Prudence. --- Une consultation!
Monsieur Ledaim. --- Oui, Madame.
Madame Prudenced'une voix profonde. --- Oh!... que je suis donc fatiguée!...
Monsieur Ledaim, révolutionné. --- Cette voix!!! (Haut.) Un peu de courage, Madame: nous en avons pour une minute.
Un temps. Madame Prudence soupire.
Monsieur Ledaim. --- Vous m'entendez?
Madame Prudence. --- Oui... Je vous entends.
Madame Prudenced'une voix caverneuse. --- Tournez-vous à droite.
Monsieur Ledaim, un peu étonné, obéit.
Madame Prudenced'une voix sépulcrale. --- Sur la commode....
Monsieur Ledaimde plus en plus surpris. --- Sur la commode?
Madame Prudence. --- Oui... Voyez-vous un petit coffret?...
Monsieur Ledaim. --- Un coffret de coquilles? Parfaitement.
Madame Prudence. --- Ouvrez-le.
Monsieur Ledaim pâle d'émotion, lève le couvercle du petit coffret.
Madame Prudenced'une voix véritablement surnaturelle. --- Mettez-y vingt francs.
Monsieur Ledaim. --- Ah! pardon! (A part.) Non, mais c'est cette voix! c'est cette voix!... Ah! nous vivons dans l'inconnu! La nature détient des secrets que notre pauvre espèce humaine tenterait en vain d'approfondir.
Il dépose vingt francs dans le coffret.
Madame Prudence. --- ... Approchez-vous... (M. Ledaim s'approche.) Prenez-moi la main. (M. Ledaim lui prend la main.)Questionnez.
Monsieur Ledaim. --- Mon Dieu, Madame, c'est bien simple. Je revenais de mon bureau; il était six heures et demie. Au moment de me mettre à table, ma femme, qui tournait un roux dans la cuisine, me cria: "Surveille donc mon roux, qu'il ne brûle pas. Je descends acheter des oignons." Elle me passa la cuiller à pot, s'en alla... et ne reparut plus. Y a de ça huit jours! (Il lève les bras au ciel.) Huit jours, Seigneur!... Et ne pas seulement savoir si elle est morte ou vivante! Avec ça, elle était sortie sans chapeau; le froid de la rue l'aura saisie. Pour moi, elle est à l'hôpital avec une fluxion de poitrine... Enfin, voilà, je voudrais bien être fixé, savoir un peu à quoi m'en tenir....
Madame Prudence. --- Pourriez-vous me confier... un objet... ayant appartenu à cette personne?
Monsieur Ledaim. --- J'ai apporté ça.
Il tire de son portefeuille un de ces petits peignes de poche dont se servent les femmes pour se lisser les tempes, rétablir sur leurs fronts le bel arrangement de leurs frisettes, et le livre à Madame Prudence qui y laisse errer ses doigts.
Deux minutes s'écoulent. Grand silence.
Madame Prudence. --- ... Je suis fatiguée... Je vois mal... Aidez-moi.
Monsieur Ledaim. --- Comment faut-il faire?
Madame Prudence. --- ... Condensez votre volonté... Amenez-en sur moi tout l'effort...
Monsieur Ledaim condense sa volonté. Il pince les lèvres. Sur ses yeux en boules de jardin, ses sourcils s'abaissent pesamment, comme des devantures de boutiques. Son visage tendu et dur évoque le masque d'une personne atteinte de constipation, qui se consume en efforts stériles.
Madame Prudence. --- Ordonnez-moi de voir.
Monsieur Ledaim. --- Je vous l'ordonne!
Madame Prudence. --- Dites: "Voyez!"
Monsieur Ledaim. --- Voyez!!!
Madame Prudence. --- ... Bien... Assez... (Eprouvant du bout de son index, d'un délicat toucher d'aveugle, chacune des dents du petit peigne:) ... Je vois... C'est un petit démêloir....
Monsieur Ledaimémerveillé. --- En effet!
Madame Prudence. --- ... Il a servi à une femme....
Monsieur Ledaimconfondu. --- C'est exact! (A part.) Elle est extraordinaire; il n'y a pas à dire. (Haut.) Cette femme, la voyez-vous?
Madame Prudence. --- ... Oui... (Un temps.) Elle est au lit.
Monsieur Ledaim. --- Au lit?
Madame Prudence. --- Au lit.
Monsieur Ledaimqui défaille d'anxiété. --- Avec une fluxion de poitrine?
Madame Prudence. --- Non; avec un homme qui la pelote.
Monsieur Ledaiméclatant comme un siphon d'eau de seltz. --- Ça y est!... J'aurais dû m'en douter! Ah! sang du Christ! ventre du pape! faut-il que les femmes soient canailles et que les hommes soient idiots!... Et quand on pense que depuis huit jours je passe ma vie à la Morgue!...
L'indignation le prend à la gorge. Il défait le noeud de sa cravate, entrebaille le col de sa chemise. Nouveau silence. Au souffle haletant de Monsieur Ledaim, se mêle la respiration régulière de Madame Prudence endormie. Enfin:
Monsieur Ledaimen proie à une violente émotion, mais qui s'efforce d'être calme. --- Et cet homme, vous le voyez aussi?
Madame Prudence reste muette.
Monsieur Ledaim. --- Répondez!
Madame Prudence. --- ... Oui, non... Je ne sais pas...
Monsieur Ledaimd'un ton de commandement. --- Voyez-le.
Il recondense sa volonté.
Madame Prudence. --- Assez!... Ah! assez!... je vous en prie!... Vous allez me faire avoir une attaque de nerfs...
Monsieur Ledaimimpitoyable. --- Je vous ordonne de voir cet homme! je veux que vous le voyiez!
Madame Prudencedominée. --- ... Je le vois.
Monsieur Ledaim. --- Ah! -- Veuillez me le dépeindre, en ce cas.
Madame Prudence. --- C'est un homme... entre deux âges.
Monsieur Ledaimtrès attentif. --- Entre deux âges. Parfaitement.
Madame Prudence. --- ... Visage... ovale.
Monsieur Ledaim. --- Bon.
Madame Prudence. --- ... Menton rond...; nez... ordinaire...; bouche... moyenne...; yeux... quelconques...
Monsieur Ledaimaprès avoir longuement rêvé. --- J'interroge en vain mes souvenirs; je ne vois personne dans mes relations qui réponde à ce signalement. Il est un peu vague, d'ailleurs. Ne pourriez-vous le compléter par quelques détails plus précis?
Madame Prudence. --- ... Je puis vous dire... le nom... de l'homme...
Monsieur Ledaimqui bondit. --- Son nom?... Vous pouvez me dire son nom?
Madame Prudence. --- ... Oui....
Monsieur Ledaim. --- Et cela n'est pas encore fait!!!
Madame Prudence. --- ... C'est que... je suis si lasse!... si lasse!... Il faudrait... redonner... vingt francs.
Monsieur Ledaim. --- Je ne regarde pas à l'argent lorsque mon honneur est en jeu. -- Voici un louis. -- Le nom de cet homme?
Madame Prudenceenfouissant les vingt francs en les profondeurs de sa poche. --- Merci! (Un temps:) Il s'appelle Joseph.


COURTELINE

UN MOIS DE PRISON
I.
Marthe Passoire à O. Courbouillon, député de Sarthe-et-Loiret.
Paris, 10 mars.
Monsieur le Député,
Pardonnez à une pauvre désespérée la liberté qu'elle prend de venir vous importuner au milieu de vos nombreux travaux. Pour que j'ose en user aussi indiscrètement avec un homme que ses mérites signalent au respect public depuis déjà tant d'années, il faut que j'y sois poussée par l'immensité du malheur qui me frappe, le plus grand, peut-être, qui ait jamais accablé une femme!... J'ajoute que Mme de T..., votre amie, Monsieur, et la mienne, m'a vivement engagée à m'adresser à vous, m'assurant que votre bonté est sans limites, votre complaisance sans bornes, et que vous vous ferez une fête de tendre à ma détresse une main secourable. Veuille le ciel qu'elle ait dit vrai ! Monsieur le Député, je vais tout vous dire. C'est par la sincérité seule que je réussirai, je l'espère, à trouver le chemin de votre cœur. J'ai commis une faute, Monsieur le Député, une faute grave, si grave, tellement grave, qu'à la pensée d'en faire l'aveu, je sens, le rouge me monter au front. J'ai été... — mon Dieu, quelle humiliation ! — ...en un mot, j'ai été surprise en flagrant délit de ce que vous savez, avec mon neveu le petit collégien, un gamin de dix-sept ans et demi !... Vous allez dire : « Mais c'est honteux ! " Je le sais, Monsieur le Député, et si je pouvais racheter mes torts d'une pinte de mon sang ou d'une livré de ma chair !... Pourtant, vous ne sauriez me condamner sans m'entendre. Il faut être juste, n'est-ce pas ? Il faut savoir faire la part des fatalités de la vie. Oui, c'est honteux ! Oui, vous avez raison ! Oui, je suis la plus vile des femmes ! Mais le repentir efface tout, et puis, je ne dois pas vous le taire davantage, je n'ai péché que par imprudence. Oh ! pour ce qui est de ça, je puis vous le jurer sur ce que j'ai de plus sacré au monde : si je me suis rendue au rendez-vous de l'Hôtel Terminus, si j'ai accepté l'entrevue d'où je devais revenir déshonorée, hélas ! Flétrie, souillée à tout jamais, je l'ai fait dans un but excellent. Je voulais sermonner ce bambin, qui me persécutait de lettres et de pièces de vers extravagantes ; j'espérais le mettre à la raison, grâce à quelques paroles sévères. Malheureusement, les choses ont mal tourné. Seul avec moi, mon galopin a commencé à faire le fou, criant, pleurant, se frappant la tête contre le mur, jurant que j'étais toute sa vie, toute son âme et toute sa pensée, et me menaçant, si je ne cédais, de se brûler la cervelle à mes pieds. A la fin, j'ai perdu la tête... je ne sais plus ce qui s'est passé !... Bref, mon mari (qui, sans doute, avait eu vent de quelque chose) est survenu, accompagné du commissaire de police. Procès-verbal a été dressé, et j'ai été condamnée, hier, à un mois d'emprisonnement pour détournement de mineur. Un mois de prison, oh ! Mon Dieu !.... Etre enfermée pendant un mois à Saint-Lazare, avec les voleuses et les prostituées !... Jamais ! Oh ! Cela, non, jamais !... Tout ce qu'on voudra, mais pas cela !... Plutôt cent fois, plutôt mille fois la mort ! Monsieur le Député, je n'ai plus d'espoir qu'en vous. Mme de T.... à laquelle je me suis confessée, me dit que vous êtes l'ami intime du ministre de la justice et qu'il vous suffirait de lui glisser un mot pour me faire obtenir la remise de ma peine à la commission des grâces. Ce mot. Monsieur, vous le direz, car vous voudrez, j'en suis sûre, m'empêcher de faire un malheur !... Ai-je besoin d'ajouter que toute une vie de gratitude, d'abnégation et de dévouement, ne suffira pas à payer un si éclatant service ? Dans la conviction où je suis que vous entendrez ma prière, que je n'aurai pas frappée en vain à la porte du plus noble et du plus généreux des hommes, je vous prie d'agréer, Monsieur le Député, l'expression du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être Votre très humble, très obéissante et bien affligée servante,
MARTHE PASSOIRE.
P. S. — Le petit collégien a été embarqué à bord de la Belle-Junon.
II.
O. Courbouillon à Marthe Passoire
11 mars.
Madame, en réponse à votre lettre, je m'empresse de vous informer que je reçois tous les matins, de dix heures et demie à midi, et que je serai heureux de causer un instant avec vous. Recevez, Madame, mes salutations. O. COURBOUILLON.
III.
Marthe Passoire à O. Courbouillon
17 mars
Monsieur et très cher ami,
Depuis que vous avez bien voulu m'accorder une audience, cinq jours se sont écoulés, cinq mortels jours, qui m'ont paru plus interminables que des siècles, et au cours desquels j'ai cru pouvoir me permettre de vous écrire quatre fois. Mes lettres sont demeurées sans réponse. Ne sachant que penser ; cherchant, sans la trouver, l'explication d'un silence aussi prolongé que mystérieux, je me demande avec terreur ce que j'en dois augurer pour mon recours en grâce!... Auriez-vous recueilli sur mon compte des renseignements défavorables ? En ce cas, je n'aurais plus qu'à me détruire, car jamais une femme sans défense, abandonnée de tout et de tous, ne se serait plus injustement butée à l'iniquité d'ennemis acharnés à vouloir sa ruine!... Heureusement, Monsieur et très cher ami, mon passé répond pour moi. Il est pur de toute souillure ; ça, je peux vous le jurer sur la tombe de mon père ! (Je ne parle pas de l'affaire du petit collégien; plus j'y pense, plus je suis convaincue que j'ai agi sous le coup d'un accès de folie.) Alors, quoi ? Pourquoi ce silence ? Aurais-je fait sur vous une mauvaise impression ? Votre accueil si bienveillant, vos compliments si flatteurs, les paroles de consolation et d'espérance, si douces à mon inquiétude, que vous m'avez prodiguées, m'autorisent à n'en rien croire. Est-ce parce qu'à un moment je vous ai dit : « Otez vos mains, ne faites pas l'enfant, soyez sage ! " Si c'est pour ça, si c'est parce que je vous ai parlé d'une façon aussi impolie, eh bien, je vous en fais mes excuses. Je ne savais pas ce que vous vouliez ; puis, je vous l'avoue, j'ai eu peur !... Vous aviez l'air d'un gros lion. Par pitié, Monsieur et très cher ami, mettez un terme à mon supplice, en me faisant savoir si, comme vous deviez le faire, vous avez parlé pour moi à M. le garde des sceaux, et si, dans tous les cas, je puis toujours compter sur votre précieuse protection. Moi, c'est bien simple, je ne sais pas comment je vis ! Je ne mange plus ; je ne dors plus ; on ne sonne plus à ma porte que je ne saute au plafond..! Je crois toujours que c'est les gendarmes ! J'ai les nerfs dans un état ! ! !... Votre dévouée et bien à plaindre,
MARTHE PASSOIRE

IV.
O. Courbouillon à MarthePassoire
17 mars.
Chère Madame,
Vous êtes une enfant, de vous désoler ainsi. Un mois de prison, qu'est-ce que c'est, comparé à l'éternité ? Tout cela, d'ailleurs, peut s'arranger ; seulement, je vous en préviens, ça dépend de vous. Passez donc chez moi demain matin, autant que possible vers neuf heures. Nous causerons, touchant votre affaire.
Votre tout dévoué, O. COURBOUILLON.
PS – Mon domestique a reçu des ordres.
V.
O. Courbouillon à Marthe Passoire
10 mars.
Je quitte le ministre. C'est fait. Je n'ai pu obtenir que la commutation de la peine, au lieu de la remise pleine et entière : la condamnation de prison à un mois est remplacée par une amende de 2000 francs. Comme vous êtes mariés sous le régime de la communauté, c'est ton mari qui la paiera.
Ma bouche sur le bec à Coco.
O.
VI.
Marthe Passoire à O. Courbouillon
20 mars.
O mon Coco!... O mon Coco!... Alors, c'est vrai, hein ? c'est vrai, dis ? On ne me mettra pas en prison ?... O jour de joie ! jour d'ivresse !... Depuis ma première communion, je n'ai jamais été si heureuse !... — Et puis, tu sais, pour un député, tu es joliment polisson !... Celle qui t’aime, MARTHE.

P. S. — Est-ce que tu es aussi l'ami du ministre de la marine ? En ce cas, tu serais bien mignon de lui glisser un mot à l'oreille pour qu'il fasse revenir mon petit neveu. 

SILVESTRE - PANTOUM

Musique
Sous les premiers soleils qui déchirent la nue
L’air plus doux s’alanguit de parfums hésitants.
Ô mon unique amour, que ne t’ai-je connue
Sur le seuil embaumé d’un éternel printemps !

L’air plus doux s’alanguit de parfums hésitants :
Déjà l’âme des fleurs frissonne sous la terre.
Sur le seuil embaumé d’un éternel printemps
Comme un lys eut fleuri ta Beauté solitaire.

Déjà l’âme des fleurs frissonne sous la terre
L’espoir des renouveaux vers l’azur est monté.
Comme un lys eût fleuri ta Beauté solitaire,
Vers mon cœur grand ouvert inclinant sa fierté.

L’espoir des renouveaux vers l’azur est monté.
Les pleurs de la rosée attendent des calices.
Vers mon cœur grand ouvert inclinant sa fierté
Ta bouche m’eût versé d’immortelles délices.

Les pleurs de la rosée attendent des calices
Pour y désaltérer l’âme en feu du soleil.
Ta bouche m’eût versé d’immortelles délices,
À mon cœur grand ouvert buvant mon sang vermeil

Pour y désaltérer l’âme en feu du soleil
Les roses vont lever leur coupe d’odeur pleine.
À mon cœur grand ouvert buvant mon sang vermeil
Ta lèvre eût embaumé mon cœur de son haleine.

Les roses vont lever leur coupe d’odeur pleine
Dans un enchantement de sons et de couleurs.
Ta lèvre eût embaumé mon cœur de son haleine,
Souffle dont la caresse est l’oubli des douleurs.

Dans un enchantement de sons et de couleurs,
Les bois vont revêtir leur parure éternelle.
Souffle dont la caresse est l’oubli des douleurs
La mort me serait douce à venir sur ton aile !

Les bois vont revêtir leur parure éternelle :
Déjà les bruits du soir ont la douceur d’un chant
La mort me serait douce à venir sur ton aile,
Ô chère vision que mes yeux vont cherchant !

Déjà les bruits du soir ont la douceur d’un chant.
Ô mon unique amour, qu’êtes-vous devenue ?
Ô chère vision que mes yeux vont cherchant
Sous les premiers soleils qui déchirent la nue !


Armand SILVESTRE - Recueil : "Le Pays Des Roses"

GAUDE - SEUL LE VENT

Seul le vent

Nous sommes là, silencieux, depuis de longues heures déjà,
Sous le ciel du matin, réunis par petits groupes, tirant sur une cigarette,
Ou jouant du bout du pied avec un caillou.
N’attendez pas de nous que nous parlions.
Nos mots n’ont plus de force contre le monde.
Alors nous les gardons pour nous,
Et nous écoutons le vent qui fait trembler la toile des tentes.
Camp de bâches blanches en longues colonnes monotones.
Le vent qui siffle, s’engouffre partout, et nous rend fou.
Nous l’écoutons pour nous habituer à sa présence, à son haleine.
Car nous savons, nous avons compris dès les premiers jours de novembre où il est apparu, qu’il serait  notre plus grand ennemi.
Seul le vent est chez lui ici, qui dévale la pente, fait claquer les drapeaux,
Et vous oblige à rentrer la tête dans les épaules.
N’attendez pas de nous des mots, non.
Soit que nous soyons côte à côte, ou que nous restions dans nos tentes,
Nous sommes têtes basses, échines pliées.
Nous restons penchés sur nos souvenirs, nos vies là-bas, nos sourires,
Nous les gardons pour nous, qui en voudrait ?
Si nous vous les disions, le vent les emmènerait et ils s’éparpilleraient sur la colline,
Finiraient à terre comme des cerfs-volants d’enfants, déchirés, souillés par la boue,
Car il pleut maintenant,
Et tout se transforme en un terrain marron qui colle aux chaussures.
Seule la boue est chez elle ici.
Flaque brillante qui vous attrape les pieds pour  vous faire glisser,
Trou profond qui vous avale jusqu’à la cheville,
La boue glaiseuse, argileuse, épaisse et collante,
Qui fait de nos chaussures, lorsqu’elles sèchent, des vestiges compacts comme fossilisés.
Seule la pluie est chez elle ici.
Elle tape sur les bâches avec minutie et cela semble ne jamais devoir cesser.
Elle nous fait rentrer dans nos tentes tête basse, dos plié.
Que sommes nous devenus ?
Nous étions  hommes forts, paysans aux mains de pierre,
Nous étions pères de famille, au sourire large, prodiguant les conseils,
Et veillant à la chaleur sur la tête de nos enfants.
Nous étions hommes au travail, courageux à la peine.
Nous étions combattants, parfois,
Pour que notre peuple ne soit pas qu’un nom
Qu’on se transmette de père en fils dans le secret des veillées,
Mais une terre aussi.
Nous étions groupe de fête, danse entre frères et amis.
Que sommes-nous devenus ?
Lassitude des jours qui passent sans travail.
Lassitude d’un corps qui se fatigue toujours plus à ne rien faire.
Nos enfants nous regardent.
Qu’ils cessent de le faire, par pitié !
Nous ne sommes plus qu’un dos, une démarche traînante.
Nous, hommes travail large dans la vie,
Au regard clair comme les ciels des montagnes,
Nous sommes inutiles.
Nous portons nos enfants dans nos bras,
Nous les tenons fermement.
Est-ce qu’il ne reste que cela de nous ?
Des bras pour enlacer la misère?

Nous, vos femmes, vos sœurs,
Nous vous voyons dans votre silence.
Nous avons dorénavant des larmes dans la bouche.
Vie de bidons qu’il faut remplir d’eau, de kérosène.
Vie de pelles pour creuser les rigoles et déjouer les ruses de la pluie.
Vie de marmailles, les uns sur les autres, comme des portées de chiots sous la tente.
Et cette chaleur au moins, qui donne au matin une odeur d’étable à la tente,
Personne ne nous l’enlèvera.
Vie de linges qui pend entre nos tentes, ou le long du grillage, exhibant notre misère.
Nous comptons les pantalons et les pulls que nous n’avons plus.
Nous comptons les affaires laissées dans nos maisons,
Dans les tiroirs de nos armoires,
Car nous avions des armoires,
Il nous vient à pleurer en y repensant.
Nous avons dorénavant les larmes dans l’esprit.
Nous, vos femmes  qui ne pouvons sortir du camp,
Nous nous levons chaque matin et nous nous regardons.
Nous voyons nos enfants mal couverts,
Ils seront malades parce que l’hiver viendra.
Nous savons certains des plus jeunes que le froid emportera.
Dans nos bras déjà, un enfant est gris de mort.
Nous l’emmitouflons dans une couverture qui ne chauffe plus son corps.
Nous avons les larmes au coin  des lèvres,
Et pourtant le ciel est bleu et vaste à nouveau.
Nous avons les larmes qui nous coulent au fond de l’âme.
Nous regardons nos enfants qui regardent les allées désertes du camp.
Ils sont là, ne disent rien, ont le visage sérieux et se demandent en silence
Quel nom ils porteront,
Maintenant qu’ils sont les fils de cette terre qui n’appartient qu’au vent.

Laurent Gaudé


MUKASONGA

Rwanda, 20 ans après le génocide
Scholastique Mukasonga
05 MARS 2014 

En l’espace de trois mois, d’avril à juillet 1994, le génocide au Rwanda a provoqué la mort de quelque 800 000 Tutsis, des hommes, des femmes et des enfants persécutés parce que Tutsi après des décennies de discriminations et de pogroms commis en toute impunité. Durant la même période, des Hutus considérés comme des opposants au régime du président Habyarimana ou hostiles aux tueries furent également exécutés par les extrémistes hutus.

La Chronique, magazine mensuel d'Amnesty International France, consacre son dossier spécial de mars aux vingt ans du génocide au Rwanda dans lequel Scholastique Mukasonga, lauréate du prix Renaudot 2012, livre son témoignage.
Cette écrivaine, rescapée tutsie, est aujourd’hui âgée de 53 ans.
En 1994, 27 membres de sa famille dont sa mère ont été massacrés.

PELERINAGE A GITAGATA
Me voilà de nouveau à Kigali. Pour un séjour, il est vrai, un peu particulier. Je n’ose pas dire officiel. Le prix Renaudot m’a valu une invitation de l’Institut français. Je dois y rencontrer lycéens, étudiants, personnalités francophones.
Kigali. Impossible de décrire les métamorphoses de la ville. En ce mois de septembre 2013, je ne reconnais pas le Kigali que j’ai parcouru il y a quatorze mois, qui n’était plus le même que celui qui m’avait étonné un an auparavant et n’avait évidemment plus rien à voir avec la bourgade maussade de ma jeunesse, lorsque j’étais élève au lycée Notre-Dame-de-Cîteaux. En contrebas du rond-point central, la vieille église de la Sainte-Famille, avec ses briques missionnaires, semble être le seul témoin incongru du génocide.
A-t-on oublié le génocide ? Est-on déjà au-delà de la réconciliation ? Les habitants de Kigali sont aux affaires. Ils travaillent, ou cherchent coûte que coûte un boulot, s’inventent au besoin un job. Le travail, ce serait cela la réconciliation ? En tout cas, les jeunes comme les moins jeunes se ruent vers les études, ceux qui le peuvent vers les universités. Dans les rues de Kigali, et surtout sur les routes de la campagne, on croise des foules d’écoliers en uniforme. Ce sont eux le nouveau Rwanda, Rwanda 2020.
En attendant, Kigali se rêve en petit Singapour, en Hong-Kong africain.
Quitter le monde des humains
Une journée de mon programme est consacrée aux lycées de Nyamata.
Nyamata, c’est là que ma famille a été déportée en 1960 parce que Tutsie.
C’est là, à quelques kilomètres, à Gitagata, dans le village de regroupement qui nous avait été assigné, qu’elle a été assassinée en avril 1994.
J’y suis retournée bien des fois, toujours avec appréhension, redoutant que ma douleur ne soit trop forte. Que vais-je dire aux jeunes de Nyamata ? Que vont-ils me demander ? Que savent-ils de ce qui s’est passé à Nyamata ? Du génocide qui, ici, a été total, qui a anéanti à près de 100 % des « exilés de l’intérieur ». Si je suis encore en vie, c’est que je n’y étais plus.
Je découvre la large avenue que suit la voiture de l’Institut pour sortir de Kigali. Où sommes-nous ? Est-ce bien Kicukiro ce quartier que je croyais bien connaître ? Comment y retrouver le sentier que j’empruntais pour rentrer chez moi, à Gitagata ?
C’est à partir du marché de Gihanga que je me retrouve en pays connu, c’est de là que s’amorce la descente vers la vallée de la Nyabarongo. La pente est abrupte. C’était autrefois un parcours difficile, sur une piste crevassée de profondes ravines, surtout par temps de pluie. Il fallait plus d’une heure pour faire les 14 km qui séparent Kigali de Nyamata… quand la piste n’était pas coupée. Aujourd’hui la large route goudronnée vous conduit à Nyamata en vingt minutes. Nyamata est devenue une banlieue de Kigali. J’ai peine à distinguer les méandres de la Nyabarongo comme tronçonnée par la coulée de verdure de la large vallée.
Je pense à tous ceux qui ont cherché refuge dans ces marais.
Chaque jour, selon des horaires précis, c’était leur « travail », les tueurs tentaient de les débusquer.
Du vieux pont métallique, il ne reste que la base de deux piliers. Je chasse de mon esprit les images des humiliations et des violences que faisaient subir aux lycéennes rentrant chez elles pour les vacances les militaires du check-point à l’entrée du pont.

Franchir la Nyabarongo, c’était quitter le monde des humains pour entrer dans celui où vous n’étiez plus qu’un inyenzi, un cafard.

« Elle est revenue »

Nyamata bruit de toutes les rumeurs. On va construire à proximité un grand aéroport international. Les travaux sont sur le point de commencer. Les gros engins sont déjà sur place. Projets, prospectives, spéculations… Suis-je entrée en Utopie ?
Je suis attendue par les élèves et les professeurs du complexe scolaire. On fait comme si on me reconnaissait : « Skolastika, elle est revenue ! » Je m’attendais à m’adresser à mes auditeurs en kinyarwanda mais les questions fusent de toutes parts en français. Les filles sont les plus hardies. J’ai l’impression qu’elles s’identifient à moi et moi, je me revois, quarante ans en arrière, comme si j’étais en face de la petite fille que j’étais. Je suis pour tous ces élèves un espoir et une promesse. Tous, filles comme garçons, affichent leur fierté. C’est donc qu’il y a un avenir pour les écoliers et les écolières de Nyamata. Je reviens à Kigali chargée de cette promesse et de ces espoirs.

De retour à Nyamata. Cette fois, je suis seule. J’y vais pour les miens et pour tous ceux de Gitagata. Je ne vais pas sur leurs tombes, ils n’en ont pas. Leurs crânes et leurs os sont dans les vitrines de l’ossuaire de l’église de Nyamata transformée en mémorial ou tombés en poussière sous les cailloux de la colline de Rebero.






À la sortie de Nyamata, je prends la large route goudronnée vers la frontière du Burundi. La piste qui mène à Gitagata est sur la droite. Je cherche mes repères. L’école primaire de Maranyundo, chez les protestants, est toujours là, un peu plus loin, des bâtiments en construction : le futur collège. Après, c’était la maison de Rugambwa, notre dernière étape avant l’école. Plus rien de tout cela à présent, un hameau de petites boutiques. Ai-je été trop vite ? J’hésite. Mais non, c’est bien la piste.
La piste monte un peu, puis, sur la gauche, la colline de Rebero. C’est là que les habitants de Gitagata se sont regroupés pour résister aux tueurs, c’est là qu’ils ont été tués. Au pied de la colline, une grande tente blanche. « C’est un lieu de prière adventiste », me dit le vieux gardien. Il a été choisi comme gardien parce qu’il est d’ici. Il vit seul. La prière a lieu une fois par semaine. Personne d’autre n’a le droit de s’installer ici. Le gardien de la tente adventiste me dit que, lui, il a choisi de rester là, à Rebero. Il est en quelque sorte le gardien de tous ceux qui sont tombés au sommet de la colline : « Je suis là où je dois être, j’ai tout vu, je sais que ton frère Antoine, sa femme, et tous ses enfants ont été tués là-haut. On voudrait y ériger un monument mais les rescapés hésitent comme s’ils avaient peur d’être dépossédés de leur colline. Moi, je suis là, je veille ».

Un deuil impossible

La piste est de plus en plus défoncée. De part et d’autre, là où s’élevaient les maisonnettes des déplacés tutsis, il n’y a plus rien, rien qu’un fourré inextricable. À peine si les fleurs d’un rouge éclatant d’une érythrine signalent les vestiges d’une présence humaine.
J’aperçois enfin le grand ficus, l’ikivumu, qui marque le passage de Gitwe à Gitagata. Au Rwanda, les arbres sont des arbres-mémoire. La descente commence jusqu’au lac Cyohoha où j’allais chercher de l’eau et qui lui aussi a disparu, mystérieusement asséché. Un peu plus loin, sur la gauche, je devrais reconnaître l’emplacement de la maison d’Antoine mon frère aîné grâce aux arbres exotiques qu’il avait plantés. La première fois que j’étais revenue à Gitagata, j’avais pu m’agenouiller à leur pied. Impossible à présent de les distinguer, étouffés par cette broussaille sèche et épineuse.
La piste devient impraticable. Je continue à pied, la maison des parents n’est pas bien loin. Lors de mes précédentes visites, j’avais reconnu sans hésiter l’endroit. Aujourd’hui, j’hésite. Les taillis impénétrables ont tout recouvert. J’interroge une passante, la première que je croise sur cette piste qui ne mène plus nulle part. Je la trouve bien trop jeune pour se souvenir de ceux qui ont vécu ici. Je l’interroge mais je sais que c’est comme si je parlais à moi-même : « La famille de Cosma, cela vous dirait quelque chose ? 
– Cosma ? Oui, j’en ai entendu parler. Les gens disaient qu’il lui resterait au moins une fille puisqu’elle était à l’étranger, c’est peut-être vous ? ».
Elle connaît les noms de tous ceux qui ont habité ici. Nous essayons de les repérer. Là, c’était chez Protase, là chez Ngoboka et après chez Cosma 
– Mais non, ici c’est chez Cosma, puis c’est Ngoboka et ensuite chez Protase ».
Un jeune homme qui s’est arrêté pour nous écouter confirme ce que je viens de dire : « Chez, Cosma, c’était là ».
Je reste impuissante devant le fourré jauni et toujours vivace qui me défie de toutes ses épines. Je savais bien qu’il n’y avait rien à attendre d’un pèlerinage sur les lieux des massacres, même si je m’en fais une obligation à chacun de mes séjours au Rwanda. On ne fait jamais le deuil d’un génocide.
Permettez-moi de citer ce que j’écrivais dans ma nouvelle Le Deuil dans le recueil L’Iguifou :
« La mort des nôtres, et nous n’y pouvons rien, nous a nourris, non pas de rancœur, non pas de haine, mais d’une énergie que rien ne pourra briser. Toi aussi, cette force t’habite, qu’on ne vienne pas te parler de deuil si ces mots signifient que les tiens s’éloignent. Au contraire, ils sont à tes côtés pour te donner le courage de vivre, de triompher des épreuves…».
Cette énergie, ce courage de vivre, je les ai rencontrés souvent au Rwanda. Il suffira d’un exemple pris parmi tant d’autres : la coopérative Ubutwari kwo kubaho, Le courage de vivre, dans le district de Karama, a pour objectif de « réunir les Rwandais autour d’activités communes et productives pour rebâtir notre patrie commune qu’est le Rwanda ». La coopérative a été fondée en 1996. Elle regroupe des veuves du génocide des Tutsis, des femmes dont les maris sont détenus pour crimes de génocide ainsi que les maris libérés après avoir avoué et s’être repentis de leurs crimes : « Nous étions une communauté à problèmes multiples, en difficultés graves, déclare la présidente de l’association, mais à force de travailler ensemble nous avons brisé le défi de l’isolement et nous sommes parvenus à vivre ensemble ».

Vivre ensemble, il n’y a pas d’autre voie pour le Rwanda de demain.