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mardi 9 février 2016

GRIFFIN

John Howard Griffin
Dans la peau d’un Noir
Un Blanc, John Howard Griffin, hanté par le problème de la ségrégation raciale, décide d’aller au fond du problème en devenant lui-même un Noir. En 1959, il trouve un docteur qui se plie à sa volonté. Un médicament utilisé habituellement contre certaines maladies de la peau, une lampe à rayons ultraviolets : voilà les instruments de cette extraordinaire métamorphose réalisée en cinq jours.

Une idée m’avait hanté, pendant des années, et cette nuit-là, elle me revint avec plus d’insistance que jamais.
Si, au cœur des États du Sud, un Blanc se transformait en Noir, comment s’adapterait-il à sa nouvelle condition ? Qu’éprouve-t-on lorsqu’on est l’objet d’une discrimination fondée sur la couleur de votre peau, c’est-à-dire sur quelque chose qui échappe à votre contrôle ? ( page 1)
*
Dans le hall de la gare des autocars, je cherchai une pancarte indiquant une salle d’attente pour Noirs, mais je n’en vis pas. J’allai au guichet. Lorsque la dame qui vendait les billets me vit, son visage, qui autrement était plaisant, se figea en une expression violemment hostile. Son attitude gratuite était si inattendue que j’en restai déconcerté.
« Que voulez-vous ? » dit-elle d’un ton sec.
En ayant soin de prendre un ton de voix poli, je lui demandai des renseignements sur les départs des autocars pour Hattiesburg.
Elle me répondit grossièrement en me lançant un regard chargé d’une telle aversion que je reconnus ce que les Noirs appellent « l’œil haineux ». C’était la première fois qu’il m’était décoché. Il est beaucoup plus venimeux que le regard de désapprobation auquel on est exposé de temps à autre. Celui-là était chargé d’une haine tellement intense que si je n’avais pas été surpris, j’aurais été amusé.
Intérieurement je disais : « Excusez-moi, mais ai-je fait quelque chose qui vous choque ? » Mais je réalisais que je n’avais rien fait – c’était ma couleur qui la choquait.
« Je voudrais un aller simple pour Hattiesburg, s’il vous plaît, dis-je en mettant un billet de dix dollars sur la tablette du guichet.
— Je n’ai pas la monnaie », dit-elle brusquement et elle se détourna comme si la cause était entendue. Je restai devant le guichet, avec un étrange sentiment d’abandon, mais ne sachant que faire d’autre. Après un instant elle revint à la charge, le visage congestionné, et me cria presque : « Je vous l’ai dit, je n’ai pas la monnaie.
— Certainement, dis-je obstinément, il doit y avoir moyen de trouver la monnaie d’un billet de dix dollars dans toute l’organisation Greyhound. Peut-être que le chef de service… »
Elle m’arracha le billet des mains avec fureur et s’éloigna du guichet. Elle réapparut un instant après et me flanqua la monnaie et le ticket avec tant de force qu’il en tomba une partie sur le sol à mes pieds. J’étais véritablement sidéré par l’intensité de la fureur qui la possédait chaque fois qu’elle me regardait. Son attitude était tellement venimeuse que j’avais pitié d’elle.
Ayant une heure devant moi avant le départ de l’autocar, je m’en allai à la recherche d’un endroit pour m’asseoir.
Une fois de plus un « œil haineux » attira mon attention comme un aimant. Il émanait d’un homme blanc entre deux âges, à carrure lourde, bien habillé. Il était assis à quelques mètres de moi, me fixant du regard. Il est impossible de décrire l’horreur glacée que l’on ressent. On est perdu, écœuré par l’aveu de tant de haine, pas tellement parce que c’est une menace mais parce que cela montre les êtres humains sous un jour si inhumain. ( page 82)
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L’après-midi, je marchai dans les rues de Mobile. J’avais connu la ville autrefois dans ma jeunesse, lorsque je m’étais embarqué de là pour la France. Je l’avais vue alors sous l’angle privilégié d’un Blanc. Elle m’avait donné l’impression d’un magnifique port du Sud, tranquille et plein de charme. J’avais vu les dockers noirs, le torse nu, leurs corps luisants de sueur sous leurs fardeaux. J’avais été frappé de compassion pour ces hommes qui avaient l’air de bêtes de somme. Mais j’avais chassé cette image, admettant que cela faisait partie de l’ordre naturel des choses. Les Blancs du Sud, je le savais, étaient bons et pleins de sagesse. S’ils toléraient cette situation, c’est qu’elle était sûrement juste. Maintenant, passant dans les mêmes rues en tant que Noir, je ne trouvais pas trace du Mobile que j’avais connu auparavant, rien qui me fût familier. Les manœuvres stagnaient toujours dans leur existence de bovidés, mais l’habitant du Sud, plein de bienveillance, de sagesse et de bonté, s’était éclipsé. Je savais que j’aurais retrouvé sans peine cette image réservée au Blanc si j’avais retrouvé ma propre condition. Ce n’est pas une image fausse ; elle est simplement différente de celle qu’ont les Noirs. Ils voient cet homme du Sud aux mobiles impératifs qui veut les éjecter tous, sauf les bêtes de somme.
J’en tirai la conclusion qu’une ambiance est, comme toute chose, complètement différente pour les Noirs et pour les Blancs. Le Noir voit et réagit différemment non parce qu’il est Noir, mais parce qu’il est opprimé. La crainte obscurcit même la lumière du soleil. ( page 157)
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Ces enfants étaient en tout point semblables aux miens, sauf le côté superficiel de leur coloration, comme, en vérité, ils ressemblaient à tous les enfants du monde. Et pourtant cet accident, ce détail sans importance, la pigmentation de la peau, les acculait à une condition inférieure.
Les parents noirs contemplent leurs enfants et ils savent. Personne, pas même un saint, ne peut vivre sans le sentiment de sa valeur individuelle. Les racistes blancs ont magistralement réussi à frustrer les Noirs de ce sentiment. De tous les crimes raciaux, c’est le moins évident mais le plus odieux, car il détruit l’esprit et le désir de vivre.
C’en était trop. Bien que je fusse en train de le vivre, je n’arrivais pas à y croire. Il n’était pas possible qu’une certaine classe de gens honorables aux États-Unis puisse assister à ces crimes massifs et permettre qu’ils soient commis. Je m’efforçai, comme toujours, de comprendre le point de vue des Blancs. J’ai étudié objectivement les thèses fondées sur l’anthropologie, les clichés classiques qui soulignent les différences culturelles et ethniques. Et j’ai constaté que c’est tout simplement un tissu d’inexactitudes. Les deux grands arguments – le désordre des mœurs du Noir et son incapacité intellectuelle – sont des prétextes pour justifier un comportement injuste et amoral à son égard.
Je n’ai pas été chargé de défendre la cause des Noirs. J’ai cherché ce qu’ils avaient d’« inférieur » et je n’ai pas trouvé.
Cette conclusion est le fruit de mon expérience. Ils ne me jugeaient d’après aucune autre qualité. Ma peau était sombre. La raison était suffisante pour qu’ils me privent de ces droits et de ces libertés sans lesquels la vie perd sa signification et devient juste une survivance animale.
Je cherchai une autre explication et n’en trouvai point. J’avais passé toute une journée sans manger ni boire pour la simple raison que ma peau était noire. J’étais assis sur un baquet dans un marécage pour la même raison. (p.177)
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C’était encore le même cauchemar qui me revenait ces derniers temps. Des hommes et des femmes blancs, le visage dur et fermé, me cernaient. Leur regard haineux me transperçait. Je me collais contre un mur. Je ne pouvais attendre ni pitié, ni miséricorde. Ils se rapprochaient lentement et je ne pouvais pas leur échapper. Deux fois déjà je m’étais éveillé en hurlant. (p.180)
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De nouveau j’étais un citoyen à part entière, toutes les portes, celles des restaurants, des toilettes, des bibliothèques, cinémas, concerts, écoles et églises s’ouvriraient tout à coup devant moi. Après tout ce temps j’avais du mal à m’adapter. Un sentiment de liberté exaltante m’envahit. J’entrai dans un restaurant. Je m’assis au comptoir à côté d’hommes blancs et la serveuse me sourit. Quel miracle ! Je commandai un repas et on me servit, autre miracle. J’allai aux toilettes sans être inquiété. Personne ne fit la moindre attention à moi. Personne ne dit : « Qu’est-ce que vous faites ici, Nègre ? » Au-delà, dans la nuit, je savais qu’il existait des hommes, semblables à ce que j’avais été ces dernières semaines, qui erraient dans la rue, et que pas un d’entre eux n’avait la possibilité d’entrer dans un café à cette heure tardive.
Pour eux, comme pour moi, ces simples avantages étaient miraculeux. Mais tout en en bénéficiant, je n’en éprouvais aucune joie. Je voyais des sourires, des visages avenants, de la politesse – cet aspect de l’homme blanc que je n’avais pas connu depuis des semaines, mais ma souvenance de l’autre aspect était trop proche. Le miracle avait pour moi un goût d’amertume. ( page 190)