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samedi 4 juin 2016


VERS ZANZIBAR
Ou comment ma classe de quatrième et moi  avons détourné des textes littéraires pour créer le nôtre.
par Franck Dumoulin.

Septembre 2015.
C’est la rentrée au collège Jean Rostand, du Cateau-Cambrésis.
Pour mon premier cours de l’année scolaire, je fais lire un texte de Georges Perec à mes élèves de quatrième.

« DE LA DIFFICULTÉ QU’IL Y A À IMAGINER UNE CITÉ IDÉALE
Je n’aimerais pas vivre en Amérique mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre à la Belle étoile mais parfois si ;
J’aimerais bien vivre dans le Cinquième mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Donjon mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre d’Expédients mais parfois si ;
J’aime bien vivre en France mais parfois non ;
J’aimerais bien vivre dans le Grand Nord mais pas trop longtemps ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Hameau mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre à Issoudun mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre sur une Jonque mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Ksar mais parfois si ;
J’aurais bien aimé aller sur la Lune mais c’est un peu tard ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Monastère mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre au « Negresco » mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre en Orient mais parfois si ;
J’aime bien vivre à Paris mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre au Québec mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre sur un Récif mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Sous-marin mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre dans une Tour mais parfois si ;
Je n’aimerais pas vivre avec Ursula Andress mais parfois si ;
J’aimerais vivre Vieux mais parfois non ;
Je n’aimerais pas vivre dans un Wigwam mais parfois si ;
J’aimerais bien vivre à Xanadu mais même, pas pour toujours ;
Je n’aimerais pas vivre dans l’Yonne mais parfois si ;
Je n’aimerais pas que nous vivions tous à Zanzibar mais parfois si. »

C’est un premier contact avec les élèves.
Nous parlons de ce texte, et je « conclue » l’heure  en essayant de montrer l’importance de la dernière ligne, où apparaît le pronom « nous », renforcé par « tous ».
Perec situe géographiquement le lieu de la fraternité : c’est « Zanzibar ».
              Je rentre chez moi, et j’imagine qu’on se lance dans l’écriture d’un récit, en prenant Perec au mot, au pied de la lettre.
J’écris la première page de ce roman, qu’on peut écouter / lire ici :


(La classe imaginaire de 3e11 « emprunte » des camping-cars, pour filer à Zanzibar, avec son professeur de français.)

Le lendemain, pour le deuxième cours de l’année, je donne ce texte aux élèves.
A eux d’imaginer la suite !

Nous écrivons le rap de Zanzibar :

« On se barre à Zanzibar, en camping-car ; on en a marre, de ce cauchemar, on a le cafard, alors on se barre, sortir de ce traquenard, on se la joue lascars, on file comme des jaguars, on veut Zanzibar, goûter ce nectar, on ne ralentira pas devant les radars, c’est déjà presque trop tard, on en a trop marre, on veut vivre comme des stars, accoudées au bar, peinard, loin des ringards et des gyrophares, c’est le départ pour nulle part, on a un rencart avec le hasard, ce sera plus dur que Fort Boyard, je suis bavard, mais je ne raconte pas de bobards, on s’enfuie comme des bagnards, à travers le blizzard, le brouillard, mais la plupart de mes potes sont débrouillards, je ne suis qu’un fuyard hagard, mais il n’y a pas de lézard, je file come un léopard, comme Popeye j’ai mangé plein d’épinards, je ne suis pas un trouillard, mais plutôt un veinard, je pars avec ma guitare, comme un barbare, ignare, mais hilare, loin de la mare aux canards, je largue les amarres, prêt pour la bagarre, j’ai un poignard dans mon bazar, tu trouves que mon tintamarre est bizarre ? mais tu vas devoir t’apercevoir que ton regard fuit les miroirs, et un matin, plein d’espoir, tu fauches un camping-car, tu remplis le réservoir, direction Zanzibar, on vivra en slibard, du matin au soir, nous aimerons des Noirs, et, neuf mois plus tard, nous serons les parents d’un sublime bâtard ! Mon histoire te paraît dérisoire ? Ou bien bizarre ? Voire ! On quitte ce territoire, et c’est déjà une victoire. Bonsoir ! »

Le but était d’écrire une histoire collectivement.
Ici, je dois mentionner ma dette à l’égard de Ricardo Montserrat, et  de François Bon, écrivains spécialisés dans l’animation d’ateliers d’écriture.
Hypothèse de départ : la qualité ne s’obtient pas uniquement en réfléchissant seul, mais au contraire en s’ouvrant au maximum à ce que les autres offrent de meilleur… C’est-à-dire que les élèves  peuvent enrichir leur écriture en s’inspirant des écrivains.
La littérature regorge d’exemples de plagiats créatifs, d’intertextualité assumée, revendiquée. Pour « créer » son détective médiéval, Umberto Eco s’est inspiré de Conan Doyle : Guillaume de Baskerville doit beaucoup à Sherlock Holmes. Michel Tournier a, lui, repris chez Daniel Defoe le personnage de Robinson.
Pour aider les élèves, je fournis régulièrement des textes qui peuvent nourrir leur écriture et les inspirer.
La méthode ?
Les élèves expliquent ce qu’ils imaginent. Ensuite, mon rôle de professeur est d’apporter un texte littéraire qui aborde le même sujet, et facilitera l’écriture.
Exemples :i
Ils parlent d’une femme dans la guerre ? Je leur fais lire « Barbara » de Prévert.
Ils parlent d’un baiser, je vais chercher des poèmes d’amour.
Ils parlent d’un procès, je vais chercher un plaidoyer de Thoreau pour John Brown.
Ils parlent d’une poursuite, je vais  chercher la nouvelle « Duel ».
 Ils parlent de la paix, je vais chercher la chanson « Imagine » de Lennon.
Ils parlent d’un meurtre en prison, je vais chercher « Claude Gueux ».
Ils parlent de torture, je vais chercher la fin de « Salammbô ».

Les élèves peuvent alors s’inspirer du texte littéraire, y pêcher des mots, des phrases, des paragraphes, voire des pages entières, tout ce qui leur sera utile pour créer notre histoire, notre récit.
Le résultat est le produit d’une collaboration entre trois co-auteurs : l’élève (qui choisit le fil de l’histoire), le grand écrivain classique (qui facilite l’écriture proprement dite), et le professeur (qui, en choisissant tel ou tel passage de tel ou tel texte, oriente également le récit).

Le texte produit est original, même si les emprunts sont nombreux.
Le texte des élèves se construit comme un grand puzzle, dont les différentes pièces sont les textes étudiés en classe, remaniés, modifiés de façon à s’inscrire dans une histoire longue et complexe.
              Ce que les élèves ont appris ?
Devant les textes classiques, ils ne sont plus uniquement en position de lecture passive. Ils entrent dans l’écriture, s’inspirant du texte, dont le statut change : il n’est plus un but en soi, mais un outil que les élèves s’approprient, puisqu’ils écrivent avec lui (avec ses mots, ses phrases, son style), le modifiant pour l’intégrer dans un texte plus vaste, dans une histoire dont ils organisent la cohérence.

Début septembre, des immigrés affluent en Europe. 
La photo de l’enfant Aylan, mort, sur une plage, passe en boucle à la télé.
              Les voyageurs de notre roman rencontrent l’Autre, tout d’abord sous la forme d’un  « Tsigane » chanté par Charles Cros.
              Puis j’apporte une BD de Zep, parue sur son blog. Voir ici :


Le créateur de Titeuf a imaginé que son jeune personnage vivait dans un pays en guerre, et cherchait en vain à le fuir. Ces dessins, nous les avons « mis en mots ».  Ensuite, nous avons simplement changé le prénom, et Titeuf est devenu la petite… Aïcha.
Léa recueillera Aïcha, et leurs « deux malheurs mêlés font du bonheur ». Pour raconter cette amitié, nous nous inspirons d’un chapitre  des « Misérables » de Victor Hugo.

J’apporte aux élèves une nouvelle de Sylvain Tesson, « Les Naufragés de l’E 19 » ;


Ce récit nous  fournit deux personnages : Piotr, un ami généreux des migrants, et Youri, un passeur.
Mes élèves « kidnappent » les personnages de Sylvain Tesson pour les intégrer à leur histoire : Youri transporte trois migrants. Primo, un migrant marocain (qui provient du texte de Tahar Ben Jelloun, « Le Clandestin ») qui a failli se noyer en Méditerranée (le récit de la noyade vient d’Hugo, c’est le chapitre « L’onde et L’ombre » dans les « Misérables ».) Secundo, un migrant sénégalais (qui poursuit un rêve proche de celui de Martin Luther King). Tertio, un migrant afghan qui aime les « Quatrains » d’Omar Khayyam. Il se lance dans une tirade où il explique qu’il veut être respecté (tirade inspirée du « Marchand de Venise » de Shakespeare).

« Le Bateau Ivre » d’Arthur Rimbaud devient en Méditerranée une pirogue ivre.

Un élève me lance : « mais monsieur, les migrants, c’est souvent des terroristes ! »
Je cherche alors à combattre l’amalgame « Terroriste = Musulman ».
Pour cela, je trouve deux contre-exemples : le norvégien Anders Breivik est un terroriste chrétien (on peut être chrétien et terroriste) ; et Malala est une victime musulmane du terroriste Maulana Fazlullah (on peut être musulman et victime).

La juxtaposition de ces deux terroristes, et le souhait de les voir disparaître, amènent l’idée qu’ils s’entretuent… Cela apparaît comme possible et désirable.
Nous organisons donc leur rencontre et leur duel, en nous appuyant sur « Le Grand Combat » d’Henri Michaux.
Bien sûr, ce duel aura lieu à Jérusalem. Mais les deux terroristes survivent.
Piotr, dans son camion, poursuit Breivik (nous reprenons la poursuite infernale de la nouvelle « Duel », de Richard Matheson, qui a été portée à l’écran par Spielberg dans le film du même nom).
Mais je ne veux pas que Piotr écrase Breivik. Un héros moderne ne tue pas (ou alors en situation de légitime défense).
Une élève veut absolument introduire des zombies dans le roman. Mais la progression commune à toutes les classes impose de commencer l’année avec un roman réaliste… Nous trouvons un compromis : le zombie apparaîtra dans le cauchemar d’un personnage.
Les rimes du rap de Zanzibar génèrent un autre cauchemar : être transformé en cafard. C’est l’occasion de kidnapper les premières pages de « La Métamorphose »  de Kafka.

Les élèves imaginent alors le dilemme cornélien d’un douanier, Michel, qui garde « l’affrontière » (sic).
Son monologue s’inspire des stances du Cid, de Corneille.
Il a été choqué par la mort tragique d’Aylan, ce jeune « Dormeur » qu’il compare à celui de Rimbaud. Il pense à son propre fils, Julian.
              J’aurais aimé que les élèves décident de faire de ce garde-frontière un héros, qu’ils lui fassent ouvrir la frontière à tous les migrants… Ce ne fut pas le cas. Au contraire : plusieurs des collégiens  voulaient absolument que notre douanier reste fidèle au poste, droit dans ses bottes. Notre roman collectif  était alors dans une impasse.
Et puis l’une des élèves trouva la solution : notre garde ne serait ni le héros que je rêvais, ni un fonctionnaire insensible… Il tomberait amoureux d’une jeune Syrienne, Safiria, qui laisse la guerre derrière elle.
Le monologue de Safiria s’inspire du poème « Barbara », de Jacques Prévert (Prévert, dont « Le Temps perdu » a fourni les premières lignes du roman).
Mac Orlan fournit la description du chant de Safiria.
Michel ouvre la frontière pour cette belle Syrienne. Il embrasse Safiria. (« Smack », propose un élève… C’est un peu court… Pour raconter dignement ce baiser, nous faisons appel à Edmond Rostand (« Cyrano de Bergerac »), Guy de Maupassant, Emile  Zola, Paul Verlaine…
Une élève ajoute : « ils s’embrasent (sic) langoureusement, doucement, mais sûrement ». Quand la faute d’orthographe devient métaphore…
Pour exprimer son amour à cette femme, Michel murmure à Safiria un poème de Lamartine, « A une jeune arabe ».
Puis il décide de quitter son poste - comme Boris Vian dans « Le Déserteur ».
Je pensais que Michel pourrait être abattu par la police (j’aurais aimé en faire un martyr de l’humanisme), mais une élève a préféré qu’il soit arrêté et jugé. Dont acte.
Cela permettait d’écrire son procès.
L’interrogatoire mené par le procureur, et les réponses du garde-frontière rebelle   s’inspirent de la « Lettre » de Martin Luther King.


Le plaidoyer de l’avocat de la défense vient de Thoreau, « Plaidoyer pour John Brown ».
Avant d’être arrêté, Michel Brown a confié son fils Julian à nos voyageurs.
Julian devient le porte-parole des migrants. Il prononce des discours, et les met en ligne sur internet.


Ils proviennent de  celui du barbier dans « Le Dictateur », de Charlie Chaplin, et de celui de Gwynplaine, dans « L’Homme qui rit », d’Hugo.
Ainsi que « L’avenir » et « Les barbares de la civilisation », dans « Les Misérables ».
              Nos voyageurs continuent leur périple.
Philippe Dubois reprend la  magnifique profession de foi humaniste et laïque qu’Abdellatif Laabi a écrite au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo, « J’atteste ».
Blaise Cendrars, dans « La Prose du Transsibérien », fournit le récit d’un voyage. L’écrivain français traversait la Russie : son poème nous aidera à raconter la traversée de l’Egypte.
Breivik tente de tuer Julian. La scène est reprise de l’autobiographie de Malala, quand  elle raconte l’attentat dont elle a été victime. Il suffit de changer le nom du terroriste : les terroristes, qu’ils soient chrétiens ou musulmans, commettent les mêmes meurtres ignobles, et leurs victimes connaissent les mêmes souffrances, qu’elles soient musulmanes ou chrétiennes...
Un personnage se sacrifie pour sauver Julian. Les élèves décident que c’est le professeur, Philippe Dubois. La scène est reprise des « Misérables », d’Hugo, quand Eponine sauve Marius.
              J’invite les élèves, pour le prochain cours, à imaginer un dialogue entre notre Malala fictive  et  Julian après cet attentat fictif.
              Là-dessus se produisent les attentats bien trop réels du vendredi 13 novembre. Et il s’avère que la vraie Malala envoie un tweet aux Français, pour leur exprimer son soutien contre le terrorisme. Pour rédiger notre dialogue, nous nous inspirons d’une vraie interview de Malala, et de son opposition aux drones américains.
Plusieurs élèves réclament que l’on torture les meurtriers de ce 13 novembre, ou les terroristes du roman, et ils font des propositions précises : leur couper les mains, les écarteler, etc… Aucun élève ne lève la main pour s’opposer à cette idée, à laquelle je m’oppose : si nous agissions ainsi, nous deviendrions des barbares…
Mais j’accepte un compromis : à l’intérieur d’un rêve, l’un de nos personnages imaginera qu’il torture un terroriste.
J’amène alors une scène de torture, la fin de « Salammbô », de Flaubert.
Après lecture, une élève réagit, en s’exclamant : « c’est dégueulasse ! ».
La mise en mots de l’acte de torture a permis de faire comprendre son aspect inhumain.
              A la demande d’une partie significative des élèves, ce chapitre sera retiré du livre avant que nous le placions en libre téléchargement sur le site du collège.
Julian fait le deuil de Philippe, en reprenant certaines phrases prononcées par Julos Beaucarne après le meurtre de sa femme.
              Ce même Julian dénonce l’attentat qu’il a subi, et ses mots sont lourds en ce mois de novembre 2015. Luis Sepulveda fournit quelques-uns d’entre eux, avec le texte « Venez voir le sang dans les rues », écrit à propos des attentats de Madrid en 2004.
John Lennon offre à nos voyageurs, avec la chanson « Imagine », la force d’espérer.
Pour une élève, pas question que les terroristes survivent. Or, je rappelle que la peine de mort a été abolie en France. Compromis : c’est un meurtrier incarcéré qui poignardera Breivik. (Hugo fournit justement, avec « Claude Gueux », le récit d’un meurtre en prison.)
Quant à Maulana Fazlullah, il sera tué par un policier en situation de légitime défense, alors qu’il réessaie de tuer Malala.
              Le 13 novembre sonne la fin du roman : en effet, il devient particulièrement difficile de parler des migrants  à l’heure où le Président de la République annonce la fermeture des frontières. C’est compliqué d’affirmer qu’il ne faut tuer personne, au moment où François Hollande annonce des bombardements en Syrie…
Le rêve de paix et de fraternité a duré quelques semaines.
Il va se réfugier dans l’imaginaire, dans l’espoir, dans l’avenir : en effet, le roman se tourne vers l’anticipation : en 2042, les frontières auront disparu, la paix règnera ; notre garde-frontière sera libéré après avoir passé 27 ans en prison (comme Nelson Mandela, qui fournit le dernier discours).
Pour finir, il ne reste plus qu’à choisir un titre pour ce roman.
J’aurais aimé « Le chant des Syriennes », mais la classe plébiscite : « (On devait partir à Zanzibar mais…) …C’est parti en STEACK. »
              Voilà comment nous avons détourné certaines pages de grands classiques de la littérature pour écrire notre roman.
              Proposition : réunissez vos pages préférées, et écrivez un texte qui s’inspire de chacune d’elles.

Pour télécharger le roman :