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vendredi 11 novembre 2016

SEPULVEDA - L ILE PERDUE

L’ÎLE PERDUE
Luis Sepulveda

Elle s’appelle Mali Lošinj et vue du ciel elle apparaît comme une tache ocre sur la mer Adriatique, en face de la côte d’un pays qui s’appelait la Yougoslavie. Un jour j’y suis allé, sans grands projets ni délais, et dans une vieille maison d’Artatore j’ai écrit le manuscrit de ce qui allait devenir mon premier roman.
Partout fleurissaient les pruniers, les lauriers-roses et les gens. Fleurissait, par exemple, Olga, une belle Croate qui partageait les tâches de sa pension avec son amour pour la voix déchirée de Camarón de la Isla. Fleurissait Stan, un Slovène qui allumait tous les soirs son barbecue, ouvrait des bouteilles de sliwovitz et invitait voisins et passants à jouir de l’hospitalité de sa terrasse. Fleurissait Gojko, un Monténégrin qui fournissait poissons et calmars pour la fête, et Vlado, un Macédonien qui chantait des arias incompréhensibles et non moins belles pour autant. Avec ses récits bien ficelés fleurissait Levinger, le pharmacien bosniaque, juif, ex-infirmier des partisans antifascistes. Parfois, Pantho, un Serbe expulsé de la Marine, jouait de l’accordéon, nous chantions tous, et à la deuxième bouteille de sliwovitz nous fraternisions par d’affectueux diminutifs : Olgitsa, Stanitsa, Goykitsa, Vladitsa, Panthitsa. Nous nous comprenions grâce à une salade babélienne d’italien, d’allemand, d’espagnol, de français et de serbo- croate.
— Tout ce qui compte, c’est qu’on se comprenne, me disaient-ils.
— En Yougoslavie on se comprend, répétaient-ils. Tschibili, salud, prosit, salute, santé.
Mali Lošinj fut pendant plusieurs années mon paradis secret, jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose ; quelque chose que l’on voyait venir et qu’aucun de mes amis n’était capable d’expliquer, mais que l’on percevait dans un changement d’humeur, ou dans une réaction de rejet lorsqu’il était question de l’histoire du pays.
Quand la bestialité du nationalisme serbe ressortit des musées  l’attirail  tchetnik et que la bestialité du nationalisme croate s’habilla en  oustacha , l’île ne resta pas à l’écart du conflit. Olga ferma les portes de son cœur au flamenco et celles de sa pension à quiconque n’était pas croate. Pantho se réveilla un jour en marchant seul dans les rues d’Artatore, traînant derrière lui un drapeau serbe et une vieille haine mêlée d’alcool. Le joyeux analphabète qui jouait de l’accordéon répétait le discours grossier de tous les nationalistes et attaquait particulièrement le juif Levinger, en l’accusant, parce qu’il était Bosniaque, d’être un fondamentaliste islamique. Stan partit à Ljubljana et de sa belle maison d’Artatore il ne reste que des photos mutilées par les ciseaux de la rancœur. Gojko et Vlado eux aussi quittèrent l’île, effrayés par Pantho, qui insistait pour les faire mettre en rang dans son triste défilé en l’honneur de la grande Serbie, et par Olga qui voyait en eux un danger orthodoxe pour sa grande Croatie catholique. Levinger s’installa à Sarajevo peu avant que ne commence le siège serbe. Il m’écrivit une lettre douloureuse : « Il nous a manqué au moins deux générations pour nous libérer du cancer nationaliste dont l’unique symptôme est la haine ».
Chaque fois que je vois la tache de Mali Lošinj sur une carte je sais que l’île est toujours là, sur l’Adriatique, mais je sais aussi que je l’ai perdue pour toujours. Que s’est-il passé ? Je connais l’histoire des Balkans mais je n’arrive pas à comprendre le problème actuel, et je suis sûr que la plupart des Serbes, des Croates, des Monténégrins, des Kosovars, des Slovènes, des Bosniaques et des Macédoniens ne le comprennent pas non plus, car ils n’ont connu que l’efficace manipulation de l’histoire officielle, celle qu’écrivent les vainqueurs.
Peut-être, comme le dit Levinger dans sa lettre, que ces deux générations qui ont manqué auraient osé regarder en face leur histoire mouvementée afin que l’idée toujours fraternelle de justice ouvre le pas à la seule transition possible : celle qui écrase les haines et impose la raison.
L’île perdue me fait mal et me répète que les peuples qui ne connaissent pas à fond leur histoire tombent facilement entre les mains d’escrocs, de faux prophètes, et commettent de nouveau les mêmes erreurs.