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samedi 20 décembre 2008

Copieur!

Portraits de Détectives

• 1 - Sherlock Holmes

La première apparition de Sherlock Holmes a lieu dans le roman Etude en rouge, de 1887. La description de ce personnage est faite par le docteur Watson qui vient de le rencontrer : tous deux cherchant un logis, ils vont décider de partager un appartement à Londres.

Sherlock Holmes ne paraissait certes pas difficile à vivre ! C’était, à sa manière, un homme tranquille, avec des habitudes invariables. Il était rarement debout après dix heures du soir et le matin, immanquablement, avant que j’eusse quitté mon lit, il avait pris son petit déjeuner et était sorti. Tantôt il passait la journée au laboratoire de chimie, tantôt dans les salles de dissection ; de temps à autre, il faisait une longue marche qui, semblait-il, le conduisait parmi les quartiers les plus mal famés. Dans ses accès de travail, il déployait une énergie à toute épreuve ; puis venait la réaction : pendant de longues journées, il restait étendu sur le canapé sans rien dire, sans remuer un muscle, depuis le matin jusqu’au soir. Alors, son regard devenait si rêveur et si vague, que j’aurais pu le soupçonner de s’adonner à quelque narcotique ; mais sa sobriété en tout, sa tempérance habituelle interdisaient une telle supposition.

A mesure que les semaines passaient, je sentais croître et s’approfondir l’intérêt qu’il m’inspirait ainsi que me curiosité touchant les buts de son existence. Sa personne même, son apparence ne pouvaient laisser de frapper l’observateur le plus distrait. Il mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt, mais il était si expressivement mince qu’il paraissait beaucoup plus grand. Ses yeux étaient si vifs et perçants – sauf dans les intervalles auxquels j’ai fait allusion. Son nez aquilin et fin donnait à sa physionomie un air attentif et décidé. La forme carrée et proéminente de son menton indiquait aussi l’homme volontaire. Ses mains étaient toujours tachées d’encre ou maculées de produits chimiques ; cependant il possédait une extraordinaire délicatesse du toucher ; j’eux souvent l’occasion de le constater en le regardant manier ses fragiles instructions de chimie.

Conan Doyle, Sherlock Holmes. Une étude en rouge

• 2 - Guillaume de Baskerville

Le Nom de la Rose de Umberto Eco, peut (entre autres) être considéré comme un polar du Moyen Age : l’action se passe en 1327. Le jeune Adso, le narrateur, issu d’une noble famille mais destiné à la vie contemplative, a été placé auprès du docte franciscain, frère Guillaume de Baskerville. Ce dernier est appelé dans une grande abbaye pour résoudre une enquête criminelle.

Or donc l’apparence physique de frère Guillaume était telle qu’elle attirait l’attention de l’observateur le plus distrait. Sa taille dépassait celle d’un homme normal, et il était si maigre qu’il en paraissait plus grand. Il avait les yeux vifs et pénétrants ; son nez effilé et légèrement aquilin conférait à son visage l’expression de quelqu’un qui veille, sauf dans les moments de torpeur dont je parlerai. Son menton aussi révélait en lui une forte volonté, même si son visage allongé et recouvert d’éphélides1 – comme souventes fois je le vis chez les gens nés entre l’Hibernie et la Northumbrie2 – pouvait parfois exprimer incertitude et perplexité. Je m’aperçus avec le temps que ce qui paraissait manque d’assurance était au contraire et seulement curiosité, mais au début je savais bien peu de cette vertu, que je croyais plutôt une passion de l’esprit concupiscible3, pensant que l’esprit rationnel ne devait pas s’en nourrir, comme il ne se repaissait que du vrai, qu’on connaît déjà (arguais-je) dès le commencement.

Enfant que j’étais, la première chose qui m’avait frappée chez lui, c’étaient certains toupillons de poils jaunâtres qui sortaient de ses oreilles, et ses sourcils touffus et blonds. Il pouvait compter cinquante printemps et il était donc déjà très vieux, mais son corps se déplaçait avec une agilité qui me faisait souvent défaut à moi-même. Son énergie paraissait inépuisable, quand il devait affronter un excès d’activité. Mais de temps en temps, comme si son esprit vital participait de l’écrevisse, il allait à reculons dans des moments d’inertie, et je le vis rester des heures durant sur son grabat dans sa cellule, prononçant à grand peine quelques monosyllabes, sans contracter un seul muscle de son visage. En ces occasions-là, apparaissait dans ses yeux une expression de vide et d’absence, et j’aurais soupçonné qu’il était sous l’empire de quelque substance végétale susceptible de donner des visions, si l’évidente tempérance qui réglait sa vie ne m’avait pas induit à repousser cette pensée. Toutefois je ne cacherai pas que, au cours du voyage, il s’était parfois arrêté au bord d’un pré, à l’orée d’une forêt, pour recueillir certaine herbe (toujours la même, je crois) ; et il se mettait à la mastiquer l’air absorbé.

Umberto Eco, Le Nom de la Rose

1 Taches de rousseur
2 Régions de Nord
3 Qui est attiré par les biens terrestres, l’aspect sensuel des choses terrestres.

dimanche 9 novembre 2008

Albert Londres au Bagne en Guyane

Albert Londres, "Le Bagne"
Le livre est le récit d'une enquête d'Albert Londres sur la vie des bagnards en Guyane. Il a visité les "cases" (les cellules) des prisonniers.

Le soir, à huit heures, à l’île Royale, le commandant me dit :
– Cela vous intéresserait de jeter un coup d’œil dans une case, la nuit ?
– Oui.
– Si vous entrez, vous ne verrez rien : ils se donneront en spectacle. Je vais vous conduire devant un judas. Vous y resterez le temps que vous voudrez.
Ils étaient allongés sur deux longs bat-flancs, le pied pris dans la manille. De petits halos faisaient des taches de lumière. C’étaient les boites de sardines qui éclairaient. Ils ne jouaient pas aux cartes. Quelques-uns se promenaient, ceux qui avaient pu se déferrer. Les manilles sont d’un même diamètre et des chevilles sont plus fines que d’autres. Ils parlaient de l’événement du jour, de la visite du journaliste.
– Tu crois qu’il y fera quelque chose ? Rien, j’te dis. D’ailleurs, nous n’avons plus rien de commun avec les hommes, nous sommes un parc à bestiaux.
– Ça ne peut tout de même pas durer toute la vie.
– T’avais qu’à ne pas tuer un homme.
– Et toi, qui qu’t’as tué ?
– Prends le bateau et va le demander au juge d’instruction du Mans, s’il veut te recevoir.
Aucun ne dormait. Un sourd brouhaha flottait, déchiré de temps en temps d’un éclat de voix fauve. Par l’odeur et la vue, cela tenait de la ménagerie.
– J’irai le trouver, demain, pour lui prouver que je ne suis pas fou. Ah ! le surveillant dit que je suis fou ! J’irai le trouver, le journaliste.
– Et puis, après ? C’est de la clique, comme les autres.
Et l’un, d’un ton de faubourg, me fixa définitivement sur la nature de ma personne :
– Va ! ne crains rien, il fait partie de la viande qu’on soigne !

QUESTIONS:

I -Mettre les phrases suivantes au discours indirect.

a) Le commandant me demanda :
– Cela vous intéresserait de jeter un coup d’œil dans une case, la nuit ?

b) Le commandant me déclara :
– Si vous entrez, vous ne verrez rien : ils se donneront en spectacle. Je vais vous conduire devant un judas. Vous y resterez le temps que vous voudrez.

II
1. A quel registre de langue sont les deux questions des détenus? Réécrivez ces deux questions au registre courant.
2. A quoi le premier détenu compare-t-il les prisonniers? Dans quelle phrase le journaliste reprend-il la même comparaison?
3. Ecrivez, comme suite à ce texte, un dialogue entre deux détenus: l'un veut parler au journaliste, l'autre pense que c'est inutile. Développez les arguments des personnages.
4. Qu'est-ce qu'une "manille" dans ce texte?
5. Réécrire au présent : " Ils étaient allongés sur deux longs bat-flancs, le pied pris dans la manille. De petits halos faisaient des taches de lumière. C’étaient les boites de sardines qui éclairaient. Ils ne jouaient pas aux cartes. Quelques-uns se promenaient, ceux qui avaient pu se déferrer."
6.

Martin Luther King - 2

Voici les 6 réponses:

dans le désordre...

(justifier en entourant les mots qui vous permettent de répondre)

Réponse n°1 - Vous exprimez une grande inquiétude à l’idée que nous sommes disposés à enfreindre la loi. Voilà certainement un souci légitime. Comme nous avons si diligemment prôné l’obéissance à l’arrêt de la Cour suprême interdisant, en 1954, la ségrégation dans les écoles publiques, il peut sembler paradoxal, au premier abord, de nous voir enfreindre la loi en toute conscience. On pourrait fort bien nous demander :
« Comment pouvez-vous recommander de violer certaines lois et d’en respecter certaines autres ? »
La réponse repose sur le fait qu’il existe deux catégories de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je suis le premier à prêcher l’obéissance aux lois justes. L’obéissance aux lois justes n’est pas seulement un devoir juridique, c’est aussi un devoir moral. Inversement, chacun est moralement tenu de désobéir aux lois injustes. J’abonderais dans le sens de Saint-Augustin pour qui « une loi injuste n’est pas une loi ».
Quelle est la différence entre les unes et les autres ? Comment déterminer si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une prescription établie par l’homme en conformité avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une prescription qui ne se trouve pas en harmonie avec la loi morale. Pour le dire dans les termes qu’emploie saint Thomas d’Aquin, une loi injuste est une loi humaine qui ne plonge pas ses racines dans la loi naturelle et éternelle. Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d’infériorité.
Nous ne pourrons jamais oublier que tous les agissements de Hitler en Allemagne étaient « légaux ». Il était « illégal » d’aider et de réconforter un Juif dans l’Allemagne de Hitler. Mais je suis sûr que si j’avais vécu en Allemagne à cette époque-là, j’aurais aidé et réconforté mes frères Juifs même si c’était illégal.

Réponse n°2 - Prétendre que le temps, à lui seul, guérira inéluctablement tous les maux, voilà une idée étrangement irrationnelle. En réalité, le temps est neutre ; il peut être utilisé pour construire ou pour détruire. J’en suis venu à penser que les hommes de mauvaise volonté l’ont mis à profit bien plus efficacement que les hommes de bonne volonté. Notre génération ne doit pas se reprocher seulement les actes et les paroles au vitriol des méchants, mais aussi l’effrayant silence des justes.

Réponse n°3 - Quand vous avez vu des populaces lyncher vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et soeurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attractions qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce que ce parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : « Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ? » ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce que aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : « Blancs », « Noirs » ; quand votre prénom est « négro » et votre nom « mon garçon » (quel que soit votre âge); quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement « Madame » ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. Il vient un temps où la coupe est pleine et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes du désespoir.

Réponse n°4 - Je n’ai pas demandé à mon peuple : « Oublie tes sujets de mécontentement. » J’ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal, et qu’il pouvait être canalisé vers l’expression créatrice d’une action directe non violente. C’est cela qui est dénoncé aujourd’hui comme extrémiste.
Je dois admettre que j’ai tout d’abord été déçu de le voir ainsi qualifié. Mais en continuant de réfléchir à la question, j’ai progressivement ressenti une certaine satisfaction d’être considéré comme un extrémiste.
Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour – « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent » ?
Abraham Lincoln n’était-il pas un extrémiste – « Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave » ?
Thomas Jefferson n’était-il pas un extrémiste – « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été créés égaux » ?
Aussi la question n’est-elle pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de savoir quelle sorte d’extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l’amour ou pour la haine ? Serons-nous des extrémistes pour la préservation de l’injustice ou pour la cause de la justice ?

Réponse n°5 - La seule réponse que nous pouvons donner, c’est que le nouveau pouvoir, comme l’ancien, a besoin d’être bousculé pour enfin agir.
L’histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints. Il arrive que des individus soient touchés par la lumière de la morale et renoncent d’eux même à leurs attitudes injustes, mais les groupes ont rarement autant de moralité que les individus. Nous avons douloureusement appris que la liberté n’est jamais accordée de bon gré par l’oppresseur ; elle doit être exigée par l’opprimé. Franchement, je ne me suis jamais engagé dans un mouvement d’action directe à un moment jugé « opportun », d’après le calendrier de ceux qui n’ont pas indûment subi les maux de la ségrégation.

Réponse n°6 - J’avais espéré que les blancs modérés le comprendraient : la loi et l’ordre ont pour objet l’établissement de la justice ; quand ils viennent à y manquer, ils se transforment en dangereux barrages dressés contre le progrès social. J’avais espéré que les blancs modérés le comprendraient : l’état de tension actuel dans le Sud n’est qu’une transition nécessaire : il nous faut sortir d’une phase détestable de paix négative, où le noir accepte passivement son sort injuste, et entrer dans une phase de paix positive et pleine de sens, où tous les hommes respecteront la dignité et la valeur de la personne humaine.
En réalité, ce n’est pas nous qui créons la tension en nous lançant dans l’action directe non-violente de désobéissance civique. Nous nous contentons de rendre visible une tension cachée qui existe déjà. Nous l’étalons au grand jour, là où elle peut être observée et traitée. Comme un abcès qui ne peut pas être traité et guéri tant qu’il reste interne, invisible, mais qui doit être ouvert et exposé, dans toute sa laideur purulente, aux remèdes naturels que sont l’air et la lumière, de même l’injustice doit être exposée, avec toutes les tensions que cela entraîne, à la lumière de la conscience humaine et à l’air de l’opinion publique, avant de pouvoir être guérie.

Martin Luther King - 1

"Pourquoi nous ne pouvons pas attendre"
Lettre aux Blancs modérés, à propos de la légitime impatience des Noirs;
par: Martin Luther King (avril 1963)

Écrite pendant un séjour en prison, suite à une action directe de désobéissance civique (occupation de lieux publics légalement réservés aux Blancs), cette lettre est adressée aux Blancs qui critiquent la ségrégation, mais qui font aux activistes noirs plusieurs reproches:
a - « Pourquoi ne pas avoir donné aux nouveaux élus le temps d’agir ? ».
b - « Attendez ! »
c - « Pourquoi prônez-vous la désobéissance ? »
d - « Vous provoquez des tensions ! »
e - « Faites confiance au temps : il travaille pour vous ! »
f - « Ne soyez pas extrémistes ! »

Imaginez les réponses de Martin Luther King à ces reproches.

samedi 25 octobre 2008

Auster - Plus-que-parfait

Voici la première phrase du roman "La musique du hasard",de Paul Auster :
"Pendant une année entière, il ne fit que rouler, aller et venir à travers l’Amérique en attendant l’épuisement de ses ressources."
Après avoir lu cette première phrase, quelles questions vous posez-vous sur cette histoire?

LE PLUS-QUE-PARFAIT
On forme le plus-que-parfait :

en conjuguant l'...................... à l' .........................

et en ajoutant le ..................... ......................

On emploie le plus-que-parfait pour........................... ...................

texte A
Nashe avait roulé pendant sept heures d’affilée, s’était arrêté un moment pour faire le plein d’essence, puis avait continué pendant six heures jusqu’à ce que l’épuisement le gagne enfin. Il se trouvait alors dans le nord du Wyoming, et l’aube commençait à poindre à l’horizon. Il était descendu dans un motel, avait dormi huit ou neuf heures comme une masse, puis était allé se choisir sur le menu du restaurant voisin, où le service était continu, un petit déjeuner de steak et d’œufs. Il avait repris le volant en fin d’après-midi et, cette fois encore, avait roulé durant la nuit entière pour ne s’arrêter qu’après avoir parcouru la moitié du Nouveau-Mexique. A la fin de cette deuxième nuit, Nashe s’était rendu compte qu’il n’était plus maître de lui-même, qu’il était tombé sous la coupe de quelque force étrange et irrésistible.
Tel un animal affolé, il fonçait à l’aveuglette d’un nulle part à un autre, mais si souvent qu’il décidât de cesser, il ne pouvait s’y résoudre. Chaque matin, il s’endormait en se disant qu’il en avait assez, que cela ne se répéterait plus, et chaque après-midi il se réveillait avec la même impatience, le même besoin irrésistible de remonter dans sa voiture. Il voulait retrouver cette solitude, cette course nocturne à travers le vide, le vrombissement de la route contre sa peau. Il avait continué ainsi tout au long de ces deux semaines, allant chaque jour un peu plus loin, s’efforçant chaque jour de tenir un peu plus longtemps que le jour précédent. Il avait parcouru tout l’ouest du pays, zigzaguant d’un côté à l’autre, de l’Oregon au Texas, dévalant les immenses autoroutes désertes qui sillonnent l’Arizona, le Montana et l’Utah. Il ne s’agissait même pas d’admirer les paysages, il regardait à peine autour de lui, et si l’on excepte une phrase de-ci, de-là pour acheter de l’essence ou commander à manger, il n’avait pas prononcé un seul mot.

1. Souligner les verbes au plus-que-parfait dans le premier paragraphe.
2. Réécrire le premier paragraphe à la première personne du singulier.

texte B
Quand enfin Nashe était revenu à Boston, il tenait pour évident que c’était terminé, qu’il avait réussi à se débarrasser du virus bizarre dont il avait été atteint, et qu’il allait à présent reprendre le pli de son ancienne existence. Au début, tout avait paru bien se passer. Le jour de son retour, on l’avait charrié, à la caserne, parce qu’il n’était pas bronzé ("Où t’as été, Nashe, t’as passé tes vacances au fond d’une grotte ?") et en milieu de matinée il rigolait des blagues et des histoires habituelles.
Il y avait eu un grand incendie à Roxbury ce soir-là et, quand la sirène avait sonné pour réclamer des voitures de renfort, Nashe avait même été jusqu’à prétendre qu’il était content d’être rentré, que ça lui avait pesé d’être loin de l’action. Mais cette disposition ne devait pas durer, dès la fin de la semaine il s’était aperçu qu’il devenait nerveux, qu’il ne pouvait fermer les yeux le soir sans penser à la voiture. Il avait profité de son jour de congé pour faire un aller et retour dans le Maine, mais cela n’avait apparemment qu’aggravé la situation, car il restait insatisfait, dévoré d’envie de se retrouver au volant.
En dépit de ses efforts pour recouvrer son équilibre, son esprit revenait sans cesse à la route, à la jubilation qu’il avait ressentie au cours de ces deux semaines, et il avait peu à peu commencé à considérer son cas comme désespéré. Il n’avait aucune envie de renoncer à son travail mais, puisqu’il ne pouvait plus espérer de vacances, quelle autre solution envisager ? Nashe avait passé sept ans chez les pompiers, et il se sentait horrifié à la seule évocation d’une telle possibilité — les abandonner sur un coup de tête, à cause d’une vague inquiétude. Cet emploi était le premier qui eût jamais signifié quelque chose à ses yeux et il avait toujours considéré qu’il avait eu de la chance de le trouver. Après avoir interrompu ses études, il avait tâté de plusieurs métiers pendant quelques années — vendeur dans une librairie, déménageur, barman, chauffeur de taxi — et ne s’était présenté à l’examen d’admission au corps des pompiers qu’un peu par hasard, à cause d’un type rencontré un soir dans son taxi, qui s’y préparait et l’avait persuadé d’essayer aussi. Ce type avait échoué, mais Nashe avait décroché le résultat le plus brillant de la session et s’était soudain vu proposer une profession à laquelle il avait dû penser pour la dernière fois quand il avait quatre ans. Donna avait ri quand il lui avait téléphoné pour lui annoncer la nouvelle, mais il avait tenu bon, et suivi l’entraînement. Une curieuse décision, sans aucun doute, mais ce travail l’intéressait et le satisfaisait, et il n’avait jamais remis en cause sa fidélité à ce choix. Quelques mois plus tôt, il lui eût été impossible d’imaginer qu’il pourrait s’en aller, mais c’était avant que sa vie ne se transformât en mauvais feuilleton, avant que la terre ne s’entrouvrît autour de lui pour l’engloutir. Le moment était peut-être arrivé de changer de cap. Il lui restait plus de soixante mille dollars en banque, peut-être fallait-il en profiter tant qu’il était encore temps.

1. Souligner les verbes au plus-que-parfait dans les paragraphes 2 et 3.
2. Réécrire le passage " Après avoir interrompu ses études, ... ce choix." (dans le paragraphe 3), en remplaçant Nashe par "je" et le plus-que-parfait par le passé composé.
3. Dictée.

texte C
Il savait que le piano aussi devrait disparaître mais, souhaitant n’y renoncer qu’au tout dernier moment, il l’avait laissé pour la fin. C’était un piano droit que sa mère lui avait offert à l’occasion de son treizième anniversaire, et il lui en avait toujours été reconnaissant, conscient de l’effort qu’elle avait dû fournir afin de rassembler la somme nécessaire. Sans illusions sur la qualité de son jeu, il s’arrangeait en général pour consacrer à l’instrument quelques heures par semaine et repasser tant bien que mal certains des morceaux qu’il avait appris dans son enfance. Cela ne manquait jamais d’exercer sur lui un effet calmant, comme si la musique l’avait aidé à distinguer plus clairement les choses, à comprendre sa place dans l’ordre invisible de l’univers. Une fois la maison vide, et lui prêt à partir, il était demeuré un jour de plus afin de donner devant les murs un long récital d’adieu. Il avait joué, l’un après l’autre, plusieurs douzaines de ses morceaux favoris, martelant le clavier jusqu’à ce que ses doigts endoloris l’obligent à s’arrêter. Téléphonant alors à l’accordeur auquel il avait eu recours pendant les six dernières années (un aveugle nommé Antonelli), il était convenu de lui vendre le Baldwin quatre cent cinquante dollars. Quand les déménageurs étaient arrivés, le lendemain matin, Nashe avait déjà consacré ce montant à l’achat de cassettes pour son autoradio. Ce geste lui avait semblé approprié — l’échange d’une sorte de musique contre une autre — et l’économie de cette transaction lui plaisait.
Après cela, rien ne pouvait plus le retenir. Il était resté pour regarder les hommes d’Antonelli sortir le piano de la maison puis, sans prendre la peine de dire au revoir à quiconque, il était parti. Sorti, tout simplement, monté dans sa voiture, et parti.

1. Souligner les verbes au plus-que-parfait.
2. Réécrire le dernier paragraphe en remplaçant "il" par "elle".
3. Dictée.

Melville à l'ile des esclaves

"L'île des esclaves" (H. Melville, Les Iles Enchantées)

J’ai recueilli jadis cette histoire d’un camarade de bord instruit des traditions et des usages de la vie sous les cieux étrangers. Au cours de la victorieuse révolte des Provinces espagnoles contre la vieille Espagne, un aventurier créole venu de Cuba, qui se battait pour le compte du Pérou, gagna par son courage et sa bonne fortune un haut rang dans l’armée patriote. Lorsque la guerre fut finie, le Pérou se trouva, à l’image de nombre de gentilshommes valeureux, libre et indépendant assurément, mais avec peu d’argent en caisse. Autrement dit, le Pérou n’avait pas de quoi payer leur solde à ses troupes. Mais le Créole - j’oublie son nom - proposa d’être payé en terres. On l’invita donc à choisir parmi les Iles Enchantées. Le soldat s’embarque aussitôt pour l’archipel, l’explore, revient, et déclare qu’il accepte qu’on lui cède par contrat une des ’îles. En bref, cet aventurier obtient d’être institué Maître suprême de l’île, un des princes des puissances terrestres.
Il fait alors afficher une proclamation par laquelle il invite des sujets à venir dans son royaume encore inhabité. Près de quatre-vingts âmes, hommes et femmes, répondent à son appel et, pourvus par leur chef du nécessaire, d’outils de diverses sortes, ainsi que de quelques vaches et chèvres, ils s’embarquent pour la terre promise ; le dernier à monter à bord, juste avant le départ, est le Créole lui-même, accompagné, fait étrange, d’une compagnie de cavalerie disciplinée de grands chiens menaçants. Ceux-ci, comme on l’observa durant la traversée, refusaient de se mêler aux émigrants et restaient groupés aristocratiquement autour de leur maître sur les hauteurs du gaillard d’arrière, jetant des regards dédaigneux sur la populace au-dessous d’eux, tout comme les soldats d’une garnison lancée dans une ville conquise regardent du haut des remparts l’indigne masse des citoyens qu’ils sont chargés de surveiller.
Aussitôt arrivée à bon port, la troupe, sous la direction de son seigneur et protecteur, entreprit de construire sa capitale. Sur la moins stérile des collines, ils font paître leurs vaches, tandis que les chèvres, aventurières par nature, explorent les lointaines solitudes de l’intérieur, à la recherche d’une maigre pitance d’herbages élevés ; pendant ce temps, l’abondance de poissons et de tortues satisfait leurs autres besoins.
Les désordres inhérents à la colonisation de régions primitives étaient accrus dans le cas présent par le caractère particulièrement indocile de beaucoup des colons. Sa Majesté fut pour finir contrainte de chasser et tuer de ses propres mains plusieurs de ses sujets rebelles qui, avec les intentions les plus douteuses, avaient clandestinement établi dans l’intérieur de l’île un campement d’où ils sortaient subrepticement la nuit pour rôder pieds nus et à pas de loup aux alentours du palais. Il faut cependant remarquer que les hommes les plus sûrs avaient été choisis, avant que ne soient prises des mesures si sévères, pour constituer une garde d’infanterie, subordonnée à la garde de cavalerie des chiens. Mais l’on peut se représenter dans une certaine mesure la situation politique de cette nation malheureuse si l’on considère que tous ceux qui ne faisaient pas partie de la garde n’étaient que des francs conspirateurs et des traîtres malfaisants.
Pour finir, la peine de mort fut tacitement abolie : l’on s’avisa que, si la dure loi de la chasse devait être appliquée à de tels sujets, il ne resterait avant longtemps au roi que peu, sinon plus, de gibier. La part humaine de la garde fut alors dispersée et il lui fut assigné de cultiver la terre et de faire pousser des pommes de terre, l’armée régulière se réduisant à présent au seul régiment des chiens. Ceux-ci étaient, à ce qu’on m’a dit, d’un caractère singulièrement féroce, bien qu’un dressage sévère les eût rendus dociles à leur maître. Armé jusqu’aux dents, le Créole se déplace à présent entouré de ses janissaires canins, dont les terribles aboiements s’avèrent tout aussi efficaces que des baïonnettes pour réprimer les mouvements de révolte.
Mais le nombre d’habitants de l’île, qui avait été tristement réduit par l’exercice de la justice devint pour lui source de tristesse et d’inquiétude. Or, l’île, qui possédait un peu d’eau douce, recevait occasionnellement la visite de baleiniers étrangers.


Par d’insidieux stratagèmes, il persuade de temps à autre certains marins de déserter leurs navires et de s’enrôler sous sa bannière. Aussitôt qu’ils sont portés manquants, leurs capitaines sollicitent la permission de se lancer à leur poursuite. Sur quoi Sa Majesté commence par les cacher avec beaucoup de soin, puis autorise les recherches sans restrictions. On ne retrouve par conséquent jamais les délinquants, et les navires repartent sans eux.
Ainsi, grâce à la politique de cet habile monarque, les nations étrangères se trouvaient lésées d’un certain nombre de leurs sujets, tandis que les siens se multipliaient considérablement.
Mais hélas pour les princes ambitieux! Ces marins sans loi, s’unissant à tous les autres membres de la garde et à toute la populace, se soulevèrent en une terrible mutinerie et défièrent leur maître. Il marcha contre eux avec tous ses chiens. Une bataille à mort s’ensuivit. Elle fit rage pendant trois heures, les chiens combattant avec bravoure et détermination, les marins ne se souciant de rien sinon de la victoire. Trois hommes et treize chiens périrent sur le champ de bataille, nombreux furent les blessés dans chaque camp, et le roi fut contraint de fuir avec ce qui restait de son régiment canin. L’ennemi les poursuivit et, à jets de pierres, les repoussa jusque dans les terres sauvages de l’intérieur. Abandonnant la poursuite, les vainqueurs revinrent au village sur la côte, défoncèrent les tonneaux d’alcool et proclamèrent la République. Les hommes qui avaient péri furent ensevelis avec les honneurs de la guerre et les chiens ignominieusement jetés à la mer. Enfin, poussé par l’excès de ses souffrances, le Créole fugitif descendit des collines et offrit de conclure la paix. Mais les rebelles refusèrent tout traité qui ne spécifierait pas son bannissement inconditionnel. En conséquence, le premier navire qui vint à passer ramena l’ex-roi au Pérou.
Sans doute pendant longtemps le monarque exilé, menant une vie pensive et rurale au Pérou, où il avait trouvé asile et protection dans son malheur, s’enquit-t-il de chaque navire qui revenait des Encantadas, dans l’espoir d’apprendre la chute de la République et son propre rappel au trône. Sans doute estimait-il que la République n’était qu’une lamentable expérience qui ne tarderait pas à se dissoudre. Mais non, les insurgés s’étaient associés en une démocratie. Ou plutôt, ce n’était en aucune manière une démocratie, mais une Emeutocratie permanente, qui se glorifiait de n’avoir d’autre loi que l’absence de loi. L’île fut proclamée asile des opprimés de toutes les marines. Chaque loup de mer en fuite était salué comme un martyr de la cause de la liberté et immédiatement institué citoyen déguenillé de cette nation universelle. C’était en vain que les capitaines des marins fugitifs s’efforçaient de les rattraper. Leurs nouveaux compatriotes étaient prêts à distribuer pour eux nombre de bons poings. Ils avaient peu de canons, mais il ne fallait pas leur chercher noise. Tellement bien qu’à la fin aucun navire averti de la réputation de ce pays n’osait y accoster, quelque aigu que fût son besoin de se restaurer.
Elle devint le repaire inattaqué de toutes sortes de desperados qui, au nom de la liberté, ne faisaient que ce qui leur plaisait. Leur nombre fluctuait continuellement. Des marins, désertant leur navire sur d’autres îles ou en mer dans des chaloupes quelque part dans son voisinage, faisaient cap vers l’île, comme vers leur sûre terre d’asile ; tandis que de temps à autres un certain nombre de marins, rassassiés de la vie sur l’île, traversaient la mer pour gagner les terres voisines et, là, se faisant passer auprès de capitaines étrangers pour des marins naufragés, réussissaient souvent à monter à bord.
Par une nuit de mon premier voyage dans l’archipel, notre navire glissait sur l’eau, quand quelqu’un cria: « Ohé ! Un feu ! » Nous vîmes alors un fanal brûler sur quelque obscure terre à l’écart de notre trajectoire. Notre second connaissait mal cette partie du monde. Se dirigeant vers le capitaine, il demanda : « Capitaine, faut-il mettre une chaloupe à la mer ? Ce doit être des naufragés. »
Le capitaine eut un rire sardonique, et, levant le poing vers le fanal, il lança un juron et dit : « Non, non, vieilles canailles, vous n’attirerez pas par vos ruses une de mes chaloupes à terre en cette belle nuit. Vous faites bien, voleurs, c’est bienveillance de votre part que de hisser là-bas un feu comme sur un récif dangereux. Aucun homme sensé n’est tenté de quitter sa route pour voir ce qui se passe, mais au contraire ce feu enjoint à chacun de ne pas s’approcher de la côte; du nerf, M. le second. »

1. Dictée (page 1, paragraphe 2). (H. Melville, Les Iles Enchantées)
2. Réécriture de la dictée: remplacer le présent par le passé simple.
3. Dans le paragraphe qui commence par "Par d’insidieux stratagèmes..." (p. 1): remplacer le présent par l'imparfait.
4. Imaginer un dialogue argumentatif où le Créole persuade un marin de déserter pour son île.
5. Dans le paragraphe qui commence par "Mais hélas..." (p. 2), soulignez les verbes au passé simple.
6. Comment est formé le mot "émeutocratie"?
7. Imaginer : le bateau s'échoue sur l'île... Ecrire le dialogue entre le maître et son serviteur...

DS Jack London

Voici les premières lignes de la nouvelle " L’Amour de la vie", de Jack London (1907)
Alors qu’ils descendaient le long de la berge en boitant douloureusement, l’homme qui marchait le premier chancela soudain parmi les rochers. Tous deux étaient fatigués et faibles, leurs visages contractés avaient cette expression de patience que donnent les privations longtemps endurées. Ils étaient lourdement chargés de couvertures roulées et retenues par des courroies à leurs épaules : d’autres sangles qui leur passaient sur le front aidaient à soutenir le fardeau. Chaque homme portait un fusil et marchait plié en deux, les épaules en avant, la tête penchée, les yeux à terre.
— Si seulement j’avais deux cartouches… Dire que notre réserve est là-bas, enfouie dans notre cache, dit le second homme.
Sa voix était atone et lugubre. Il parlait sans enthousiasme ; l’autre qui traversait en boitant le courant écumant et laiteux, parmi les rochers, ne répondit pas.
Son compagnon le suivit sur les talons. Ils n’avaient pas enlevé leurs chaussures. L’eau était si froide que leurs chevilles leur faisaient mal et que leurs pieds s’engourdirent. À certains endroits, l’eau atteignait leurs genoux et tous deux chancelaient en cherchant où mettre le pied.
Celui qui était derrière glissa sur une pierre lisse, tomba presque mais reprit son équilibre d’un violent effort ; au même instant, il cria de douleur. Il se sentit faible et la tête lui tourna ; tandis qu’il titubait, il étendit sa main libre comme s’il cherchait un support dans le vide. Une fois d’aplomb, il avança mais glissa de nouveau et manqua de tomber. Alors il se tint immobile et regarda l’autre qui pas une fois n’avait tourné la tête.
Pendant une minute entière, il resta sans bouger comme s’il se consultait, puis il cria :
— Bill, je me suis foulé la cheville.
Bill, sans un regard derrière lui, continua à chanceler au travers du courant laiteux. L’homme le vit s’en éloigner, et quoique son visage fût aussi dénué d’expression qu’auparavant, ses yeux étaient semblables à ceux d’une biche blessée.
Son compagnon monta en boitant la berge opposée, et continua son chemin droit devant lui, sans se retourner. L’homme qui était encore au milieu du courant le regarda. Ses lèvres tremblèrent un peu, sa langue sortit pour les humecter et le poil rude et brun qui les couvrait remua visiblement.
— Bill ! cria-t-il.
C’était le cri implorant d’un homme en détresse, mais Bill ne bougea pas la tête : l’autre le regarda s’éloigner ; il boitait grotesquement et titubait, en montant d’un pas indécis la pente douce qui allait rejoindre la ligne délicate que la petite colline traçait à l’horizon. Ses yeux suivirent Bill jusqu’au moment où il eut atteint la crête et disparu. Alors il détourna son regard et lentement contempla le cercle du monde dans lequel il restait seul, maintenant que son compagnon était parti.
Près de l’horizon, le feu du soleil couvait, obscur et presque masqué par les brouillards et les vapeurs informes, mais qui donnaient une impression de masse et de densité intangible et sans contour.
Il regarda vers le sud ; il savait que quelque part, derrière ces hauteurs mornes, il y avait le lac du Grand-Ours ; il savait aussi que dans cette direction, le redoutable cercle arctique coupait son chemin au travers des déserts canadiens. Le courant, dans lequel il était, alimentait la rivière Coppermine qui à son tour coulait vers le nord et se vidait dans le golfe du Couronnement et dans l’océan Arctique. Jamais il n’y était allé, mais un jour il avait étudié cette région sur une carte de la Compagnie de la Baie d’Hudson.
Son regard compléta le cercle autour de lui : ce n’était pas un spectacle réjouissant.
Partout, la ligne douce de l’horizon, les collines toutes basses. Il n’y avait ni arbres, ni buissons, ni herbe, rien qu’une désolation terrible à cause de son immensité.
Cette vue mit promptement la frayeur dans ses yeux.
— Bill ! murmura-t-il une fois, puis une fois encore, Bill !
Toujours debout dans l’eau laiteuse, il se sentit tout petit comme si l’immensité pesait sur lui avec une force écrasante, et le broyait brutalement de son calme terrifiant.
Il commença à trembler comme dans un accès de fièvre si bien que sa carabine tomba de sa main en l’éclaboussant. Cet incident le ramena à lui-même : il lutta contre sa peur, se ressaisit et, tâtonnant dans l’eau, retrouva son arme. Il reporta le poids de son fardeau sur l’épaule gauche afin d’alléger en partie la cheville démise. Puis il s’avança doucement et prudemment vers la berge tout en grimaçant de douleur.
Il ne s’arrêta pas. Avec un désespoir proche de la folie, sans prendre garde à la douleur, il se hâta de remonter la pente de la colline derrière laquelle son camarade avait disparu. Mais à la crête, il découvrit une vallée peu profonde et sans vie. De nouveau il lutta contre sa frayeur, la surmonta, fit peser sa charge plus encore sur l’épaule gauche et clopin-clopant descendit la pente.
Le fond de la vallée était saturé d’eau que la mousse épaisse retenait à la surface comme une éponge. À chaque pas, l’eau giclait de dessous ses semelles et chaque fois qu’il levait un pied, le mouvement se terminait par un bruit comme si la mousse lâchait prise à regret. Il fit son chemin pas à pas et suivit les traces de l’autre homme en empruntant les petits bancs de rochers qui sortaient comme autant d’îles de cette mer de mousse.
Il était seul, mais pas égaré. Il savait que plus loin, il arriverait dans la zone où les pins et les sapins morts, minuscules et rabougris, bordaient la rive d’un petit lac ; c’était le titchinnichilie dans la langue du pays, « la contrée des petits bâtons ». Et dans ce lac coulait une petite rivière qui n’était pas laiteuse. On y trouvait des roseaux, cela il se le rappelait bien, mais pas de bois ; il la suivrait jusqu’au point où le premier filet d’eau sort de la colline.
Il traverserait cette colline et atteindrait la source d’une autre rivière qui s’en va vers l’ouest et qu’il longerait jusqu’à son confluent avec le fleuve Dease : là il trouverait une cache sous un canot renversé et couvert d’un amas de pierres. Dans cette cache il y aurait des munitions pour sa carabine vide, des hameçons et des lignes, un petit filet, tout ce qui est nécessaire pour tuer et attraper la nourriture. Il trouverait aussi de la farine, pas beaucoup, un morceau de lard et des haricots. Bill l’attendrait là-bas et ils descendraient à la pagaie la Dease vers le sud jusqu’au lac du Grand-Ours. Ils iraient au sud, traverseraient le lac et gagneraient le Mackenzie et toujours vers le sud ils continueraient alors que l’hiver les poursuivrait en vain ; que la glace se formerait dans le creux des rives et qu’au fil des jours l’air deviendrait plus froid et plus mordant. Et ils iraient à un poste de la baie d’Hudson où on peut se chauffer, où le bois pousse grand et généreux et où il y a des vivres à foison.
Telles étaient les pensées de l’homme alors qu’il poussait de l’avant. Mais s’il luttait de son corps, il luttait autant de son esprit, tâchant de se persuader que Bill ne l’avait pas abandonné, que Bill sûrement l’attendrait à la cache. Il était forcé de penser cela, sinon il eût été inutile de lutter et il se serait couché pour mourir. Et pendant que le globe obscurci du soleil descendait doucement dans le nord-ouest, il se représentait, pas à pas, leur fuite devant l’hiver menaçant. Et il énumérait dans son esprit toutes les provisions que contenait la cache et les vivres du comptoir de la Compagnie de la Baie d’Hudson.
Ça faisait deux jours qu’il n’avait pas mangé ; depuis plus longtemps encore il n’avait pas mangé à sa faim.

1. Quel temps est employé dans le dernière phrase de ce texte? Comment le forme-t-on? Pourquoi ce temps est-il employé?
2. Quel temps est employé pour décrire le paysage? Relevez deux phrases qui justifient votre réponse.
3. Relevez dans ce texte six verbes au conditionnel présent. Pourquoi ce temps est-il employé?
4. Réécrire le premier paragraphe de la page 2 ("Il commença...douleur"), en remplaçant "il" par "je".
5. Réécrire le troisième paragraphe de la page 2 , en commençant par: "Tu es seul", et en faisant tous les changements nécessaires (pour la personne et pour les temps).
6. Ecrire un retour en arrière qui explique pourquoi les deux hommes marchent et sont si fatigués... Choisissez bien le temps que vous utilisez.
7. Imaginons que l'homme blessé rejoigne l'autre. Ecrire un dialogue entre les deux hommes.

CONSTRUIRE UN FEU

Construire un feu - (Jack London )
Etape 1
Le jour pointait, gris et froid, très gris et très froid, quand l'homme quitta la grande piste du Yukon et escalada la berge abrupte où s'ébauchait un sentier peu fréquenté, qui s'en allait vers l'est à travers l'épaisse sapinière. La pente était raide et, se donnant le prétexte de regarder sa montre, l'homme s'arrêta au sommet afin de reprendre haleine. Il était neuf heures. On ne voyait pas le soleil, pas un soupçon de soleil, bien qu'il n'y eût aucun nuage. Le ciel était clair, et pourtant la face des choses semblait imperceptiblement voilée, une tristesse subtile assombrissait le jour, et cela était dû à l'absence de soleil. L'homme n'en ressentait pas d'inquiétude. Il y était habitué. Il y avait des jours qu'il n'avait vu le soleil, et il savait que quelques jours encore devaient s'écouler avant que ce globe joyeux, dans sa course vers le sud, se montre un instant au-dessus de l'horizon pour disparaître aussitôt.
Il se retourna et contempla le chemin qu'il avait parcouru. Le Yukon s'étalait, large d'un mile et caché sous trois pieds de glace. Et cette glace était ensevelie sous autant de pieds de neige. Tout était d'un blanc pur, avec de légères ondulations là où des blocs s'étaient entassés lorsque le gel avait saisi le fleuve. Au nord et au sud, aussi loin que portait son regard, l'homme ne voyait que blancheur, interrompue seulement par un mince trait sombre et sinueux qui apparaissait, au sud, au détour d'une île couverte de sapins et serpentait, sinueux, vers le nord, où il s'effaçait derrière une autre île couverte de sapins. Ce mince trait sombre était la piste -la grande piste- qui menait au sud, à cinq cents miles, à Chilcoot Pass, à Dyea et à l'eau salée; et qui menait au nord, à soixante-dix miles, à Dawson, puis encore plus au nord, à un millier de miles, à Nulato et enfin à St Michael, sur la mer de Béring, un millier de miles et encore un demi-millier.
Mais tout cela -la piste mystérieuse, lointaine, mince comme un cheveu, l'absence de soleil dans le ciel, le froid terrible, l'atmosphère étrange et fantastique- l'homme n'en était pas impressionné. Ce n'était pas à cause d'une longue habitude. Il était un nouveau venu dans la région, un chechaquo, et c'était son premier hiver. Ce qui lui faisait défaut, c'était l'imagination. Il avait l'esprit vif et avisé quant aux choses de la vie, mais seulement aux choses, pas à leur signification. -50°F représentaient quatre-vingts et quelque degrés de gel. C'était un fait, il en éprouvait le froid et l'inconfort, et rien de plus. Cela ne l'entraînait pas à méditer sur sa fragilité de créature au sang chaud ni, en général, sur la fragilité de l'homme, qui ne peut vivre qu'entre d'étroites limites de températures; et de là, cela ne l'entraînait pas dans le champ des conjectures sur l'immortalité et sur la place de l'homme dans l'univers. Cinquante degrés au-dessous de zéro représentaient la morsure douloureuse d'un froid contre lequel il convenait de se protéger au moyen de moufles, de cache-oreilles, de mocassins chauds et de grosses chaussettes. Cinquante degrés au-dessous de zéro, c'était pour lui, tout simplement, cinquante degrés au-dessous de zéro. Qu'il pût y avoir là davantage était une idée qui ne lui était jamais venue à l'esprit.
Mais la température n'importait guère. Il se rendait à la vieille concession sur la branche gauche du Henderson Creek, où les gars se trouvaient déjà. Ils étaient arrivés de la région de l'Indian Creek en franchissant la ligne de partage des eaux, tandis que lui faisait le tour afin d'examiner les possibilités de se fournir en rondins, au printemps, sur les îles du Yukon. Il atteindrait le camp vers six heures. Un peu après la tombée de la nuit, certes, mais les gars l'attendraient, un feu flamberait et un dîner chaud serait prêt. Quant à son déjeuner, il tâta de la main la grosse bosse qui saillait sous sa veste. Sous sa chemise, aussi, et enveloppée dans un mouchoir, à même sa peau nue. C'était le seul moyen d'éviter que les biscuits ne gèlent. Il eut un sourire de satisfaction à la pensée de ces biscuits, tous fendus en deux, imprégnés de lard fondu et refermés sur une tranche généreuse de lard frit.
Il s'enfonça sous les grands sapins. La piste était indistincte. Il était tombé un pied de neige depuis le passage du dernier traîneau, et l'homme se félicitait de voyager à pied, sans bagages. De fait, il ne portait rien, hormis le déjeuner emballé dans son mouchoir. Tout de même, ce froid l'étonnait. Sûr qu'il fait froid, se dit-il en frottant de ses mains chaussées de moufles son nez et ses pommettes engourdis. Il avait une barbe fournie, mais la toison de son visage ne protégeait ni les hautes pommettes ni le nez qui pointait, ardent et agressif, dans l'air glacial.
Un chien trottait sur ses talons, un gros chien de traîneau indigène, véritable chien-loup à la robe grise que rien, dans son aspect ni dans son caractère, ne différenciait de son frère le loup sauvage. L'animal se sentait déprimé par ce froid terrible. Il savait que ce n'était pas un temps pour voyager. Son instinct lui parlait plus juste qu'à l'homme son jugement d'homme. En réalité, il ne faisait pas seulement plus froid que moins cinquante; il faisait plus froid que moins soixante, que moins soixante-dix. Il faisait -75°F. Puisque l'eau gèle à trente-deux degrés au-dessus de zéro, cela représentait cent sept degrés de gel. Le chien ignorait tout des thermomètres. Peut-être n'y avait-il dans son cerveau nulle conscience précise d'une froidure extrême. Mais la bête possédait un instinct. Oppressée par une appréhension vague et menaçante, elle filait doux sur les talons de l'homme en guettant avidement son moindre geste insolite, comme si elle s'attendait à le voir établir un campement ou chercher quelque abri et allumer un feu. Le chien avait appris le feu, et il voulait du feu, ou alors creuser la neige pour y blottir sa chaleur à l'abri de l'air.
L'humidité glacée de son souffle s'était déposée sur sa fourrure en une fine couche de givre, surtout sur ses mâchoires, son mufle et ses cils, blanchis par son haleine cristallisée. La barbe et la moustache rousses de l'homme étaient givrées, elles aussi, mais couvertes d'un dépôt plus compact, fait de glace, et qui augmentait à chaque bouffée tiède de sa respiration. De plus, il chiquait et la muselière de glace lui tenait les lèvres si étroitement fermées qu'il était incapable de projeter le jus de tabac à distance. Il en résultait une barbe de cristal, de la couleur et de la solidité de l'ambre, qui s'allongeait sur son menton. Si l'homme tombait, elle se briserait comme du verre, s'éparpillerait en menus fragments. Mais cet appendice ne le dérangeait pas. C'était le tribut que payaient tous les chiqueurs, dans ce pays, et il avait déjà deux fois fait l'expérience du froid. Pas un froid tel que celui-ci, il le savait, mais au thermomètre à alcool de Sixty Miles il se rappelait qu'on avait enregistré moins cinquante et moins cinquante-cinq.
Il parcourut plusieurs miles à travers bois sur terrain plat, traversa une fange semée de touffes noires et descendit la berge du lit gelé d'un ruisseau. C'était Henderson Creek, et il savait qu'il se trouvait à dix miles de la fourche de la rivière. Il regarda sa montre. Il était dix heures. Il faisait quatre miles à l'heure, et il calcula qu'il arriverait à la fourche à midi et demi. Il décida de fêter là cet événement en y mangeant son déjeuner.
Découragé, le chien lui emboîta le pas quand il se mit à longer le ruisseau. Le sillon de l'ancienne piste était bien visible, mais une épaisse couche de neige recouvrait les traces des derniers traîneaux. Depuis un mois, personne n'était passé dans un sens ni dans l'autre par cette vallée silencieuse. L'homme allait d'un pas régulier. Il n'était guère enclin à penser, et à ce moment précis il ne pensait à rien, sinon à la perspective de déjeuner à la fourche et de rejoindre les gars au camp vers six heures. Il n'y avait personne à qui parler; s'il y avait eu quelqu'un, parler eût été impossible à cause du masque de glace qui lui scellait la bouche. Il continuait donc sa marche monotone, toujours chiquant et allongeant sa barbe d'ambre.
De temps à autre, la conscience lui revenait qu'il faisait très froid, qu'il n'avait jamais connu pareil froid. Tout en marchant, il se frottait les pommettes et le nez avec le dos d'une moufle. C'était un geste machinal, et il changeait de main régulièrement. Mais il avait beau frotter, dès l'instant où il arrêtait, ses pommettes s'engourdissaient, et l'instant d'après le bout de son nez s'engourdissait. Il était certain que ses joues allaient geler. Il le savait, et eut un spasme de regret à l'idée de ne s'être pas fabriqué un cache-nez du genre de celui que portait Bud par grands froids; un tel cache-nez passait aussi devant les joues et les protégeait. Mais peu importait, après tout. Qu'étaient-ce que des joues gelées? Un peu douloureux, rien de plus; ce n'était jamais bien grave.

1. Quel temps domine dans le paragraphe 2 ? Pourquoi?
2. Quel temps domine dans le paragraphe 3 ? Pourquoi? Que sait le lecteur sur "l'homme"?
3. Repérez dans le texte le passage où l'homme imagine la suite de sa journée. Quel temps est employé dans ce passage? Quelle est sa valeur?
4. Souligner sur cette feuille les phrases retenues par le dessinateur.
5. Quels changements a-t-il faits?

Etape 2
Si vide qu'il eût l'esprit, l'homme observait avec une attention intense les divers aspects du ruisseau, ses méandres et ses crochets, ses amoncellements de bois mort, et toujours il surveillait avec soin les endroits où il posait les pieds. À un moment, juste après une courbe, il broncha soudain, tel un cheval effrayé, s'éloigna de l'endroit où il venait de marcher et recula de plusieurs pas sur la piste. Le ruisseau, il le savait, était gelé jusqu'au fond -aucun ruisseau ne pouvait contenir d'eau dans cet hiver arctique- mais il savait aussi qu'il existait des sources qui jaillissaient des berges et couraient sous la neige par-dessus la couche de glace. Il savait que même lors des plus grands froids, ces sources ne gelaient jamais, et il en connaissait le danger. C'étaient des pièges. Elles cachaient sous la neige des mares qui pouvaient être profondes de trois pouces, ou de trois pieds. Parfois une pellicule de glace les recouvrait, épaisse d'un demi-pouce et à son tour recouverte de neige. Parfois, des couches d'eau alternaient avec des couches de glace, de sorte que si l'on passait à travers, on continuait à s'enfoncer quelque temps, en se mouillant parfois jusqu'à la taille.
C'est pourquoi il avait été saisi d'une telle panique. Il avait senti le sol céder sous son pas et entendu craquer de la glace dissimulée par la neige. Et se mouiller les pieds par une telle température, cela signifiait ennuis et danger. Au mieux, cela signifiait retard, car il serait obligé de s'arrêter pour construire un feu et, sous sa protection, se déchausser le temps de faire sécher ses bas et ses mocassins. Il s'arrêta, étudia le lit du ruisseau et ses berges, et conclut que l'eau coulait de la droite. Il réfléchit un instant tout en se frictionnant le nez et les joues, puis fit un détour par la gauche, en marchant avec précaution et en s'assurant de chaque pas. Sitôt hors de danger, il s'offrit une nouvelle chique et reprit son allure de quatre miles à l'heure.
Au cours des deux heures qui suivirent, il rencontra plusieurs de ces chausse-trapes. Habituellement, la neige avait au-dessus de ces mares cachées un aspect un peu affaissé, comme cristallisé, qui annonçait le danger. Une seconde fois, pourtant, il n'en évita une que de justesse; et une autre fois encore, devinant un risque, il obligea le chien à passer le premier. Le chien ne voulait pas y aller. Il refusa jusqu'à ce que l'homme le pousse en avant, et alors il se hâta de traverser la surface blanche et lisse. Soudain il s'enfonça, pataugea vers la rive et réussit à reprendre pied sur un sol plus ferme. Il s'était mouillé les pattes de devant, et presque aussitôt l'eau commença à s'y transformer en glace. Le chien s'efforça rapidement de se lécher les jambes puis, se laissant tomber sur la neige, se mit à mordre la glace qui s'était formée entre ses doigts. C'était une affaire d'instinct. Tolérer là cette glace lui vaudrait des pieds blessés. Il ne le savait pas. Il ne faisait qu'obéir à une injonction mystérieuse montant du plus profond de son être. Mais l'homme savait, ayant pu se former une opinion en la matière, et il ôta la moufle de sa main droite afin d'aider le chien à arracher les particules de glace. Il n'exposa pas ses doigts plus d'une minute et fut étonné de la vitesse à laquelle ils s'engourdirent. Oui, certes, il faisait froid. Il réenfila sa moufle en hâte et se frappa sauvagement la main contre le torse.

1. Quel est le "danger" qui menace le personnage ? Repérez le passage qui donne la réponse.
2. Quel temps est employé pour raconter la scène où le chien passe à travers la glace? Pourquoi?
3. Quelle suite imaginez-vous à cette histoire? Justifiez votre réponse à partir d'extraits du texte.











Etape 3
À midi, le jour atteignait son apogée. Le soleil se trouvait néanmoins trop au sud, sur sa route hivernale, pour franchir l'horizon. La courbure de la terre s'interposait entre l'astre et Henderson Creek, où l'homme marchait sans ombre, en plein midi, sous un ciel clair. À midi et demi, à la minute près, il atteignit la fourche du ruisseau. Il était satisfait de son allure. S'il la maintenait, il aurait certainement rejoint les autres à six heures. Il déboutonna sa veste et sa chemise pour prendre son déjeuner. Ce geste ne lui prit pas plus d'un quart de minute, mais en ce bref instant l'engourdissement s'empara de ses doigts dénudés. Au lieu de remettre sa moufle, il se frappa fort les doigts une douzaine de fois contre la jambe. Et puis il s'assit pour manger sur un tronc enneigé. La morsure provoquée par le choc des doigts contre la jambe cessa si rapidement qu'il en fut surpris. Il n'avait pas eu le temps de mordre dans un biscuit. Il recommença de se battre les doigts, remit sa moufle et sortit son autre main dans le but de manger. Il tenta de prendre une bouchée, mais sa muselière de glace l'en empêcha. Il avait oublié de construire un feu pour se dégeler. Il gloussa de sa sottise et, tout en gloussant, remarqua l'engourdissement qui était en train de gagner ses doigts découverts. Il remarqua aussi que la piqûre qu'il avait d'abord sentie dans ses orteils lorsqu'il s'était assis était en train de passer. Il se demanda si ses orteils étaient chauds ou gourds. Il les remua dans ses mocassins et conclut qu'ils étaient gourds.
Il remit hâtivement sa moufle et se leva. Il avait un peu peur. Il battit des pieds jusqu'à ce que la sensation de piqûre y revienne. C'est sûr qu'il fait froid, pensait-il. Ce type de Sulphur Creek avait dit vrai quand il avait raconté combien il pouvait faire froid, parfois, dans ce pays. Et lui en avait ri, sur le moment. Ça montrait bien qu'il ne fallait être trop sûr de rien. Pas d'erreur, il faisait froid. Il continua d'aller et venir, en tapant des pieds et en battant des bras, jusqu'à ce que la chaleur recouvrée le rassure. Alors il sortit ses allumettes et entreprit de faire un feu. Il trouva du combustible dans le sous-bois, où les crues du dernier printemps avaient entassé une provision de branches mortes. En commençant avec prudence, petitement, il obtint bientôt un brasier ronflant devant lequel il fit fondre la glace de son visage et sous la protection duquel il mangea ses biscuits. Pour le moment, le froid de l'espace était vaincu. Satisfait du feu, le chien s'était étendu assez près pour profiter de sa chaleur, assez loin pour éviter d'avoir le poil roussi.
Puis l'homme remit ses moufles, appliqua fermement sur ses oreilles les rabats de sa casquette et s'engagea sur la piste qui longeait la branche gauche du ruisseau. Le chien, déçu, regardait le feu avec regret. Cet homme ne savait rien du froid. Peut-être toutes les générations de ses ancêtres avaient-elles été ignorantes du froid, du vrai froid, d'un froid de cent sept degrés au-dessous du point de gel. Mais le chien savait. Toute son ascendance savait, et il en avait hérité ce savoir. Il savait qu'il n'était pas bon de se trouver dehors par un froid aussi terrible. C'était le moment de se blottir au fond d'un trou dans la neige et d'attendre qu'un rideau de nuages se déploie devant l'espace infini d'où venait ce froid. D'autre part, il n'existait aucune réelle intimité entre le chien et l'homme. L'un était l'esclave de l'autre, et les seules caresses qu'il eût jamais reçues étaient celles du fouet et des grondements rudes et menaçants qui annonçaient le fouet. Le chien ne fit donc aucun effort pour communiquer à l'homme son inquiétude. Il ne se souciait pas du bien-être de l'homme; c'était pour son propre bien qu'il regrettait le feu. Mais l'homme siffla et fit parler le fouet, et le chien revint se mettre sur ses talons et le suivit.

1. "Ce type de Sulphur Creek avait dit vrai quand il avait raconté combien il pouvait faire froid, parfois, dans ce pays. Et lui en avait ri, sur le moment." Quels temps sont employés dans cette phrase? Pour quelle raison?
2. Ecrivez en quelques lignes le dialogue entre l'homme et "le type de Sulphur Creek".
3. Soulignez dans ce texte le passage qui reprend le titre de la nouvelle. D'après vous, pourquoi Jack London a-t-il choisi ce titre?





Etape 4
L'homme mordit un morceau de chique et commença de se fabriquer une nouvelle barbe d'ambre. En outre, son haleine humide eut vite poudré de blanc sa moustache, ses sourcils et ses cils. Il ne semblait pas y avoir autant de sources sur la branche gauche du Henderson, et pendant une demi-heure, l'homme n'en vit aucun signe. Et puis cela arriva. À un endroit que rien ne distinguait, où la neige lisse et régulière paraissait garante d'un sol ferme, l'homme s'enfonça. Ce n'était pas profond. Il se mouilla les jambes à mi-mollets avant de gagner tant bien que mal la surface dure.
Il était furieux, et maudit à haute voix sa malchance. Il avait espéré rejoindre les autres au camp à six heures, et ceci lui ferait perdre une heure, car il lui faudrait construire un feu et faire sécher ses bas et ses chaussures. C'était une nécessité absolue à une température aussi basse -cela, il le savait; et il se dirigea vers la berge et la gravit. En haut, emmêlés dans le sous-bois parmi les troncs de plusieurs petits sapins, il trouva du bois mort déposé par les hautes eaux -bâtons et brindilles, surtout, mais aussi d'assez grands bouts de branches et de fines herbes sèches de l'année précédente. Il rangea sur la neige quelques rondins. Ceux-ci serviraient de base et empêcheraient la jeune flamme de se noyer dans la neige qu'autrement elle ferait fondre. Cette flamme, il l'obtint en appliquant une allumette à un fragment d'écorce de bouleau qu'il sortit de sa poche, et qui s'enflamma plus volontiers encore que du papier. Après l'avoir placée sur les rondins, il alimenta la petite flamme à l'aide de pincées d'herbes sèches et de minuscules brindilles.
Il s'appliquait avec une prudente lenteur, une conscience aiguë du danger. Peu à peu, la flamme prenant des forces, il augmenta la taille des bouts de bois avec lesquels il la nourrissait. Accroupi dans la neige, il tirait des branchettes du fouillis de bois mort et les posait directement sur la flamme. Il savait qu'il ne pouvait risquer un échec. Quand il fait soixante-quinze degrés au-dessous de zéro, on ne peut pas échouer dans sa première tentative de construire un feu -en tout cas, pas avec les pieds mouillés. Si on a les pieds secs, et qu'on échoue, on peut courir sur la piste pendant un demi-mile afin de raviver sa circulation. Mais on ne peut pas raviver en courant la circulation de pieds mouillés et glacés quand il fait moins soixante-quinze. Si vite que l'on coure, les pieds mouillés n'en gèleront que plus fort.
Tout cela, l'homme le savait. Le vieux de Sulphur Creek lui en avait parlé à l'automne, et à présent il appréciait ses conseils. Déjà ses pieds avaient perdu toute sensibilité. Pour allumer son feu, il avait été obligé d'ôter ses moufles, et ses doigts s'étaient aussitôt engourdis.
Mais il n'était plus en danger. Ses orteils, son nez et ses joues ne seraient que touchés par le gel, car le feu commençait à flamber fort. Il l'alimentait avec des baguettes grosses comme le doigt. Encore une minute, et il pourrait le charger de branches grosses comme son poignet, et alors il pourrait se déchausser et, tandis que ses bas et ses mocassins mouillés sécheraient, réchauffer ses pieds nus devant le feu après les avoir, comme il se doit, frictionnés avec de la neige. Le feu avait pris. Il n'était plus en danger. Il se souvint des conseils du vieux de Sulphur Creek et sourit. L'ancien avait exprimé avec beaucoup de gravité la loi selon laquelle nul homme ne doit voyager seul dans le Klondike au-dessous de moins cinquante. Eh bien, voilà: l'accident s'était produit; il était seul; et il s'était tiré d'affaire. Ces anciens ne sont que des femmelettes, certains d'entre eux, songea-t-il. Tout ce dont un homme a besoin, c'est de ne pas perdre la tête, et tout va bien. N'importe qui, s'il est un homme, peut voyager seul. Mais c'était surprenant, la vitesse à laquelle ses joues et son nez gelaient. Et quand il touchait un bâton, il lui fallait regarder pour voir si oui ou non il le tenait. Le courant passait plutôt mal entre lui et le bout de ses doigts.
Tout cela comptait peu. Le feu était là, craquant et crépitant, promettant la vie avec chacune de ses flammes dansantes. Il se mit à délacer ses mocassins. Ils étaient enrobés de glace. Jusqu'à mi-hauteur de ses mollets, ses épaisses chaussettes allemandes ressemblaient à des fourreaux d'acier; et les lacets des mocassins avaient l'air de tiges de fer tordues et nouées comme par quelque déflagration. Pendant un moment, il peina de ses doigts gourds et puis, se rendant compte de la vanité de son entreprise, il tira son couteau de sa gaine.

Soulignez deux verbes au plus-que-parfait; deux au passé simple; deux au conditionnel présent.

Etape 5
Mais il n'eut pas le temps de couper ses lacets. Cela arriva par sa faute, ou plutôt son erreur. Il n'aurait pas dû construire son feu sous le sapin. Il aurait dû le construire à découvert. Mais il avait trouvé plus commode de tirer des branches des broussailles et de les jeter directement sur le feu. Or l'arbre sous lequel il avait fait cela portait sur ses branches une masse de neige. Il y avait des semaines que le vent n'avait soufflé, et chaque branche était aussi chargée qu'elle pouvait l'être. Chaque fois qu'il tirait une brindille, l'homme avait communiqué à l'arbre une légère agitation -une agitation imperceptible, en ce qui le concernait, mais suffisante pour provoquer la catastrophe. Tout en haut de l'arbre, une branche déversa son chargement de neige. Celui-ci tomba sur les branches en dessous et les fit verser à leur tour. La chute continua, s'accéléra, s'étendit à l'arbre entier. Elle grossit comme une avalanche et descendit sans crier gare sur l'homme et sur le feu, et le feu fut anéanti! Là où il avait brûlé gisait en désordre une cape de neige fraîche.
L'homme était bouleversé. Il lui semblait qu'il venait de s'entendre condamner à mort. Il demeura un moment assis, les yeux fixés sur l'endroit où s'était trouvé le feu. Et puis il devint très calme. Peut-être avait-il raison, l'ancien de Sulphur Creek. Si seulement il avait eu un compagnon de piste, il ne serait pas en danger à présent. Son compagnon aurait construit le feu. Eh bien, c'était à lui de le reconstruire, et cette seconde fois il ne pouvait plus échouer. Même s'il réussissait, il perdrait sans aucun doute quelques orteils. Ses pieds devaient être sérieusement gelés maintenant, et un certain temps s'écoulerait avant que le second feu soit prêt.
Telles étaient ses réflexions, mais il ne réfléchissait pas sans agir. Pendant qu'elles lui passaient par l'esprit, il s'activait. Il installa une nouvelle base pour le feu, à découvert, cette fois, là où nul arbre ne pourrait traîtreusement l'éteindre. Ensuite, il ramassa des herbes sèches et de menues brindilles dans le fouillis déposé par la crue. Il ne pouvait pas serrer les doigts pour les en retirer, mais il parvenait à les saisir par poignées. S'y trouvaient ainsi mêlés de nombreux bouts de bois pourri et de mousse verte indésirables, mais il ne pouvait faire mieux. Il travaillait avec méthode, et rassembla même une brassée des plus grosses branches pour plus tard, quand le feu aurait pris. Et pendant tout ce temps, le chien restait assis à le suivre des yeux, avec une sorte d'impatience mélancolique dans le regard, car il le considérait comme le maître du feu, et le feu était lent à venir.
Lorsque tout fut prêt, l'homme plongea la main dans sa poche pour y prendre un second morceau d'écorce de bouleau. Il savait que l'écorce était là et, bien qu'il ne pût la sentir au bout de ses doigts, il entendait son froissement sec sous ses tâtonnements. En dépit de tous ses efforts, il n'arrivait pas à la saisir. Et pendant tout ce temps, il gardait conscience de ce qu'à chaque instant ses pieds gelaient. À cette idée, il se sentit envahi par la panique, mais il se domina et recouvra son calme. Il remit ses moufles en les tirant avec ses dents et agita les bras d'avant en arrière en se frappant les mains de toutes ses forces contre ses côtés. Il fit cela assis, et puis se mit debout pour le faire; et toujours le chien restait assis dans la neige, son panache de loup chaudement enroulé sur ses pattes de devant, ses oreilles pointues dressées, observant l'homme avec une attention intense. Et l'homme, tout en gesticulant et en se battant des bras et des mains, éprouva une grande bouffée d'envie à la vue de cette créature, bien au chaud et en sécurité sous son manteau naturel.
Au bout d'un moment, il devina les premiers signes lointains d'une sensation au bout de ses doigts. Le léger picotement s'accentua, pour se transformer en une douleur cuisante, atroce, que l'homme accueillit néanmoins avec satisfaction. Il ôta la moufle de sa main droite et prit dans sa poche l'écorce de bouleau. Les doigts exposés s'engourdissaient rapidement. Ensuite, il prit son paquet d'allumettes soufrées. Mais le formidable froid avait déjà chassé toute vie de ses doigts. Dans l'effort qu'il fit pour séparer une allumette des autres, le paquet entier tomba dans la neige. Il essaya de l'y ramasser, mais n'y parvint pas. Les doigts morts ne pouvaient ni toucher ni saisir.




Il fut très prudent. Il chassa de son esprit la moindre pensée pour ses pieds, son nez et ses joues en train de geler, et se consacra de toute son âme aux allumettes. Se servant du sens de la vue au lieu de celui du toucher, il regarda attentivement ses doigts et quand il les vit de part et d'autre du petit fagot, il les referma -c'est-à-dire qu'il voulut les refermer, car le courant ne passait plus, et les doigts n'obéissaient pas. Il renfonça sa main droite dans sa moufle et la frappa sauvagement contre son genou. Ensuite, de ses deux mains gantées, il ramassa la botte d'allumettes, en même temps que beaucoup de neige, et la laissa tomber sur ses genoux. Mais il n'était guère plus avancé.
Après quelques manipulations, il réussit à coincer la botte entre les paumes de ses moufles. Et, ainsi, à la porter à sa bouche. La glace craqua et explosa, quand, au prix d'un violent effort, il écarta les lèvres. Il rentra la mâchoire inférieure, retroussa la lèvre supérieure et racla de ses dents du dessus le fagot d'allumettes afin d'en détacher une. Il y parvint, et la laissa tomber sur ses genoux. Il n'était pas plus avancé. Il ne pouvait pas la ramasser. Alors il eut une idée. Il la ramassa avec ses dents et la frotta contre sa jambe. Vingt fois il gratta avant de réussir à l'allumer. Lorsqu'elle flamba, il la tint avec ses dents contre l'écorce de bouleau. Mais le soufre brûlant lui montait aux narines et dans les poumons, provoquant une toux spasmodique. L'allumette tomba dans la neige et s'éteignit.
Le vieux de Sulphur Creek avait raison, songea-t-il alors, en un moment de désespoir vite maîtrisé; au-dessous de moins cinquante, un homme ne devrait pas voyager seul. Il se frappa les mains, mais sans susciter la moindre sensation. Soudain, il les dénuda toutes les deux, en ôtant les moufles avec ses dents. Il coinça toute la botte entre ses paumes. Les muscles de ses bras n'étant pas encore gelés, il put serrer fortement les paumes sur les allumettes. Alors il frotta la botte sur sa jambe. Elle s'embrasa, soixante-dix allumettes soufrées d'un coup! Il n'y avait pas de vent pour les éteindre. La tête inclinée de côté pour éviter les fumées suffocantes, il approcha de l'écorce de bouleau ce fagot flamboyant. Tandis qu'il l'y maintenait, il prit conscience d'une sensation au creux de sa main. Sa chair brûlait. En profondeur, sous la surface, il le sentait. La sensation se transforma en douleur, devint aiguë. Pourtant il tint bon et continua de présenter maladroitement la flamme des allumettes au morceau d'écorce qui refusait de prendre feu car ses mains brûlantes gênaient et en absorbaient la plus grande partie.
Enfin, quand il ne put en supporter davantage, il écarta brusquement les mains. Les allumettes embrasées tombèrent en chuintant dans la neige, mais l'écorce de bouleau flambait. Il commença à poser des herbes sèches et de menues brindilles sur la flamme. Il ne pouvait guère choisir, car il lui fallait saisir le combustible entre ses paumes. Des fragments de bois pourri et de mousse verte se mêlaient aux brindilles, et il les enlevait tant bien que mal avec les dents. Il cajolait sa flamme avec soin et gaucherie. Elle représentait la vie, elle ne devait pas périr. Refroidi en surface par la fuite du sang dans ses profondeurs, son corps fut saisi de frissons, et sa gaucherie empira. Un gros lambeau de mousse verte tomba en plein sur le feu naissant. Il essaya de le chasser avec ses doigts, mais un frisson le secoua tout entier, son geste fut dévié et il disloqua le petit foyer, les herbes et brindilles en train de brûler s'éparpillèrent. Il s'efforça de les rassembler mais, en dépit de sa tension extrême, il ne put maîtriser ses tremblements et les braises minuscules furent irrémédiablement dispersées. Chacune exhala une bouffée de fumée et s'éteignit. Le maître du feu avait échoué. Il promena autour de lui un regard apathique et aperçut le chien, assis de l'autre côté des ruines du feu, dans la neige, qui s'agitait d'un air inquiet, le dos rond, soulevant légèrement une patte de devant puis l'autre et faisant passer son poids de l'une à l'autre avec une impatience désenchantée.

1. Dans le paragraphe 1 (p.6), quelle est la catastrophe?
2. Quelle a été l'erreur de l'homme?
3. Réécrire le paragraphe 3 (p.6) ("Telles étaient ses réflexions...") en remplaçant "l'homme" par "tu", et en racontant au présent. Ne recopier que ce qui change.
4. Réécrire le paragraphe 2 (p.7) ("Après quelques manipulations, ...") en remplaçant "l'homme" par"je", et en gardant le passé simple. Ne recopier que ce qui change.

Etape 6
La vue du chien lui mit en tête une idée folle. Il se souvint de l'histoire d'un homme qui, perdu dans le blizzard, avait tué un jeune boeuf et s'était réfugié dans sa carcasse, et ainsi avait été sauvé. Il allait tuer le chien et enfouir ses mains dans la chaleur de son corps jusqu'à ce que leur engourdissement cesse. Alors il pourrait construire un autre feu. Il parla au chien, l'appela; mais dans sa voix résonnait une peur étrange qui effraya l'animal, car jamais il n'avait entendu l'homme parler ainsi. Il se passait quelque chose, et sa nature méfiante devinait un danger -il ne savait pas quel danger, mais au fond de son cerveau, quelque part, se dressa la crainte de l'homme. Au son de cette voix, ses oreilles s'aplatirent, son dos s'arrondit davantage et ses dandinements devinrent plus prononcés; mais il refusa d'approcher. L'homme se mit à quatre pattes et rampa vers le chien. Cette position inaccoutumée renforça les soupçons de l'animal, qui s'écarta furtivement.
L'homme s'assit dans la neige pendant quelques instants et lutta pour recouvrer son calme. Ensuite il remit ses moufles, en les tirant avec ses dents, et se mit debout. Il regarda d'abord à terre pour s'assurer qu'il était vraiment debout, car l'absence de sensation dans ses pieds le privait du contact avec le sol. À elle seule, sa position verticale commença de dissiper l'appréhension du chien; et quand il lui parla avec autorité, d'une voix où s'entendait le claquement du fouet, le chien retrouva sa soumission habituelle et vint vers lui. Lorsqu'il fut à sa portée, l'homme perdit la tête. Il lança les bras vers le chien, et éprouva une réelle surprise en s'apercevant qu'il ne pouvait rien empoigner, que ses doigts ne sentaient plus rien. Il avait oublié un instant que ses mains étaient gelées et qu'elles gelaient de plus en plus. Tout cela avait été rapide, et avant que l'animal ait pu s'esquiver, il lui entoura le corps de ses bras. Il s'assit dans la neige, en tenant serré contre lui le chien qui grondait, gémissait et se débattait.
Mais c'était tout ce qu'il pouvait faire, rester assis là en maintenant le chien ainsi embrassé. Il se rendit compte qu'il ne pourrait pas le tuer. Il n'en avait aucun moyen. Avec ses mains impotentes, il ne pouvait ni dégainer ni empoigner son couteau, non plus qu'étrangler l'animal. Il le lâcha, et le chien affolé s'écarta d'un bond, grondant toujours. Il s'arrêta à quarante pieds de l'homme et l'observa avec curiosité, les oreilles pointées en avant. L'homme baissa les yeux vers ses mains afin de les repérer, et les trouva qui pendaient au bout de ses bras. Cela lui parut bizarre qu'on pût avoir besoin de ses yeux pour découvrir où étaient ses mains. Il se mit à agiter les bras d'avant en arrière en battant contre ses flancs ses mains dans leurs moufles. Il fit cela pendant cinq minutes, avec violence, et son coeur pompa assez de sang vers la surface de son corps pour qu'il cessât de grelotter. Mais nulle sensation ne revenait dans ses mains. Il avait l'impression qu'elles pendaient telles des masses au bout de ses bras.
Une appréhension mortelle le gagna, sourde et oppressante. Elle grandit aussitôt, angoissante, avec la conscience qu'il ne s'agissait plus seulement de doigts et d'orteils gelés, ni même de la perte de ses mains et de ses pieds, mais d'une question de vie ou de mort, et que la chance était contre lui. À cette idée, pris de panique, il se lança au pas de course sur la piste abandonnée qui remontait le lit du ruisseau. Le chien le rattrapa et resta derrière lui. Il courait en aveugle, sans intention, en proie à une peur comme il n'en avait jamais connue de sa vie. Peu à peu, à force de peiner et de trébucher dans la neige, il recommença à voir autour de lui: les berges du ruisseau, les amas de bois mort, les trembles dénudés et le ciel.
Courir lui avait fait du bien. Il ne grelottait plus. Peut-être que, s'il continuait, ses pieds dégèleraient; et de toute façon, s'il courait assez loin, il rejoindrait le camp et les copains. Nul doute qu'il allait perdre quelques doigts, quelques orteils et une partie du visage; mais les copains s'occuperaient de lui quand il arriverait, et sauveraient ce qui resterait. Et en même temps, l'idée lui demeurait en tête que jamais il ne reverrait le camp ni les gars; que trop de miles l'en séparaient, qu'il était déjà trop pris par le gel, et qu'il serait bientôt mort. Cette idée, il la chassait au fond de son esprit et refusait de s'y attarder. De temps à autre, elle se poussait au premier plan et exigeait d'être entendue, mais il la chassait à nouveau et s'efforçait de penser à autre chose.
Il trouvait surprenant qu'il pût courir sur des pieds si gelés qu'il ne les sentait pas frapper le sol de tout le poids de son corps. Il avait l'impression de voler au ras de la surface et de n'avoir aucun contact avec la terre. Un jour, quelque part, il avait vu un Mercure ailé, et il se demanda si Mercure ressentait la même chose que lui lorsqu'il volait à fleur de terre.
Son idée de courir jusqu'au camp et aux copains n'avait qu'un défaut: l'endurance lui manquait. Plusieurs fois, il trébucha, et finalement il chancela, perdit l'équilibre et tomba. Quand il essaya de se relever, il n'y arriva pas. Il lui fallait rester assis et se reposer, se dit-il, et ensuite il se contenterait de marcher sans plus s'arrêter. Tandis qu'il reprenait haleine, il constata qu'il éprouvait une sensation de chaleur et de bien-être. Il ne frissonnait plus, et il lui semblait même qu'une douce tiédeur rayonnait dans sa poitrine et son buste. Et pourtant, quand il touchait son nez ou ses joues, il ne sentait rien. La course ne les dégèlerait pas. Elle ne dégèlerait pas non plus ses mains ni ses pieds. Il pensa alors que son corps devait être en train de geler. Il tenta de repousser cette idée, de l'oublier, de penser à autre chose; il était conscient du sentiment de panique qu'elle provoquait, et il craignait la panique. Mais l'idée s'imposait, persistait, finit par susciter une vision de son corps entièrement gelé. C'en était trop, et il se relança dans une course folle sur la piste. À un moment, il ralentit l'allure, mais à l'idée du gel en train de progresser il se remit à courir.
Et pendant tout ce temps le chien courait avec lui, sur ses talons. Quand il tomba une deuxième fois, l'animal s'assit devant lui, attentif, plein d'une curieuse impatience. Il avait chaud, il n'était pas en danger; pris de colère, l'homme l'injuria, et le chien pour l'apaiser aplatit ses oreilles. Cette fois, les tremblements revenaient plus vite. Dans sa lutte contre le froid, l'homme était en train de perdre. Cette constatation le poussa à repartir, mais il ne courut guère qu'une centaine de pieds avant de trébucher et de tomber de tout son long. Ce fut sa dernière panique. Lorsqu'il eut repris haleine et recouvré le contrôle de soi, il s'assit et accueillit dans ses pensées la notion d'un affrontement digne avec la mort. Ce n'est pas dans ces termes, néanmoins, que cette notion lui était apparue. À son idée, il s'était comporté comme un sot à courir ainsi, tel un poulet décapité -voilà la comparaison qui s'était imposée à lui. Eh bien, puisqu'il allait geler de toute façon, autant faire face décemment. Avec cette paix d'esprit toute neuve vinrent les premiers vacillements de somnolence. Bonne idée, pensa-t-il, de s'endormir dans la mort. C'était comme si l'on prenait un anesthésique. Geler n'était pas aussi désagréable qu'on le pensait. Il y avait beaucoup de façons plus pénibles de mourir.
Il se représenta les copains découvrant son corps, le lendemain. Soudain, il se vit avec eux, qui remontait la piste en se cherchant lui-même. Et, toujours avec eux, à un détour du chemin, il se découvrait étendu dans la neige. Il ne faisait plus partie de lui-même car en ce même temps il était là, en dehors, debout avec les copains, en train de se regarder dans la neige. Sûr qu'il fait froid, pensa-t-il. Quand il rentrerait, il pourrait raconter aux gens ce que c'est qu'un vrai froid. De là, ses pensées dérivèrent en une vision de l'ancien de Sulphur Creek. Il le voyait nettement, à l'aise et au chaud, en train de fumer.
"T'avais raison, vieille bique; t'avais raison", marmonna-t-il à l'ancien de Sulphur Creek.
Ensuite l'homme sombra dans un sommeil qui lui parut le plus agréable et le plus satisfaisant qu'il eût jamais connu. Assis en face de lui, le chien attendait. Le jour bref s'achevait en un long et lent crépuscule. Rien n'indiquait qu'un feu allait être construit et, d'ailleurs, dans toute son expérience de chien, jamais un homme n'était resté assis ainsi dans la neige sans faire de feu. L'obscurité venant, son désir angoissé de feu eut raison de lui et, avec force dandinements sur ses pattes de devant, il se mit à gémir tout bas, puis coucha ses oreilles dans la crainte d'une réprimande. Mais l'homme demeurait silencieux. Plus tard, le chien gémit avec force. Et plus tard encore, il s'approcha de l'homme en rampant et flaira l'odeur de la mort. Il recula, le poil hérissé. Il tarda encore un peu, en hurlant aux étoiles qui sautaient, dansaient et scintillaient dans le ciel glacé. Et puis il se détourna et partit au trot sur la piste en direction du camp qu'il connaissait, où se trouvaient les autres dispensateurs de nourriture et maîtres du feu.

1. Réécrire le paragraphe 5 (p.8) , en remplaçant "il" par"tu", et aux temps de la BD (présent...)
2. Résumer cette nouvelle en quelques lignes.
3. Ecrire un texte qui explique comment "construire un feu".
4. Et si l'homme avait survécu? Ecrire un dialogue entre lui et le vieux de Sulphur Creek.

Séquence Jack London

5e
SÉQUENCE 2 : CONSTRUIRE UN FEU
Nouvelle de Jack London, (divisée en 6 étapes)

Objectifs:
- révisions du récit :
les temps : passé simple, plus-que-parfait, conditionnel présent, imparfait;
l'énonciation;
- analyse de l'image : comparaison avec la BD de Chabouté.
- lecture intégrale d'une nouvelle relativement longue

I - L'INCIPIT : Qui? Où? ...
Les temps du passé:
Le récit au passé simple (actions successives)
L'imparfait de description (paysage et portrait)
Hypothèses de lecture :
Le conditionnel comme futur dans le passé.

Analyse du travail d'adaptation effectué par le dessinateur (images et texte).
Souligner sur le récit les phrases retenues par le dessinateur pour les textes de la BD (Discours explicatif).

Analyse des modifications:
Enonciation : le "tu" remplace le "il".
Le présent remplace les temps du passé.
Synonymes (traduction différente?)

II - LE CHIEN DANS L'EAU
Travail d'écriture : à partir des images de la BD, écrire le récit.
Consigne : employer la troisième personne du singulier et les temps du passé.
L'emploi du passé simple pour les actions successives.
Dictée - correction.

III- LE REPAS
Travail d'écriture 1 : à partir des images de la BD, écrire le récit.
Plus-que-parfait et retour en arrière: "Ce type de Sulphur Creek ..."
Travail d'écriture 2 : imaginer le dialogue entre l'homme et "le type de Sulphur Creek".

IV-L'HOMME TOMBE DANS L'EAU ET FAIT UN FEU
Travail d'écriture : à partir du récit, écrire le texte de la BD.
Consigne : Choisir les phrases qui ne sont pas déjà illustrées, et employer la deuxième personne du singulier et le présent.

V -LE FEU S'ÉTEINT!
Exercices de réécriture. (Changements de personne et de temps.)

VI - LA FIN
Synthèse. Analyse du titre.
Travail d'écriture : résumer cette nouvelle en quelques lignes.
Ecrire un texte qui explique comment "construire un feu".

DS: Incipit de "L'amour de la vie", de Jack London

samedi 6 septembre 2008

Verne - Ile mystérieuse

Jules Verne, L’Île mystérieuse - Chapitre XI

Comme Robinson Crusoé, les personnages de ce roman ont échoué sur une île déserte. Ils sont arrivés sur l'île par l'Est, sur un tout petit îlot, avant de rejoindre à la nage la côte, où ils ont trouvé un abri qu'ils appellent "Les Cheminées."
Ils ont ensuite escaladé un volcan éteint pour mieux voir l'endroit où ils se trouvent.

L’île avait, à peu de chose près, l’étendue de Malte ou Zante, dans la Méditerranée ; mais elle était, à la fois, beaucoup plus irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies, anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l’ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à la surface du Pacifique.
Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu’il importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement dressée par le reporter avec une précision suffisante.
La portion Est du littoral, c’est-à-dire celle sur laquelle les naufragés avaient atterri, s’échancrait largement et bordait une vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu’une pointe avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr’ouverte de quelque formidable squale.
Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne aplati d’un fauve, pour se relever en formant une sorte de gibbosité qui n’assignait pas un dessin très-déterminé à cette partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne volcanique.
De ce point, le littoral courait assez régulièrement nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator.
Cette queue formait une véritable presqu’île qui s’allongeait de plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l’île, déjà mentionné, et elle s’arrondissait en décrivant une rade foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de cette terre si étrangement découpée.
Dans sa plus petite largeur, c’est-à-dire entre les Cheminées et la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait en latitude, l’île mesurait dix milles seulement ; mais sa plus grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l’extrémité de la queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.
Quant à l’intérieur de l’île, son aspect général était celui-ci : très-boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne jusqu’au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa bordure d’arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la mer, mais, réflexion faite, l’ingénieur expliqua à ses compagnons que l’altitude de cette petite nappe d’eau devait être de trois cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n’était que le prolongement de celui de la côte.
« C’est donc un lac d’eau douce ? demanda Pencroff.
— Nécessairement, répondit l’ingénieur, car il doit être alimenté par les eaux qui s’écoulent de la montagne.
— J’aperçois une petite rivière qui s’y jette, dit Harbert, en montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s’épancher dans les contreforts de l’ouest.
— Un instant, mes amis, répondit l’ingénieur, il me paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi qu’aux caps, aux promontoires, aux cours d’eau que nous avons sous les yeux. Que nous donnions à cette vaste baie de l’est le nom de baie de l’Union, par exemple, à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui s’étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands citoyens qui l’ont honoré.
« Maintenant, dit le reporter, à cette presqu’île qui se projette au sud-ouest de l’île, je proposerai de donner le nom de presqu’île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile (Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine.
— Adopté, dit l’ingénieur.
— A présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l’île, ce golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte, appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).
— Bien trouvé ! s’écria Pencroff, et nous compléterons l’image en nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la mâchoire.
— Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.
— Eh bien ! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord et le cap Mandibule-Sud.
— Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.
— Reste à nommer la pointe à l’extrémité sud-est de l’île, dit Pencroff.
— C’est-à-dire l’extrémité de la baie de l’Union ? répondit Harbert.
— Cap de la Griffe (Claw-cape), » s’écria aussitôt Nab, qui voulait aussi, lui, être parrain d’un morceau quelconque de son domaine.
Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car ce cap représentait bien la puissante griffe de l’animal fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.
Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses, et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné :
À la rivière qui fournissait l’eau potable aux colons, et près de laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, — un véritable remerciement à la Providence ;
À l’îlot sur lequel les naufragés avaient pris pied tout d’abord, le nom de l’îlot du Salut (Safety-island) ;
Au plateau qui couronnait la haute muraille de granit, au-dessus des Cheminées, et d’où le regard pouvait embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue ;
Enfin à tout ce massif d’impénétrables bois qui couvraient la presqu’île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.
Tout était donc terminé, et les colons n’avaient plus qu’à redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque Pencroff de s’écrier :
« Eh bien ! nous sommes de fameux étourdis !
— Pourquoi cela ? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son carnet, et se levait pour partir.
— Et notre île ? Comment ! Nous avons oublié de la baptiser ? »
Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit simplement :
« Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui lutte maintenant pour défendre l’unité de la république américaine ! Appelons-la l’île Lincoln ! »
Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de l’ingénieur.
Et ce soir-là, avant de s’endormir, les nouveaux colons causèrent de leur pays absent ; ils parlèrent de cette terrible guerre qui l’ensanglantait ; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln !

Quel temps domine dans ce texte? Pour quelle raison?
Dessinez le plan de l'île, de la manière la plus ressemblante possible.
Ajoutez à votre carte une légende, comme en géographie.
Placez les noms de lieux.
Imaginez une suite à ce récit.

TARDI - Guerre des tranchées

Le soldat patauge lourdement dans la boue... Il est chargé : à bout de bras, deux "bouteillons" pleins - la soupe encore chaude -, les gourdes de vin, le pain en bandoulière et les musettes remplies de singe. Il cherche l'entrée du boyau qui mène à la tranchée où les autres attendent la bouffe. Il est presque à découvert, et ne pense qu'à ça. Quelques balles perdues finissent leur trajectoire à hauteur de ses bandes molletières, elles viennent s'enfoncer, encore meurtrières, dans la gadoue jaune. Les godillots du soldat s'engluent dans la boue. Il fait encore nuit. Il n'y a que cette lueur à l'horizon avec, par moments, une sorte d'éclair ou une série de lumières plus fortes et un roulement sourd, un bourdonnement toujours présent, qui prend au ventre quand on l'écoute. C'est plus haut que ça se passe, ici le secteur est calme, comme on dit. De temps en temps, un tir de routine auquel nos artilleurs répondent mollement. C'est le Boche qui s'ennuie, en mal de cartons, qui serait presque le plus dangereux...
Il a ça en tête, le soldat, et il a hâte de trouver le boyau pour être à couvert... Et la soupe qui refroidit ! Il pense aussi au froid, à ses pieds trempés, au col de son manteau si rugueux...
A chaque pas, son casque mal ajusté lui cogne l'oreille droite, gelée, prête à se casser comme du verre. Putain d'équipement ! Vraiment, y a pas de respect pour le contribuable qui se bat pour la Patrie ! Sa gamberge s'arrête là. On vient de tirer une fusée éclairante qui retombe tranquille au bout de son parachute, à la verticale du soldat, illuminant tout, absolument tout... comme si ça suffisait pas d'être paumé, le voilà qui joue la cible. Et ça se fait pas attendre, ça crépite ! Un tir de mitrailleuse... Alors il plonge au sol, s'étale à plat ventre. La crosse de son "Lebel" lui fiche un sacré coup dans les reins. La soupe se répand sur le sol, il sent la tiédeur du bouillon contre sa cuisse. Il essaie de dégager son fusil et s'empêtre dans les brides des musettes, les doigts plein de boue. C'est la confusion, le bordel, la panique et il faut pas bouger surtout! Ça tire dur et pas loin. Il y a deux minutes, c'était le calme plat, maintenant, y a pas de comparaison. Des balles s'écrasent à quelques centimètres de son corps. Sûr qu'il va s'en prendre une, là, comme un con, allongé dans la boue... allongé dans la merde, oui... ça pue ! ... Au moins un Boche qui pourrit pas loin! On fait plus attention aux cadavres, il y en a tellement, par couches, des Français, des Allemands, on leur marche dessus, on les recouvre même plus... On vit avec et ils rendent des services, on accroche son bidon à un pied qui dépasse de la paroi de la tranchée... mais celui-là, de mort, il dégage sérieux ! C'est moindre mal... En attendant, ça canarde et il ne peut pas bouger, et pourtant, il faudrait... Une heure au moins, il reste là. C'est difficile à évaluer, la durée, dans ces moments où le corps est tétanisé par la peur. Il n'y que le long de son dos, contre sa peau, qu'il y a de l'animation... un vrai boulevard à poux. Ça aussi, c'est qu'une habitude, ces bêtes, avec les rats et la chiasse. Le canon de 75 s'y met, c'est parti pour le reste de la nuit, la journée, peut-être. Un obus tombe pas loin et voilà les éclats qui rappliquent, et les mottes de terre qu'il est allé chercher en profondeur, et la boue. Le soldat, les deux mains crispées sur son casque, tente de se protéger la nuque. C'est à rire, ce geste, avec toute ces saloperies, ces bouts de fer qui vont se ficher profondément dans le sol et qui ne demandent qu'à pénétrer dans sa chair si fragile... même son casque ne pourra pas les arrêter. Le feu s'intensifie. Il faut démarrer. Où est donc ce putain de boyau, la tranchée, l'abri ?
Le jour s'est levé. Les ardeurs guerrières se sont un peu calmées et puis tout s'est tu. Maintenant, on y voit tout à fait et le soldat se rend compte qu'il a passé la nuit allongé sur un mort, les deux mains dans son ventre. Ce qu'il prenait pour de la boue: de la chair pourrie, infecte. On a beau être endurci, coutumier de l'horreur, indifférent à la tripaille chaude qui se dévide des corps éclatés, c'est pas plaisant, comme découverte... Et les maladies ? S'il avait une coupure aux mains ?... tétanos, gangrène et je ne sais quoi... Sa première idée : trouver de l'eau... se laver les mains dans une flaque dégueulasse.
Courbé en deux, il retrouve le boyau de communication. Quand il arrive, ils font la gueule pour la soupe perdue et le pain boueux, mais ils boufferont quand même.
Le soldat a passé la matinée à chercher de l'eau, il n'en a pas trouvé... il s'est bien essuyé aux pans de son manteau.


Ça se passait à Verdun. C'est ma grand-mère qui me racontait cette histoire, celle de mon grand-père. J'avais cinq ans, mon pépé s'était tapé toute la guerre, il en était sorti un peu gazé. A l'époque, il somnolait encore, son livre ouvert sur la toile cirée de la table de la cuisine. Avait-il oublié ? Il n'en parlait jamais... Mais moi, la nuit, j'entrais dans son horreur. Le mort tout pourri et grand-père les deux mains dedans son ventre... Quand il est mort, il a repoussé le curé venu pour l'extrême-onction. Il lui a dit que si Dieu existait, n'y aurait pas de guerres... que tout ça c'était des conneries. Ça l'avait marqué... certainement. Après lui, grand-mère a disparu, elle aussi.
Quand j'ai lu mon premier vrai livre avec des caractères typographiques et quelques illustrations, il racontait l'histoire édifiante d'un chien qui suivait son maître dans la tranchée, faisait la guerre avec lui, mordait les Allemands, sauvait son maître blessé - un capitaine, un héros qui retrouvait sa belle fiancée à la fin (après avoir gagné la guerre à lui tout seul). J'ai oublié le titre et le nom de l'auteur, mais certains passages me reviennent en mémoire au moment où je cause. C'était mon premier livre... lu "au hasard". J'en ai lu d'autres, depuis, sur le sujet... de tout poil, de toutes opinions... du Feu au Croix de bois, en passant par A l'ouest rien de nouveau et Orages d'acier, pour ne citer que les meilleurs. Mais mon préféré reste la Peur, de Gabriel Chevalier et les premiers chapitres du Voyage au bout de la nuit. Et toujours, j'ai vu mon pépé avec ses bidons et son pain allongé sur le mort.
On me dit: "Encore dans tes trucs de poilus? vas-tu sortir de ta tranchée ?..." Avec allusions aux anciens combattants, charentaises, bérets, décorations, drapeaux à l'Arc de Triomphe, le 11 novembre... J'ai bien peur qu'on y soit toujours, dans nos tranchées. Est, Ouest... plus exactement dans le no man 's land, sur le terrain... entre les lignes... là où a lieu l'affrontement ! En fait, dans tout ça, il s'agit moins de la guerre de 14-18 que de LA GUERRE... De crapouillots en ogives... c'est la prochaine qui m'inquiète.
TARDI, "C'était la guerre des tranchées" , 1994, pp. 29-30.

LA PAGE 1
1. Quel est le point de vue choisi par le narrateur? (Justifier)
2. Quel registre est employé?
3. Quel temps domine? Quelle est sa valeur?
4. Que dessineriez-vous pour illustrer cette page?

LA PAGE 2
5. Qui est le narrateur?
6. Pourquoi a-t-il raconté la page 1?
7. Pour quelles raisons s'intéresse-t-il à la guerre des tranchées?

LA BD
8. Qui est le narrateur de la BD?
Retrouver les passages du texte qui correspondent à chaque image: