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samedi 6 septembre 2008

Verne - Ile mystérieuse

Jules Verne, L’Île mystérieuse - Chapitre XI

Comme Robinson Crusoé, les personnages de ce roman ont échoué sur une île déserte. Ils sont arrivés sur l'île par l'Est, sur un tout petit îlot, avant de rejoindre à la nage la côte, où ils ont trouvé un abri qu'ils appellent "Les Cheminées."
Ils ont ensuite escaladé un volcan éteint pour mieux voir l'endroit où ils se trouvent.

L’île avait, à peu de chose près, l’étendue de Malte ou Zante, dans la Méditerranée ; mais elle était, à la fois, beaucoup plus irrégulière, et moins riche en caps, promontoires, pointes, baies, anses ou criques. Sa forme, véritablement étrange, surprenait le regard, et quand Gédéon Spilett, sur le conseil de l’ingénieur, en eut dessiné les contours, on trouva qu’elle ressemblait à quelque fantastique animal, une sorte de ptéropode monstrueux, qui eût été endormi à la surface du Pacifique.
Voici, en effet, la configuration exacte de cette île, qu’il importe de faire connaître, et dont la carte fut immédiatement dressée par le reporter avec une précision suffisante.
La portion Est du littoral, c’est-à-dire celle sur laquelle les naufragés avaient atterri, s’échancrait largement et bordait une vaste baie terminée au sud-est par un cap aigu, qu’une pointe avait caché à Pencroff, lors de sa première exploration. Au nord-est, deux autres caps fermaient la baie, et entre eux se creusait un étroit golfe qui ressemblait à la mâchoire entr’ouverte de quelque formidable squale.
Du nord-est au nord-ouest, la côte s’arrondissait comme le crâne aplati d’un fauve, pour se relever en formant une sorte de gibbosité qui n’assignait pas un dessin très-déterminé à cette partie de l’île, dont le centre était occupé par la montagne volcanique.
De ce point, le littoral courait assez régulièrement nord et sud, creusé, aux deux tiers de son périmètre, par une étroite crique, à partir de laquelle il finissait en une longue queue, semblable à l’appendice caudal d’un gigantesque alligator.
Cette queue formait une véritable presqu’île qui s’allongeait de plus de trente milles en mer, à compter du cap sud-est de l’île, déjà mentionné, et elle s’arrondissait en décrivant une rade foraine, largement ouverte, que dessinait le littoral inférieur de cette terre si étrangement découpée.
Dans sa plus petite largeur, c’est-à-dire entre les Cheminées et la crique observée sur la côte occidentale qui lui correspondait en latitude, l’île mesurait dix milles seulement ; mais sa plus grande longueur, de la mâchoire du nord-est à l’extrémité de la queue du sud-ouest, ne comptait pas moins de trente milles.
Quant à l’intérieur de l’île, son aspect général était celui-ci : très-boisée dans toute sa portion méridionale depuis la montagne jusqu’au littoral, elle était aride et sablonneuse dans sa partie septentrionale. Entre le volcan et la côte est, Cyrus Smith et ses compagnons furent assez surpris de voir un lac, encadré dans sa bordure d’arbres verts, dont ils ne soupçonnaient pas l’existence. Vu de cette hauteur, le lac semblait être au même niveau que la mer, mais, réflexion faite, l’ingénieur expliqua à ses compagnons que l’altitude de cette petite nappe d’eau devait être de trois cents pieds, car le plateau qui lui servait de bassin n’était que le prolongement de celui de la côte.
« C’est donc un lac d’eau douce ? demanda Pencroff.
— Nécessairement, répondit l’ingénieur, car il doit être alimenté par les eaux qui s’écoulent de la montagne.
— J’aperçois une petite rivière qui s’y jette, dit Harbert, en montrant un étroit ruisseau, dont la source devait s’épancher dans les contreforts de l’ouest.
— Un instant, mes amis, répondit l’ingénieur, il me paraît bon de donner un nom à cette île, ainsi qu’aux caps, aux promontoires, aux cours d’eau que nous avons sous les yeux. Que nous donnions à cette vaste baie de l’est le nom de baie de l’Union, par exemple, à cette large échancrure du sud, celui de baie Washington, au mont qui nous porte en ce moment, celui de mont Franklin, à ce lac qui s’étend sous nos regards, celui de lac Grant, rien de mieux, mes amis. Ces noms nous rappelleront notre pays et ceux des grands citoyens qui l’ont honoré.
« Maintenant, dit le reporter, à cette presqu’île qui se projette au sud-ouest de l’île, je proposerai de donner le nom de presqu’île Serpentine, et celui de promontoire du Reptile (Reptile-end) à la queue recourbée qui la termine.
— Adopté, dit l’ingénieur.
— A présent, dit Harbert, cette autre extrémité de l’île, ce golfe qui ressemble si singulièrement à une mâchoire ouverte, appelons-le golfe du Requin (Shark-gulf).
— Bien trouvé ! s’écria Pencroff, et nous compléterons l’image en nommant cap Mandibule (Mandible-cape) les deux parties de la mâchoire.
— Mais il y a deux caps, fit observer le reporter.
— Eh bien ! répondit Pencroff, nous aurons le cap Mandibule-Nord et le cap Mandibule-Sud.
— Ils sont inscrits, répondit Gédéon Spilett.
— Reste à nommer la pointe à l’extrémité sud-est de l’île, dit Pencroff.
— C’est-à-dire l’extrémité de la baie de l’Union ? répondit Harbert.
— Cap de la Griffe (Claw-cape), » s’écria aussitôt Nab, qui voulait aussi, lui, être parrain d’un morceau quelconque de son domaine.
Et, en vérité, Nab avait trouvé une dénomination excellente, car ce cap représentait bien la puissante griffe de l’animal fantastique que figurait cette île si singulièrement dessinée.
Pencroff était enchanté de la tournure que prenaient les choses, et les imaginations, un peu surexcitées, eurent bientôt donné :
À la rivière qui fournissait l’eau potable aux colons, et près de laquelle le ballon les avait jetés, le nom de la Mercy, — un véritable remerciement à la Providence ;
À l’îlot sur lequel les naufragés avaient pris pied tout d’abord, le nom de l’îlot du Salut (Safety-island) ;
Au plateau qui couronnait la haute muraille de granit, au-dessus des Cheminées, et d’où le regard pouvait embrasser toute la vaste baie, le nom de plateau de Grande-vue ;
Enfin à tout ce massif d’impénétrables bois qui couvraient la presqu’île Serpentine, le nom de forêts du Far-West.
Tout était donc terminé, et les colons n’avaient plus qu’à redescendre le mont Franklin pour revenir aux Cheminées, lorsque Pencroff de s’écrier :
« Eh bien ! nous sommes de fameux étourdis !
— Pourquoi cela ? demanda Gédéon Spilett, qui avait fermé son carnet, et se levait pour partir.
— Et notre île ? Comment ! Nous avons oublié de la baptiser ? »
Harbert allait proposer de lui donner le nom de l’ingénieur, et tous ses compagnons y eussent applaudi, quand Cyrus Smith dit simplement :
« Appelons-la du nom d’un grand citoyen, mes amis, de celui qui lutte maintenant pour défendre l’unité de la république américaine ! Appelons-la l’île Lincoln ! »
Trois hurrahs furent la réponse faite à la proposition de l’ingénieur.
Et ce soir-là, avant de s’endormir, les nouveaux colons causèrent de leur pays absent ; ils parlèrent de cette terrible guerre qui l’ensanglantait ; ils ne pouvaient douter que le Sud ne fût bientôt réduit, et que la cause du Nord, la cause de la justice, ne triomphât, grâce à Grant, grâce à Lincoln !

Quel temps domine dans ce texte? Pour quelle raison?
Dessinez le plan de l'île, de la manière la plus ressemblante possible.
Ajoutez à votre carte une légende, comme en géographie.
Placez les noms de lieux.
Imaginez une suite à ce récit.

TARDI - Guerre des tranchées

Le soldat patauge lourdement dans la boue... Il est chargé : à bout de bras, deux "bouteillons" pleins - la soupe encore chaude -, les gourdes de vin, le pain en bandoulière et les musettes remplies de singe. Il cherche l'entrée du boyau qui mène à la tranchée où les autres attendent la bouffe. Il est presque à découvert, et ne pense qu'à ça. Quelques balles perdues finissent leur trajectoire à hauteur de ses bandes molletières, elles viennent s'enfoncer, encore meurtrières, dans la gadoue jaune. Les godillots du soldat s'engluent dans la boue. Il fait encore nuit. Il n'y a que cette lueur à l'horizon avec, par moments, une sorte d'éclair ou une série de lumières plus fortes et un roulement sourd, un bourdonnement toujours présent, qui prend au ventre quand on l'écoute. C'est plus haut que ça se passe, ici le secteur est calme, comme on dit. De temps en temps, un tir de routine auquel nos artilleurs répondent mollement. C'est le Boche qui s'ennuie, en mal de cartons, qui serait presque le plus dangereux...
Il a ça en tête, le soldat, et il a hâte de trouver le boyau pour être à couvert... Et la soupe qui refroidit ! Il pense aussi au froid, à ses pieds trempés, au col de son manteau si rugueux...
A chaque pas, son casque mal ajusté lui cogne l'oreille droite, gelée, prête à se casser comme du verre. Putain d'équipement ! Vraiment, y a pas de respect pour le contribuable qui se bat pour la Patrie ! Sa gamberge s'arrête là. On vient de tirer une fusée éclairante qui retombe tranquille au bout de son parachute, à la verticale du soldat, illuminant tout, absolument tout... comme si ça suffisait pas d'être paumé, le voilà qui joue la cible. Et ça se fait pas attendre, ça crépite ! Un tir de mitrailleuse... Alors il plonge au sol, s'étale à plat ventre. La crosse de son "Lebel" lui fiche un sacré coup dans les reins. La soupe se répand sur le sol, il sent la tiédeur du bouillon contre sa cuisse. Il essaie de dégager son fusil et s'empêtre dans les brides des musettes, les doigts plein de boue. C'est la confusion, le bordel, la panique et il faut pas bouger surtout! Ça tire dur et pas loin. Il y a deux minutes, c'était le calme plat, maintenant, y a pas de comparaison. Des balles s'écrasent à quelques centimètres de son corps. Sûr qu'il va s'en prendre une, là, comme un con, allongé dans la boue... allongé dans la merde, oui... ça pue ! ... Au moins un Boche qui pourrit pas loin! On fait plus attention aux cadavres, il y en a tellement, par couches, des Français, des Allemands, on leur marche dessus, on les recouvre même plus... On vit avec et ils rendent des services, on accroche son bidon à un pied qui dépasse de la paroi de la tranchée... mais celui-là, de mort, il dégage sérieux ! C'est moindre mal... En attendant, ça canarde et il ne peut pas bouger, et pourtant, il faudrait... Une heure au moins, il reste là. C'est difficile à évaluer, la durée, dans ces moments où le corps est tétanisé par la peur. Il n'y que le long de son dos, contre sa peau, qu'il y a de l'animation... un vrai boulevard à poux. Ça aussi, c'est qu'une habitude, ces bêtes, avec les rats et la chiasse. Le canon de 75 s'y met, c'est parti pour le reste de la nuit, la journée, peut-être. Un obus tombe pas loin et voilà les éclats qui rappliquent, et les mottes de terre qu'il est allé chercher en profondeur, et la boue. Le soldat, les deux mains crispées sur son casque, tente de se protéger la nuque. C'est à rire, ce geste, avec toute ces saloperies, ces bouts de fer qui vont se ficher profondément dans le sol et qui ne demandent qu'à pénétrer dans sa chair si fragile... même son casque ne pourra pas les arrêter. Le feu s'intensifie. Il faut démarrer. Où est donc ce putain de boyau, la tranchée, l'abri ?
Le jour s'est levé. Les ardeurs guerrières se sont un peu calmées et puis tout s'est tu. Maintenant, on y voit tout à fait et le soldat se rend compte qu'il a passé la nuit allongé sur un mort, les deux mains dans son ventre. Ce qu'il prenait pour de la boue: de la chair pourrie, infecte. On a beau être endurci, coutumier de l'horreur, indifférent à la tripaille chaude qui se dévide des corps éclatés, c'est pas plaisant, comme découverte... Et les maladies ? S'il avait une coupure aux mains ?... tétanos, gangrène et je ne sais quoi... Sa première idée : trouver de l'eau... se laver les mains dans une flaque dégueulasse.
Courbé en deux, il retrouve le boyau de communication. Quand il arrive, ils font la gueule pour la soupe perdue et le pain boueux, mais ils boufferont quand même.
Le soldat a passé la matinée à chercher de l'eau, il n'en a pas trouvé... il s'est bien essuyé aux pans de son manteau.


Ça se passait à Verdun. C'est ma grand-mère qui me racontait cette histoire, celle de mon grand-père. J'avais cinq ans, mon pépé s'était tapé toute la guerre, il en était sorti un peu gazé. A l'époque, il somnolait encore, son livre ouvert sur la toile cirée de la table de la cuisine. Avait-il oublié ? Il n'en parlait jamais... Mais moi, la nuit, j'entrais dans son horreur. Le mort tout pourri et grand-père les deux mains dedans son ventre... Quand il est mort, il a repoussé le curé venu pour l'extrême-onction. Il lui a dit que si Dieu existait, n'y aurait pas de guerres... que tout ça c'était des conneries. Ça l'avait marqué... certainement. Après lui, grand-mère a disparu, elle aussi.
Quand j'ai lu mon premier vrai livre avec des caractères typographiques et quelques illustrations, il racontait l'histoire édifiante d'un chien qui suivait son maître dans la tranchée, faisait la guerre avec lui, mordait les Allemands, sauvait son maître blessé - un capitaine, un héros qui retrouvait sa belle fiancée à la fin (après avoir gagné la guerre à lui tout seul). J'ai oublié le titre et le nom de l'auteur, mais certains passages me reviennent en mémoire au moment où je cause. C'était mon premier livre... lu "au hasard". J'en ai lu d'autres, depuis, sur le sujet... de tout poil, de toutes opinions... du Feu au Croix de bois, en passant par A l'ouest rien de nouveau et Orages d'acier, pour ne citer que les meilleurs. Mais mon préféré reste la Peur, de Gabriel Chevalier et les premiers chapitres du Voyage au bout de la nuit. Et toujours, j'ai vu mon pépé avec ses bidons et son pain allongé sur le mort.
On me dit: "Encore dans tes trucs de poilus? vas-tu sortir de ta tranchée ?..." Avec allusions aux anciens combattants, charentaises, bérets, décorations, drapeaux à l'Arc de Triomphe, le 11 novembre... J'ai bien peur qu'on y soit toujours, dans nos tranchées. Est, Ouest... plus exactement dans le no man 's land, sur le terrain... entre les lignes... là où a lieu l'affrontement ! En fait, dans tout ça, il s'agit moins de la guerre de 14-18 que de LA GUERRE... De crapouillots en ogives... c'est la prochaine qui m'inquiète.
TARDI, "C'était la guerre des tranchées" , 1994, pp. 29-30.

LA PAGE 1
1. Quel est le point de vue choisi par le narrateur? (Justifier)
2. Quel registre est employé?
3. Quel temps domine? Quelle est sa valeur?
4. Que dessineriez-vous pour illustrer cette page?

LA PAGE 2
5. Qui est le narrateur?
6. Pourquoi a-t-il raconté la page 1?
7. Pour quelles raisons s'intéresse-t-il à la guerre des tranchées?

LA BD
8. Qui est le narrateur de la BD?
Retrouver les passages du texte qui correspondent à chaque image:

Mousseron - Courrières

Dans son ouvrage "A l’fosse" Jules Mousseron relate la catastrophe :

SUR LA CATASTROPHE DES MINES DE COURRIERES
10 mars 1906

I
Salut ! ô martyrs ed Courrières,
Brav's carbonniers nés pou l'douleur !
O pauvres gins ! Oh ! les pauv's frères
Combin nous pleurons vos malheursi

C'mint s'mettr' pareille affaire in tiête ?
Douz' chints mineurs périr dins l'feu
Sans pouvoir pinser eun' milette
L'infant à s'mère, el’ père à s'fieu !

Anéantis pa l'flamme et l'soufre
Tous ces innochints sont brûlés
Collés dins les poussièr's du gouffre
S'étreignant par group's affolés.

Oh! l’z écapés dins les ténèbres!
Poursuivis par l’affreux grisou,
Piétinant des débris funèbres,
In hurlant d’douleur comm’ des fous.

Et ces héros prêts pou l’ sauv’tage,
In connaissant si bin l’danger,
Qui cherch’nt dins les foss’s in ravage,
Un comarate à récaper…

Et les veuv’s, les mèr’s, les tiots gosses,
Ces milliers d’gins du Pays-Noir
Qui traîn’nt dins l’coron, d’fosse in fosse,
Abîmés dins leu désespoir.

Leur esprit garde incor l’image
Du mineur comme il est parti;
Mais i n’verront pus l’cher visage
Des vaillants complèt’mint meurtris!

Ch'est est fini ! pus jamais d'caresse !
Pus d'joi ! pus d'pain et pus d'bonheur !
Tous les corons ont l'mêm' tristesse,
Tout's les maisons ont l'mêm' douleur.

L'détress' n'a point passé eun' porte,
Et l'deuil est partout dins l'cité
Qu'ont-i fait pou souffrir d'la sorte,
Ces malheureux persécutés ?

Rich’s et pauvr’s, tou l’monde est pour vous.
Vaillants mineurs, in vous admire.
L’z infants même’, brisant leu tir’lire,
Vous béniss’nt in donnant leus sous.

Pauv’s ouverriers mineurs, mes frères,
Oh! oui, nous pleurons vos malheurs!
Salut ! ô martyrs ed Courrières,
Brav's carbonniers nés pou l'douleur …

II
Oh! Quell’ biêt’ monstrueus’ qu’est, dins l’fosse, el grisou!
Ch’est l’enn’mi qu’in n’vot point, ch’est l’poison anonyme.
I n’ s’ amoutr’ point null’ part, mais il est tout partout.
L’air seul peut l’ramouner et rindre es’forch’ minime.

I s’ glich’ dins les cassur’s, I s’infut’ dins les trous;
D’un passage el pus sûr il in fait un abîme.
Si l’vint n’a point d’vigueur, l’homme a bientôt l’dessous.
L’gaz I vient; I faut fuir ou s’indormir victime.

Après un d’ses méfaits, il est tranquill’ longtemps,
Semblant voloir, ainsi, rindr les mineurs confiants,
Pour, pus tard, d’un seul cop, les invahir ed flammes.

L’grisou, ch’est l’cat qui griffe un infant traîtreus’mint;
Ch’est l’tigr’ tuant d’derrière el mouton innochint;
Ch’est l’ langue in feu du diap’ qui pourlèqu’ les pauv’s âmes.

13 mars 1906

Moby Dick ("DS")

"Cours sur l'anatomie des cétacés" - (Moby Dick, par Hermann Melville.)
Jusqu’ici, en décrivant le cachalot, je me suis avant tout attardé à ses merveilles extérieures ou bien j’ai traité séparément de quelques-unes de ses structures internes. Mais pour avoir de lui une vue d’ensemble et une compréhension plus complète, il me faut maintenant le déboutonner plus avant, délacer son pourpoint, ouvrir les boucles de ses jarretières, détacher les agrafes et les crochets des jointures de ses os les plus secrets et vous le livrer dans son principe fondamental, c’est-à-dire son squelette.
Mais comment, Ismaël ? Comment se fait-il que vous, simple canotier, ayez la prétention de savoir quoi que ce soit du monde intérieur de la baleine ? L’érudit Stubb, perché sur le cabestan, vous aurait-il fait des cours sur l’anatomie des cétacés ? Vous aurait-il viré une côte au guindeau pour ses démonstrations ? Explique-toi, Ismaël. Pouvez-vous disposer sur le pont un cachalot adulte pour étudier, comme un cuisinier met un rôti de porc sur un plat ? Sûrement pas. Jusqu’ici, Ismaël, vous vous êtes montré un témoin authentique, mais prenez garde à présent de ne pas vous octroyer le privilège du seul Jonas, celui de discourir de poutres, de solives, de chevrons, de faîtage, de lambourdes, de chevillages, composant la charpente du léviathan, ainsi que des tonneaux de graisse des laiteries, des beurreries et des fromageries de ses entrailles.
J’avoue que, depuis Jonas, peu de baleiniers ont pénétré plus avant que l’épiderme d’un cachalot adulte, pourtant j’ai eu la chance bénie d’en disséquer un en miniature. À bord d’un navire auquel j’appartenais, un bébé cachalot fut hissé en entier sur le pont pour son estomac dont on fait des fourreaux pour les barbelures des harpons et pour les fers de lances. Pensez-vous que j’aie laissé passer l’occasion de me servir de ma hachette d’embarcation et de mon couteau de poche pour briser le sceau et lire le contenu de cet enfant ?
En ce qui concerne ma connaissance des os du léviathan parvenu à son gigantesque développement d’adulte, j’en suis redevable à feu mon royal ami Tranquo, roi de Tranque, l’une des Arsacides. (Ismaël raconte qu'il a visité et mesuré un squelette de baleine, échoué sur une plage, gardé par des prêtres indiens.)
Je passai et repassai devant le squelette, repoussai les vignes, me faufilai entre les côtes et, avec une pelote de fil arsacidien, je déambulai longuement dans ses méandres, dans l’ombre de ses colonnades et de ses mandrins. Mais bientôt ma pelote fut épuisée, je suivis le fil et je me retrouvai à l’entrée. Je n’avais rien vu de vivant à l’intérieur, rien que des os.
Après m’être taillé une baguette verte comme étalon de mesure, je replongeai à l’intérieur du squelette. De la fente en forme de flèche ouverte sur le crâne, les prêtres me surprirent en train de prendre la hauteur de la dernière côte. « Qu’est-ce que cela ? crièrent-ils. Tu oses mesurer notre dieu ! Cela nous incombe. »
– Bien, prêtres ! alors, combien lui donnez-vous de longueur ?
Là-dessus, une contestation sauvage surgit entre eux au sujet de pieds et de pouces ; ils s’entrebrisèrent le crâne avec leurs mesures de bois, le grand crâne en renvoyait l’écho et, saisissant cette heureuse opportunité, je terminai mes propres mesures.
Les dimensions du squelette que je vais maintenant donner sont copiées textuellement d’après mon bras droit sur lequel je les avais fait tatouer, car mes vagabondages effrénés de cette époque ne m’assuraient aucun autre moyen sérieux de conserver ces précieuses statistiques. Mais, vu l’espace restreint et désireux de laisser en blanc les autres parties de mon corps pour un poème que j’étais alors en train de composer – sur les endroits encore non tatoués qui pouvaient me rester – je ne me mis pas en peine des pouces en plus ou en moins, aussi bien les pouces ne devraient-ils pas entrer en ligne de compte dans une mensuration convenable de la baleine.

1. A quoi est comparée la baleine dans le paragraphe 1? et 2? et dans le paragraphe 3?
2. De qui Ismaël rapporte-t-il les paroles dans le paragraphe 2?
3. Réécriture : Réécrire les 4 derniers paragraphes (à partir de "je passai"), en "il" à la place de "je". Ne recopier que ce qui change.
4. Rédaction : Écrire le poème d'Ismaël (15 lignes minimum.)
5. Dictée.

Martin Luther King

"Pourquoi nous ne pouvons pas attendre"
Lettre aux Blancs modérés, à propos de la légitime impatience des Noirs;
par: Martin Luther King (avril 1963)

Écrite pendant un séjour en prison, suite à une action directe de désobéissance civique (occupation de lieux publics légalement réservés aux Blancs), cette lettre est adressée aux Blancs qui critiquent la ségrégation, mais qui font aux activistes noirs plusieurs reproches:
a - « Pourquoi ne pas avoir donné aux nouveaux élus le temps d’agir ? ».
b - « Attendez ! »
c - « Pourquoi prônez-vous la désobéissance ? »
d - « Vous provoquez des tensions ! »
e - « Faites confiance au temps : il travaille pour vous ! »
f - « Ne soyez pas extrémistes ! »

Imaginez les réponses de Martin Luther King à ces reproches.

...
Voici les réponses dans le désordre

Réponse n°1 - Vous exprimez une grande inquiétude à l’idée que nous sommes disposés à enfreindre la loi. Voilà certainement un souci légitime. Comme nous avons si diligemment prôné l’obéissance à l’arrêt de la Cour suprême interdisant, en 1954, la ségrégation dans les écoles publiques, il peut sembler paradoxal, au premier abord, de nous voir enfreindre la loi en toute conscience. On pourrait fort bien nous demander :
« Comment pouvez-vous recommander de violer certaines lois et d’en respecter certaines autres ? »
La réponse repose sur le fait qu’il existe deux catégories de lois : celles qui sont justes et celles qui sont injustes. Je suis le premier à prêcher l’obéissance aux lois justes. L’obéissance aux lois justes n’est pas seulement un devoir juridique, c’est aussi un devoir moral. Inversement, chacun est moralement tenu de désobéir aux lois injustes. J’abonderais dans le sens de Saint-Augustin pour qui « une loi injuste n’est pas une loi ».
Quelle est la différence entre les unes et les autres ? Comment déterminer si une loi est juste ou injuste ? Une loi juste est une prescription établie par l’homme en conformité avec la loi morale ou la loi de Dieu. Une loi injuste est une prescription qui ne se trouve pas en harmonie avec la loi morale. Pour le dire dans les termes qu’emploie saint Thomas d’Aquin, une loi injuste est une loi humaine qui ne plonge pas ses racines dans la loi naturelle et éternelle. Toute loi qui élève la personne humaine est juste. Toute loi qui la dégrade est injuste. Toute loi qui impose la ségrégation est injuste car la ségrégation déforme l’âme et endommage la personnalité. Elle donne à celui qui l’impose un fallacieux sentiment de supériorité et à celui qui la subit un fallacieux sentiment d’infériorité.
Nous ne pourrons jamais oublier que tous les agissements de Hitler en Allemagne étaient « légaux ». Il était « illégal » d’aider et de réconforter un Juif dans l’Allemagne de Hitler. Mais je suis sûr que si j’avais vécu en Allemagne à cette époque-là, j’aurais aidé et réconforté mes frères Juifs même si c’était illégal.

Réponse n°2 - Prétendre que le temps, à lui seul, guérira inéluctablement tous les maux, voilà une idée étrangement irrationnelle. En réalité, le temps est neutre ; il peut être utilisé pour construire ou pour détruire. J’en suis venu à penser que les hommes de mauvaise volonté l’ont mis à profit bien plus efficacement que les hommes de bonne volonté. Notre génération ne doit pas se reprocher seulement les actes et les paroles au vitriol des méchants, mais aussi l’effrayant silence des justes.

Réponse n°3 - Quand vous avez vu des populaces lyncher vos pères et mères, noyer à plaisir vos frères et sœurs ; quand vous avez vu des policiers pleins de haine maudire, frapper, brutaliser et même tuer vos frères et soeurs noirs en toute impunité ; quand vous voyez la grande majorité de vos vingt millions de frères noirs étouffer dans la prison fétide de la pauvreté, au sein d’une société opulente ; quand vous sentez votre langue se nouer et votre voix vous manquer pour tenter d’expliquer à votre petite fille de six ans pourquoi elle ne peut aller au parc d’attractions qui vient de faire l’objet d’une publicité à la télévision ; quand vous voyez les larmes affluer dans ses petits yeux parce que ce parc est fermé aux enfants de couleur ; quand vous voyez les nuages déprimants d’un sentiment d’infériorité se former dans son petit ciel mental ; quand vous devez inventer une explication pour votre petit garçon de cinq ans qui vous demande dans son langage pathétique et torturant : « Papa, pourquoi les Blancs sont si méchants avec ceux de couleur ? » ; quand, au cours de vos voyages, vous devez dormir nuit après nuit sur le siège inconfortable de votre voiture parce que aucun motel ne vous acceptera ; quand vous êtes humilié jour après jour par des pancartes narquoises : « Blancs », « Noirs » ; quand votre prénom est « négro » et votre nom « mon garçon » (quel que soit votre âge); quand votre mère et votre femme ne sont jamais appelées respectueusement « Madame » ; quand vous êtes harcelé le jour et hanté la nuit par le fait que vous êtes un nègre, marchant toujours sur la pointe des pieds sans savoir ce qui va vous arriver l’instant d’après, accablé de peur à l’intérieur et de ressentiment à l’extérieur ; quand vous combattez sans cesse le sentiment dévastateur de n’être personne ; alors vous comprenez pourquoi nous trouvons si difficile d’attendre. Il vient un temps où la coupe est pleine et où les hommes ne supportent plus de se trouver plongés dans les abîmes du désespoir.

Réponse n°4 - Je n’ai pas demandé à mon peuple : « Oublie tes sujets de mécontentement. » J’ai tenté de lui dire, tout au contraire, que son mécontentement était sain, normal, et qu’il pouvait être canalisé vers l’expression créatrice d’une action directe non violente. C’est cela qui est dénoncé aujourd’hui comme extrémiste.
Je dois admettre que j’ai tout d’abord été déçu de le voir ainsi qualifié. Mais en continuant de réfléchir à la question, j’ai progressivement ressenti une certaine satisfaction d’être considéré comme un extrémiste.
Jésus n’était-il pas un extrémiste de l’amour – « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent » ?
Abraham Lincoln n’était-il pas un extrémiste – « Notre nation ne peut survivre mi-libre, mi-esclave » ?
Thomas Jefferson n’était-il pas un extrémiste – « Nous tenons ces vérités pour évidentes par elles-mêmes : tous les hommes ont été créés égaux » ?
Aussi la question n’est-elle pas de savoir si nous voulons être des extrémistes, mais de savoir quelle sorte d’extrémistes nous voulons être. Serons-nous des extrémistes pour l’amour ou pour la haine ? Serons-nous des extrémistes pour la préservation de l’injustice ou pour la cause de la justice ?

Réponse n°5 - La seule réponse que nous pouvons donner, c’est que le nouveau pouvoir, comme l’ancien, a besoin d’être bousculé pour enfin agir.
L’histoire est la longue et tragique illustration du fait que les groupes privilégiés cèdent rarement leurs privilèges sans y être contraints. Il arrive que des individus soient touchés par la lumière de la morale et renoncent d’eux même à leurs attitudes injustes, mais les groupes ont rarement autant de moralité que les individus. Nous avons douloureusement appris que la liberté n’est jamais accordée de bon gré par l’oppresseur ; elle doit être exigée par l’opprimé. Franchement, je ne me suis jamais engagé dans un mouvement d’action directe à un moment jugé « opportun », d’après le calendrier de ceux qui n’ont pas indûment subi les maux de la ségrégation.

Réponse n°6 - J’avais espéré que les blancs modérés le comprendraient : la loi et l’ordre ont pour objet l’établissement de la justice ; quand ils viennent à y manquer, ils se transforment en dangereux barrages dressés contre le progrès social. J’avais espéré que les blancs modérés le comprendraient : l’état de tension actuel dans le Sud n’est qu’une transition nécessaire : il nous faut sortir d’une phase détestable de paix négative, où le noir accepte passivement son sort injuste, et entrer dans une phase de paix positive et pleine de sens, où tous les hommes respecteront la dignité et la valeur de la personne humaine.
En réalité, ce n’est pas nous qui créons la tension en nous lançant dans l’action directe non-violente de désobéissance civique. Nous nous contentons de rendre visible une tension cachée qui existe déjà. Nous l’étalons au grand jour, là où elle peut être observée et traitée. Comme un abcès qui ne peut pas être traité et guéri tant qu’il reste interne, invisible, mais qui doit être ouvert et exposé, dans toute sa laideur purulente, aux remèdes naturels que sont l’air et la lumière, de même l’injustice doit être exposée, avec toutes les tensions que cela entraîne, à la lumière de la conscience humaine et à l’air de l’opinion publique, avant de pouvoir être guérie.

Michaux- Barbare en Asie

"Un Barbare en Asie" - ( Henri Michaux )
A la frontière du Népal, j'arrivai à une halte et une jeune fille népalaise vint me sourire. Je crois qu'elle voulait savoir si j'achèterais du chocolat qu'elle était disposée à aller chercher pour moi dans une boutique. Mais elle ne connaissait d'autre mot anglais que le mot "chocolate". Ce sourire, pas gauche du tout, si clair, me donna une telle impression, je la regardais dans un tel ravissement qu'elle-même en fut émue. Enfin, elle se dégagea comme prise par le vent, courut prendre les chocolats, et les mit dans ma main. Mais l'auto que je partageais avec d'autres voyageurs devait repartir, on n'avait de mots ensemble dans aucune langue...
Tout est aride en moi, mais son sourire si frais me paraissait cependant le miroir de moi-même.
Quand je revins, je cherchai, je regardai, je m'arrêtai. Personne. Enfin au moment où le train sifflait et partait, quelqu'un courut vivement, d'un pas léger, et à ma vitre, essoufflé, vint sourire, sourire une dernière fois, sourire tristement. Alors elle aussi se souvenait? Pourquoi ne suis-je pas revenu là? N'était-elle pas là, ma destinée?

1. Comment s'appelle un livre dans lequel un auteur raconte une partie de sa vie?
2. Réécrire le dernier paragraphe, en remplaçant la première personne du singulier par la troisième.
3. D’après le titre, qui est le barbare?

Mangues sans-papiers

MÊME LES MANGUES ONT DES PAPIERS - Yves Pinguilly
Chaque matin, le soleil revient de voyage, après avoir visité l'autre côté du monde...
Il savait cela Momo.
Il murmura à l'oreille de Khady, qui jouait avec lui dans les arbres du village:
- Un jour, moi aussi, je partirai là-bas.
- Où?
- De l'autre côté du monde!

Elle s'approcha et lui toucha la tête.
- Khady, tu me fais quoi, là?
- Je vérifie si tu as beaucoup de fièvre ou seulement un peu un peu...
- Mais je ne suis pas malade!
- Si tu veux visiter l'autre côté du monde, tu es malade!
- Tu te moques?
- Non, mais tu sais que, là-bas, de l'autre côté de la Terre ronde, le monde est à l'envers? Il marche sur la tête!
Elle éclata de rire.

Ce fut comme un signal: une première goutte de pluie tomba.
Une minute plus tard, mille et une gouttes étaient tombées.

Khady et Momo s'étaient réfugiés sous un arbre.
Dos à dos, chacun de son côté regardait une moitié du monde.

- Khady, cette pluie, c'est la pluie des mangues.
- Oui, la pluie des mangues... Mangoé Touné... Touné Mangoé!
- Tu te moques?
- Non, cette pluie fait mûrir les mangues.
- Et la vie aussi!
- Tu dis quoi, Momo?
- Je dis que la pluie fait mûrir la vie. Quand les mangues seront mûres, ma vie sera mûre, je serai grand et...
- Quoi?
- Quand les mangues seront mûres, je partirai de l'autre côté, dans l'autre monde.
- Pourquoi tu partiras, Momo?
Pour travailler. Tu as vu N'na? Elle pleure trop, ma mère. Elle a toujours les yeux rouges...
- Ils sont pimentés?
- Non. Mais vraiment elle pleure trop, pour moi, son unique fils, pour mes soeurs et pour elle... Dans l'autre monde, je travaillerai pour la soigner et les nourrir. Tous!
- Et moi, tu me laisseras là?
- Si tu veux, Je t'emmènerai, Khady.

Momo ferma les yeux. Il se retourna et appuya son front sur celui de Khady. Après une minute de bonheur, ils coururent sous la pluie des mangues, bouche ouverte, comme pour avaler toutes les gouttes.
Plusieurs saisons des pluies... et plusieurs saisons sèches passèrent.



I
1. Expliquez quels sont les deux côtés du monde, ses deux moitiés.
2. Pourquoi Momo veut-il partir?
3. Expliquez la phrase de Khady : " de l'autre côté de la Terre ronde, le monde est à l'envers. Il marche sur la tête!"
4. Ecrire la fin.


Un matin, alors que le soleil arrivait, faisant semblant de se réveiller, Momo dit à Khady:
- Je pars, je suis prêt. Viens avec moi, toi aussi tu es mûre comme une mangue bien mûre!
- Comment tu le sais?
- Je t'ai vue mûrir sous la pluie, un peu plus chaque saison des pluies!

Le jour même, ils eurent une occasion. Ils profitèrent du grand camion qui venait de charger des mangues, un camion qui voyageait jusqu'au port.
Ils s'y cachèrent au milieu des fruits aux couleurs douces.
Au port, ils se laissèrent décharger par une grue, qui les rechargea aussitôt dans un grand bateau déjà presque rempli de fruits.
- Khady! Bientôt on y sera... de l'autre côté du monde.
La nuit arriva. Le bateau qui les enveloppait était vivant. Ses bruits étaient plus méchants que ceux des nuées criardes de chauves-souris et de tisserins.

Le lendemain, ils oublièrent leur nuit mal dormie. Le bateau leva l'ancre. Il vibrait. Il bougeait...
- Khady, ce soir déjà, on y sera...
- Viens.
- Où?
- Voir si le bateau part du bon côté.
Momo prit une mangue bien mûre, pour la partager. Ils sortirent de leur cachette. Ils se faufilèrent. Le port était déjà derrière eux.
Ils levèrent les yeux au ciel pour voir le soleil. C'est à ce moment là qu'ils entendirent crier:
- Là, en voilà deux! Attrapez-les!
Ils eurent peur. Ils coururent dans le bateau, mais deux hommes blancs et deux hommes noirs les rattrapèrent:
- Qui êtes-vous?
- Que faites-vous?
- Vos papiers!
Khady et Momo tremblaient comme des feuilles de manguier dans le vent.
- VOS PAPIERS!

Momo trouva dans sa poche un vieux bout de papier journal, sur lequel il y avait la photo de l'équipe nationale de football.

Khady, elle, sortit une feuille de cahier, toute froissée, sur laquelle elle avait recopié un poème, le dernier jour de sa dernière année d'école.
L'officier ne prit même pas le temps de lire les premières lignes, qui disaient:
À bord d'une calebasse...
Effleurant à peine la crête des vagues...
J'ai abordé un récif de corail...

Ils n'avaient rien. Pas de vrais papiers, pas la moindre pièce d'identité!
Et de l'autre côté du monde, sans papiers, tu n'existes pas.

Un grand bonhomme avec une casquette sur la tête arriva. Il avait un cahier sous le bras:
- Capitaine, voici deux clandestins.
- On voulait partir avec les mangues, de l'autre côté du monde, avoua Momo.
- Les mangues ont des papiers, elles! Regardez:

Il ouvrit son cahier officiel: toutes les mangues étaient enregistrées, numérotées. Elle avaient montré leurs papiers. Toutes avaient été tamponnées, elles avaient le droit de voyager où elles voulaient. Même l'autre côté du monde voulait bien les accepter.

Le bateau retourna au port. Khady et Momo furent débarqués. Sur le quai, ils s'appuyèrent l'un contre l'autre, dos à dos. Momo pensa d'abord à sa mère et à ses soeurs... et au plat de riz sauce arachide, au plat de fonio sauce arachide, au plat de manioc sauce arachide, qu'il avait rêvé de leur payer.

Il laissa couler ses larmes sur la mangue qu'il tenait toujours dans ses mains.
Khady s'essuya les yeux avec son bras.
Elle murmura :
- Momo, toi et moi ensemble, nous sommes le monde entier. Chacun une moitié. À égalité.


QUESTIONS

I
1. Expliquez quels sont les deux côtés du monde, ses deux moitiés.
2. Pourquoi Momo veut-il partir?
3. Expliquez la phrase de Khady : " de l'autre côté de la Terre ronde, le monde est à l'envers. Il marche sur la tête!"
4. Ecrire la fin.

II
5. Relevez dans le texte cinq différences entre les deux côtés du monde. (fruits, langue, climat, objets, repas, argent, papiers... ). Quelles ressemblances au contraire constatez-vous?
6. Trouvez dans le texte trois ressemblances entre les enfants et les mangues, et une différence.
7. Que désigne le pronom "en" dans "Là, en voilà deux! Attrapez-les!" ?
8. Expliquez la phrase "de l'autre côté du monde, sans papiers, tu n'existes pas." Dites la même chose, sans le pronom "tu". Pourquoi l'écrivain a-t-il choisi d'employer le pronom "tu"?
9. Comment le narrateur parle-t-il du soleil dans la première phrase?
10. Expliquer le titre. Quelle idée l'écrivain a-t-il voulu défendre?
11. Ecrivez le poème de Khady.

Mai 68

SLOGANS DE MAI 1968

1. À bas la société de consommation.
2. À bas la société spectaculaire-marchande.
3. Abolition de la société des classes.
4. L'aboutissement de toute pensée, c'est le pavé dans ta gueule, C.R.S.
5. L'âge d'or était l'âge où l'or ne régnait pas. Le veau d'or est toujours de boue.
6. L'agresseur n'est pas celui qui se révolte mais celui qui réprime
7. Attention les cons nous cernent. Ne nous attardons pas au spectacle de la contestation, mais passons à la contestation du spectacle.
8. La barricade ferme la rue mais ouvre la voie
9. Un bon maître nous en aurons dès que chacun sera le sien
10. La bourgeoisie n'a pas d'autre plaisir que de les dégrader tous
11. Cache-toi, objet
12. Ce n'est pas seulement la raison des millénaires qui éclate en nous, mais leur folie, il est dangereux d'être héritier
13. "C'est parce que la propriété existe qu'il y a des guerres, des émeutes et des injustices."
14. Chassez le flic de votre tête.
15. Comment penser librement à l'ombre d'une chapelle ?
16. Construire une révolution, c'est aussi briser toutes les chaînes intérieures
17. Défense de ne pas afficher
18. Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend
19. L'économie est blessée, qu'elle crève !
20. Élections pièges à cons
21. Embrasse ton amour sans lâcher ton fusil
22. Enragez-vous
23. L'état c'est chacun de nous
24. Examens = servilité, promotion sociale, société hiérarchisée.
25. Explorons le hasard
26. Les frontières on s'en fout.
27. Il est douloureux de subir les chefs, il est encore plus bête de les choisir.
28. Il est interdit d'interdire
29. Ils pourront couper toutes les fleurs, ils n'empêcheront pas la venue du printemps
30. L'imagination prend le pouvoir
31. L'insolence est la nouvelle arme révolutionnaire
32. J'emmerde la société et elle me le rend bien
33. Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs
34. Je t'aime !!! Dites-le avec des pavés
35. La liberté d'autrui étend la mienne à l'infini.
36. La liberté n'est pas un bien que nous possédions. Elle est un bien que l'on nous a empêché d'acquérir à l'aide des lois, des règlements, des préjugés, ignorance...
37. Make love, not war. (= "Faites l'amour, pas la guerre")
38. La marchandise est l'opium du peuple.
39. Métro, boulot, dodo
40. Mettez un flic sous votre moteur
41. Millionnaires de tous les pays, unissez-vous, le vent tourne.
42. Les murs ont des oreilles. Vos oreilles ont des murs
43. La nature n'a fait ni serviteurs ni maîtres, je ne veux donner ni recevoir de lois
44. Ne changeons pas d'employeurs, changeons l'emploi de la vie
45. Ne me libère pas, je m'en charge
46. Ne travaillez jamais !
47. Ni maître, ni Dieu. Dieu, c'est moi
48. Nous ne voulons pas d'un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s'échange contre le risque de mourir d'ennui.
49. Nous refusons d'être H.L.M.isés, diplômés, endoctrinés, sarcellisés, sermonés, matraqués, télémanipulés, gazés, fichés, immatriculés, fichés, opprimés, réquisitionnés, prêchés, recensés, traqués ... (Proudhon)
50. Nous voulons : les structures au service de l'homme et non pas l'homme au service des structures. Avoir le plaisir de vivre et non plus le mal de vivre
51. Occupation des usines. Ou vous vous emparez des usines, des bureaux, des banques, de tous les moyens de distribution, ou vous disparaîtrez sans laisser de traces !
52. On ne revendiquera rien, on ne demandera rien, on prendra, on occupera
53. "Osons ! Ce mot renferme toute la politique de cette heure." (Saint-Just)
54. Oubliez tout ce que vous avez appris. Commencez par rêver
55. Ouvrez les fenêtres de votre coeur. Ouvrons les portes des asiles, des prisons
56. Participez au balayage. Il n'y a pas de bonnes ici
57. Pas de liberté aux ennemis de la liberté.
58. Pas de replâtrage, la structure est pourrie.
59. "La passion de la destruction est une joie créatrice." (Bakounine)
60. Le patron a besoin de toi, tu n'as pas besoin de lui.
61. La plus belle sculpture, c'est le pavé que l'on jette sur la gueule des flics.
62. La poésie est dans la rue. La politique se passe dans la rue.
63. Le pouvoir avait les universités, les étudiants les ont prises. Le pouvoir avait les usines, les travailleurs les ont prises. Le pouvoir avait l'O.R.T.F., les journalistes lui ont pris. Le pouvoir a le pouvoir, prenez-le lui ! Le pouvoir sur ta vie tu le tiens de toi-même
64. Professeurs, vous êtes aussi vieux que votre culture, votre modernisme n'est que la modernisation de la police, la culture est en miettes. Professeurs, vous nous faites vieillir
65. Que c'est triste d'aimer le fric.
66. Le respect se perd, n'allez pas le rechercher
67. La révolution cesse dès l'instant qu'il faut se sacrifier pour elle.
68. Révolution, je t'aime.
69. Le sacré, voilà l'ennemi
70. Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire.
71. La société est une fleur carnivore
72. Sous les pavés la plage
73. Soyez réalistes, demandez l'impossible
74. Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé).
75. Nous voulons vivre. Vivre au présent.
76. Voir Nanterre et vivre. Allez mourir à Naples avec le Club Méditerranée.
77. Vous finirez tous par crever du confort

QUESTIONS
1. Que critiquent ces "écrivains" ?
2. Quels effets de style remarquez-vous? (métaphores, parallélismes, jeux de mots, chiasmes, antithèses, rimes, détournement, personnification, répétition...)
3. Choisissez cinq citations et expliquez (pour chacune ) pourquoi vous l'avez choisie.

Un fils dans la tête (Ingrid Naour)

Un fils dans la tête (Ingrid Naour)
On n’adopte pas un enfant. On est adopté par lui.
Jonathan a la couleur qu’aurait ma peau si je pouvais la retourner. Noire. Mais je lui ai transmis les seules valeurs qui soient miennes. Tout homme est un arc-en-ciel riche, s’il le veut, de toutes les cultures. Les rivières et les fleuves ne se mêlent-ils pas pour adoucir les océans ? Le métissage est l’avenir d’une humanité encore en friches.
Il avait trois ans. Quel fut le premier signe ? Est-ce sa manière si particulière de se contempler dans les miroirs et de nous attirer alors auprès de lui ? Plus sûrement, je crois que ce fut quand il glissa son bras près du mien avant de se pincer la peau dans l’espoir, peut-être, qu’elle s’éclaircirait.
Jonathan percevait sa différence mais ne possédait pas encore les mots pour l’exprimer. Quand et comment lui annoncer qu’il était un enfant adopté ? Le problème nous obsédait et, pourtant, nous n’en parlions jamais. Lâches, nous l’étions assurément. Nous refusions de sauter l’obstacle et celui-ci grandissait avec notre fils. Chaque journée passée ajoutait au trouble. Je m’en voulais de mon incapacité à répondre aux questions qu’il ne posait pas encore.
Jonathan s’ennuyait ferme chez ses nourrices successives qui, pour toute distraction, l’abrutissaient devant un écran de télévision huit heures par jour. Cet enfant si sensible au vent et à la pluie, dont la sensibilité déjà frémissante s’épanouissait au soleil, supportait difficilement d’être enfermé entre quatre murs. Il manquait d’air et passait ses nerfs sur moi. Il se plaignait amèrement de manquer de “côpains”. Il prononçait ce mot en mettant un accent circonflexe sur le "ô".
Je redoutais pour lui l’épreuve de l’école maternelle. Rétif à toute autorité, y compris la mienne, comment se comporterait-il lors de sa première confrontation avec une structure rigide régie par un règlement antédiluvien ?
Je craignais aussi qu’il ne fût victime du racisme ordinaire des enfants qui reproduisent, tels des animaux savants, les préjugés de leurs parents. Les gosses ont la tolérance des oiseaux de proie. Ils déchiquettent tout ce qui n’est pas dans la norme. Ils ne supportent que ce qui leur ressemble. J’aurais éprouvé la même angoisse s’il avait été bègue.
Le premier matin, alors que la plupart des mômes s’accrochaient à leur mère en piaillant, Jonathan me joua la grande scène de l’indifférence. Il avait hâte que je tourne les talons et que je le laisse libre sur ce qu’il pensait être une nouvelle aire de jeux.
La journée me parut interminable. J’imaginais le pire. Dans quel état allais-je le récupérer ? Quelle ne fut pas ma déception ! J’eus beau l’étourdir de paroles, il ne répondit à aucune de mes interrogations. Ma curiosité l’indisposait déjà et il n’acceptait pas que je me mêle de sa “vie privée”. Je le trouvais énervé par son expérience de la collectivité. Il avait hâte de retrouver ses camarades, et j’eus beau flatter sa gourmandise, je me retrouvai exclue de son imaginaire.

– Les copains m’ont dit que tu n’es pas ma mère parce que tu es blanche et moi je suis “noirte”.
Je me tassai sur le siège avant de la 2 CV. La petite voix m’avait clouée. Tout s’effondrait. Le piège se refermait sur moi. Je ne pris pas le temps de réfléchir et me lançai dans un conte improvisé :
– Ils sont jaloux parce que tu as de la chance, Jonathan. Toi, tu as deux mamans pour toi tout seul. Une maman noire t’a mis au monde dans son ventre, c’est Danièle, et moi je t’ai mis au monde dans ma tête. Deux mamans pour t’aimer.
Jonathan ne fit aucun commentaire. Ses yeux brillaient dans le rétroviseur et il avait retrouvé cet air rayonnant et conquérant que j’aimais tant.

1. A quoi Ingrid Naour compare-t-elle l'être humain?
2. Quelle question se pose Jonathan à trois ans? Pourquoi ses parents n'y répondent-ils pas?
3. Pourquoi Ingrid Naour a-t-elle peur du moment où Jonathan rencontrera d'autres enfants?
4. Expliquer le titre.
5. Pourquoi Ingrid Naour a-t-elle écrit cette autobiographie? Qu'a-t-elle appris, compris?
6. Expliquez la première ligne du texte.

Grand Corps Malade

Grand Corps Malade (Fabien Marsaud) - Midi 20

Je suis né tôt ce matin, juste avant que le soleil comprenne
Qu'il va falloir qu'il se lève et qu'il prenne son petit crème
Je suis né tôt ce matin, entouré de plein de gens bien
Qui me regardent un peu chelou et qui m'appellent Fabien
Quand le soleil apparaît j'essaie de réaliser ce qu'il se passe
Je tente de comprendre le temps et j'analyse mon espace
Il est 7 heures du mat' sur l'horloge de mon existence
Je regarde la petite aiguille et j'imagine son importance
Pas de temps à perdre ce matin, je commence par l'alphabet
Il y a plein de choses à apprendre si tu ne veux pas finir tebê
C'est sûr, je ne serai pas un génie mais ça va il y a pire
Sur les coups de 7 heures et demie j'ai appris à lire et à écrire
La journée commence bien, il fait beau et je suis content
Je reçois plein d'affection et je comprends que c'est important
Il est bientôt 9 heures et demie et j'aborde l'adolescence
En pleine forme, plein d'envie et juste ce qu'il faut d'insouciance
Je commence à me la raconter, j'ai plein de potes et je me sens fort
Je garde un peu de temps pour les meufs quand je ne suis pas en train de faire du sport
Emploi du temps bien rempli, et je suis à la bourre pour mes rencarts
Putain la vie passe trop vite, il est déjà 11 heures moins le quart...

Celui qui veut me viser, je lui conseille de changer de cible
Me toucher est impossible, à 11 heures je me sens invincible
Il fait chaud, tout me sourit, il ne manquait plus que je sois amoureux
C'est arrivé sans prévenir sur le coups d'11 heures moins 2
Mais tout à coup, alors que dans le ciel, il n'y avait pas un seul nuage
A éclaté au-dessus de moi un intolérable orage
Il est 11 heures 08 quand ma journée prend un virage
Pour le moins inattendu alors je tourne mais j'ai la rage
Je me suis pris un éclair comme un coup d'électricité
Je me suis relevé mais j'y ai laissé un peu de mobilité
Mes tablettes de chocolat sont devenues de la marmelade
Je me suis fait à tout ça, appelez moi Grand Corps Malade
Cette fin de matinée est tout sauf une récréation
A 11 heures 20 je dois faire preuve d'une bonne dose d'adaptation
Je passe beaucoup moins de temps à me balader rue de la Rép'
Et j'apprends à remplir les papiers de la Cotorep
Je n'ai pas que des séquelles physiques, je ne veux pas faire le tho-my
Mais il y a des cicatrices plus profondes qu'une trachéotomie
J'ai eu de la chance je ne suis pas passé très loin de l'échec et mat
Mais j'avoue que j'ai encore souvent la nostalgie de 10 heures du mat'

A midi moins le quart, j'ai pris mon stylo bleu foncé
J'ai compris que lui et ma béquille pouvaient m'aider à avancer
J'ai posé des mots sur tout ce que j'avais dans le bide
J'ai posé des mots et j'ai fait plus que combler le vide
J'ai été bien accueilli dans le cercle des poètes du bitume
Et dans l'obscurité, j'avance au clair de ma plume
J'ai assommé ma pudeur, j'ai assumé mes ardeurs
Et j'ai slamé mes joies, mes peines, mes envies et mes erreurs
Il est midi 19 à l'heure où j'écris ce con d'texte
Je vous ai décrit ma matinée pour que vous sachiez le contexte
Car si la journée finit à minuit, il me reste quand même pas mal de temps
J'ai encore tout l'après-midi pour faire des trucs importants
C'est vrai que la vie est rarement un roman en 18 tomes
Toutes les bonnes choses ont une fin, on ne repousse pas l'ultimatum
Alors je vais profiter de tous les moments qui me séparent de la chute
Je vais croquer dans chaque instant, je ne dois pas perdre une minute
Il me reste tellement de choses à faire que j'en ai presque le vertige
Je voudrais être encore un enfant mais j'ai déjà 28 piges
Alors je vais faire ce qu'il faut pour que mes espoirs ne restent pas vains
D'ailleurs je vous laisse, là c'est chaud, il est déjà midi 20.

( Le 31 juillet 1997, à la suite d'un mauvais plongeon dans une piscine alors qu'il était animateur de colonie de vacances pour la ville de Saint-Denis, il se déplace des vertèbres et apprend qu'il ne remarchera jamais.
En 1999, il retrouve cependant l'usage de ses jambes après un an de rééducation. )

QUESTIONS
Donnez un titre aux trois couplets.
A quel genre littéraire ce texte appartient-il?
Expliquez l'expression " l'horloge de mon existence". Quelle est cette figure de style?
Remplissez ce tableau :
HeureÉvènement7h00
Quel est le temps employé? Quelle est ici sa valeur?
Quel registre de langue est employé?
Relevez quatre mots de verlan. Pourquoi le slammeur Grand Corps Malade emploie-t-il ce langage?
Expliquez :"tho-my" à l'aide du dictionnaire
Expliquez : "il y a des cicatrices plus profondes qu'une trachéotomie"
Expliquez :" j'avance au clair de ma plume"

Gauguin- Noa Noa

Paul Gauguin - "NOA NOA" (1897)
J'apprenais à connaître le silence d'une nuit tahitienne. Je n'entendais que les battements de mon coeur, dans le silence. Entre le ciel et moi, rien, que le grand toit élevé, frêle, en feuilles, où nichent les lézards. J'étais bien loin de ces prisons, les maisons européennes! Une case maorie ne retranche point l'homme de la vie, de l'espace, de l'infini...
Cependant je me sentais, là, bien seul. De part et d'autre, les habitants et moi, nous nous observions, et la distance, entre nous, restait entière.

Dès le surlendemain, j'avais épuisé mes provisions. Que faire? Je m'étais imaginé qu'avec de l'argent je trouverais tout le nécessaire de la vie. Je m'étais trompé. Franchi le seuil de la ville, c'est à la nature qu'on doit s'adresser pour vivre, et elle est riche, elle est généreuse, elle ne refuse rien à qui va lui demander sa part des trésors dont elle a d'inépuisables réserves dans les arbres, dans la montagne, dans la mer. Mais il faut savoir grimper aux arbres élevés, il faut pouvoir aller dans la montagne et en revenir chargé de fardeaux pesants, savoir prendre le poisson, pouvoir plonger, arracher dans le fond de la mer le coquillage solidement attaché au caillou, il faut savoir, il faut pouvoir!
J'étais, donc, moi, le civilisé, singulièrement inférieur, dans la circonstance, aux sauvages. Et je les enviais. Je les regardais vivre, heureux, paisibles, autour de moi, sans plus d'effort qu'il n'est essentiel au quotidien des besoins, sans le moindre souci de l'argent: à qui vendre, quand les biens de la nature sont à la portée de la main!
Or, comme, assis, l'estomac vide, sur le seuil de ma case, je songeais tristement à ma situation, aux obstacles imprévus, peut-être insurmontables, que la nature crée, pour se défendre de lui, entre elle et celui qui vient de la civilisation, j'aperçus un indigène qui gesticulait vers moi en criant. Les gestes, très expressifs, traduisaient les paroles, et je compris: mon voisin m'invitait à dîner. D'un signe de tête je refusai. Puis, également honteux, je crois, et d'avoir subi l'offre de l'aumône et de l'avoir repoussée, je rentrai dans ma case.
Quelques minutes après, une petite fille déposait devant ma porte, sans rien dire, des légumes cuits et des fruits, proprement entourés de feuilles vertes, fraîches cueillies. J'avais faim. Sans rien dire non plus, j'acceptai.
Un peu plus tard, l'homme passa devant ma case, et, en souriant, sans s'arrêter, me dit sur le ton interrogatif:
- Païa?
Je devinai: "Es-tu satisfait?"

Ce fut, entre ces sauvages et moi, le commencement de l'apprivoisement réciproque.
"Sauvages!" Ce mot me venait inévitablement aux lèvres, quand je considérais ces êtres noirs, aux dents de cannibales. Déjà, pourtant, j'entrevoyais leur grâce réelle, étrange... Cette petite tête brune aux yeux placides, contre terre, sous des touffes de larges feuilles de giromon, ce petit enfant qui m'étudiait à mon insu, un matin, et qui s'enfuit quand mon regard rencontra le sien...
Ainsi qu'eux pour moi, j'étais pour eux un objet d'observation, un motif d'étonnement: l'inconnu de tous, l'ignorant de tout. Car je ne savais ni la langue, ni les usages, ni même l'industrie la plus initiale, la plus nécessaire. Comme chacun d'eux pour moi, j'étais pour chacun d'eux un sauvage.
Et, d'eux et de moi, qui avait tort?
J'essayais de travailler: notes et croquis de toutes sortes.
Mais le paysage, avec ses couleurs franches, violentes, m'éblouissait, m'aveuglait. J'étais toujours incertain, je cherchais, je cherchais...
C'était si simple, pourtant, de peindre comme je voyais, de mettre, sans tant de calcul, un rouge près d'un bleu! Dans les ruisseaux, au bord de la mer, des formes dorées m'enchantaient: pourquoi hésitais-je à faire couler sur ma toile toute cette joie de soleil?
Ah! vieilles routines d'Europe!

1. Réécrire à la troisième personne du singulier le paragraphe ...
2. Réécrire à la première personne du pluriel le paragraphe ... (du point de vue des Tahitiens).
3. Comment Gauguin décrit-il les Tahitiens? Comment les appelle-t-il?
4. Comment ce voyage change-t-il le regard de Gauguin et sa manière de peindre?

Coca-Cola au Kerala (Diplo)

Les femmes du Kerala contre Coca-Cola ( Monde Diplomatique, mars 2005 )
Par Vandana Shiva : Directrice de la Research Foundation for Science, Technology and Ecology (Inde), auteure notamment de La Guerre de l’eau, 2003, et de La vie n’est pas une marchandise, 2004.

Expulsé en 1977 par le gouvernement, Coca-Cola a repris pied en Inde le 23 octobre 1993, au moment même où Pepsi-Cola s’y implantait. Les deux entreprises possèdent 90 « usines d’embouteillage » qui sont en réalité... des « usines de pompage » : 52 unités appartiennent à Coca-Cola et 38 à Pepsi-Cola. Chacune extrait entre 1 million et 1,5 million de litres d’eau par jour.
Le pompage des nappes pratiqué par leurs usines dépouille les pauvres du droit à se fournir en eau potable.
Pendant plus d’un an, des femmes des tribus de Plachimada, dans le district de Palaghat, au Kerala, ont organisé des "sit-in" pour protester contre l’assèchement des nappes phréatiques par Coca-Cola. « Les habitants, écrit Virender Kumar, journaliste au quotidien Mathrubhumi, portent sur la tête de lourdes charges d’eau potable qu’ils doivent aller chercher loin, pendant que des camions de boissons gazeuses sortent de l’usine Coca . » (Virender Kumar, « lettre ouverte au chef du gouvernement », 10 mars 2003.) Il faut 9 litres d’eau potable pour faire 1 litre de Coca.
Les femmes de Plachimada ont entamé leur mouvement peu après l’ouverture de l’usine Coca-Cola, dont la production devait atteindre, en mars 2000, 1 224 000 bouteilles de Coca-Cola, Fanta, et Sprite. Le conseil du village lui avait accordé sous conditions l’autorisation de puiser l’eau à l’aide de pompes motorisées. Mais la multinationale s’est mise à puiser, en toute illégalité, des millions de litres d’eau pure dans plus de six puits forés par ses soins et équipés de pompes électriques ultrapuissantes. Le niveau des nappes a terriblement baissé, passant de 45 mètres à 150 mètres de profondeur.
D’où l’assèchement de 260 puits, dont le forage avait été assuré par les autorités pour subvenir aux besoins en eau potable et à l’arrosage agricole. Dans cette région du Kerala, appelée « grenier à riz », les rendements agricoles ont diminué de 10 %.
Des représentants des tribus et des paysans ont donc dénoncé les forages effectués à tort et à travers, qui ont gravement compromis les récoltes ; ils ont réclamé la protection des sources d’eau potable.
Sommé de s’expliquer, Coca-Cola a refusé de fournir au conseil du village les explications demandées. Ce dernier lui a donc notifié la suppression de sa licence d’exploitation. La multinationale a essayé d’acheter le président, M. Anil Krishnan, en lui offrant 300 millions de roupies. En vain.
Amorcé à l’initiative des femmes, le mouvement a déclenché une vague de soutien nationale et internationale. Sous la pression de ce mouvement de plus en plus puissant et en raison de la sécheresse venue encore aggraver la crise de l’eau, le chef du gouvernement du Kerala a enfin ordonné, le 17 février 2004, la fermeture de l’usine Coca-Cola. Les alliances entre les femmes de la région ont fini par mobiliser l’ensemble du conseil du village. De son côté, celui de Perumatty (au Kerala) a déposé auprès du tribunal suprême de cet Etat une plainte contre la multinationale, au nom de l’intérêt public.
















Le 16 décembre 2003, le juge Balakrishnana Nair a ordonné à Coca-Cola de cesser ses pompages pirates dans la nappe de Plachimada. En effet, le magistrat a notamment précisé : « La doctrine de la confiance publique repose avant tout sur le principe voulant que certaines ressources telles que l’air, l’eau de mer, les forêts ont pour la population dans son ensemble une si grande importance qu’il serait totalement injustifié d’en faire l’objet de la propriété privée. Lesdites ressources sont un don de la nature et devraient être gratuitement mises à la disposition de chacun, quelle que soit sa position sociale. Puisque cette doctrine impose au gouvernement de protéger ces ressources de telle sorte que tout le monde puisse en profiter, il ne peut autoriser qu’elles soient utilisées par des propriétaires privés ou à des fins commerciales. Tous les citoyens sans exception sont les bénéficiaires des côtes, des cours d’eau, de l’air, des forêts, des terres fragiles d’un point de vue écologique. En tant qu’administrateur, l’Etat a de par la loi le devoir de protéger les ressources naturelles, qui ne peuvent être transférées à la propriété privée. » En clair : l’eau est un bien public. L’Etat et ses diverses administrations ont le devoir de protéger les nappes phréatiques contre une exploitation excessive.
Même en l’absence d’une loi régissant l’utilisation des nappes phréatiques, le conseil du village et l’Etat sont tenus de s’opposer à la surexploitation de ces réserves souterraines. Et le droit de propriété de Coca-Cola ne s’étend pas aux nappes situées sous les terres lui appartenant.
La révolte des femmes, cœur et âme du mouvement, a été relayée par des juristes, des parlementaires, des scientifiques, des écrivains... La lutte s’étend à d’autres régions où Coca et Pepsi pompent les réserves aquifères. A Jaipur, la capitale du Rajasthan, après l’ouverture de l’usine Coca-Cola, en 1999, le niveau des nappes est passé de 12 mètres de profondeur à 37,5 mètres. A Mehdiganj, une localité située à 20 kilomètres de la ville sainte de Varanasi (Bénarès), il s’est approfondi de 12 mètres.
Partout la protestation s’organise. Mais, le plus souvent, les autorités publiques répondent aux manifestations par la violence. A Jaipur, le militant pacifiste Siddharaj Dodda a été arrêté en octobre 2004 pour avoir participé à une marche exigeant la fermeture de l’usine.
Le 20 janvier 2005, dans toute l’Inde, des chaînes humaines se sont formées autour des usines Coca et Pepsi. Des tribunaux populaires ont notifié aux « hydropirates » l’ordre de quitter le pays. Le cas de Plachimada prouve que la population peut l’emporter sur des entreprises privées.
Les mouvements pour la préservation de l’eau vont d’ailleurs bien au-delà. Cette bataille contre le vol de l’eau ne concerne pas que l’Inde.



QUESTIONS:
1. Combien de litres d'eau faut-il pour faire un litre de Coca-cola?
2. Que font les usines Coca-Cola en Inde?
3. Pourquoi les femmes indiennes protestent-elles contre les usines Coca-cola? (plusieurs raisons).
4. Qu'est-ce qu'un sit-in?
5. Imaginer les slogans chantés par les manifestants ou écrits sur leurs pancartes.
6. Ecrire la lettre ouverte au chef du gouvernement.
7. Ecrire le procès (réquisitoire, plaidoyer) de l'entreprise Coca-cola.

Karembeu - Daeninckx

Didier DAENINCKX raconte sa rencontre avec Christian KAREMBEU.(1998)

Tandis que je terminais le manuscrit de Cannibale, à deux kilomètres de mon ordinateur, on mettait la dernière main aux préparatifs de la Coupe du monde de football. Le hasard veut que la commune qui abrite le Stade de France soit Saint-Denis, ma ville natale.
J'écrivais donc mes dernières pages alors qu'on s'apprêtait à inaugurer le stade, et le nom de l'un des membres de l'équipe de France, le joueur kanak Christian Karembeu, ne cessait de me tourner en tête. J'ai fini par reprendre toute la documentation accumulée pour m'apercevoir que l'un des Kanak échangés contre des sauriens teutons s'appelait Willy Karembeu. J'ai aussitôt écrit au Real de Madrid où le joueur officiait pour lui demander si un lien de parenté les unissait. Il m'a répondu cinq mois plus tard, et j'ai pu le rencontrer lors d'une journée d'entraînement de l'équipe devenue championne du monde, à Clairefontaine. Son doigt s'est immédiatement posé sur le visage de Willy, sur le cliché dont j'avais fait un agrandissement.
- C'est lui, c'est mon arrière grand-père paternel...
Puis il a reconnu son arrière grand-père maternel et son arrière grand-oncle qui furent, eux aussi, exposés dans les zoos de la république française et dans ceux de la république de Weimar.
- A leur retour, ils avaient changé, ils étaient devenus agressifs... On n'en parle pas beaucoup, tout le monde l'a vécu comme une honte...
Pourtant, Christian Karembeu a refusé de supporter le poids de cette honte:
- Ce n'est pas à nous, aux victimes, de baisser les yeux, mais à ceux qui ont enfermé nos ancêtres derrière les grilles.
Nous sommes d’une culture orale. Il n’y a rien d’écrit sur le sujet. Chez nous, tout se passe le soir, dans la case, quand les anciens racontent les légendes.
Je me souviens très bien de mon arrière-grand-père, qui m’a donné mon vrai prénom : Lali. J'ai fini par comprendre que la nature violente et haineuse de mon arrière grand-père Willy Karembeu était liée à ce voyage. Il était rentré au pays traumatisé et il ne s'en est jamais vraiment remis. Je n'ai jamais osé lui poser de questions.
Ma famille, comme beaucoup d'autres familles kanak, avait pourtant connu des choses terribles: les travaux forcés, avec des hommes enchaînés pour construire les lignes de chemin de fer, l'expropriation de leurs terres. Les colons profitaient du fait que certaines parcelles étaient mises en jachère pour les prendre aux Kanaks. Alors que nous savions très bien les exploiter. On défrichait, on se déplaçait en restant toujours dans les limites du territoire de notre clan. Les limites étaient fixées par la parole et le respect, et cela fonctionnait à merveille. Bref, nous avions déjà beaucoup souffert, mais quand je pense à cet échange avec un zoo allemand : des Kanak contre des crocodiles, à ces femmes, pudiques, dénudées devant la foule... En lisant Cannibale, j'ai appris des choses bien plus graves que celles que je connaissais...
Mon grand-père était très agressif lorsqu’il nous parlait de cette histoire. Il avait la haine. Dès le départ, on leur a menti sur les motivations du voyage. C’est comme lors de la Deuxième Guerre mondiale où on avait promis aux Canaques un lopin de terre à leur retour. En fait, ils ont été confinés dans des “réserves”. Ce fut un asservissement.
1. Quel est le vrai prénom de Christian Karembeu? Expliquez la photo.
2. Qu'a vécu Willy Karembeu? Comment cela l'a-t-il changé? Pourquoi n'en a-t-il pas parlé?

Cannibale - Daeninckx

Cannibale - Didier Daeninckx ( 2000). Extrait :
— Ah, c’est enfin vous, Grimaut ! Cela fait bien deux heures que je vous ai fait demander... Que se passe-t-il avec les crocodiles ? J’ai fait le tour du parc ce matin, avant de venir au bureau, je n’en ai pas vu un seul dans le marigot... (= le marais)
Grimaut commence à transpirer. Il baisse les yeux.
— On a eu un gros problème dans la nuit, monsieur le haut-commissaire... Personne ne comprend ce qui a bien pu se passer...
— Cessez donc de parler par énigme ! Où sont nos crocodiles ?
— Ils sont tous morts d’un coup... On pense que leur nourriture n’était pas adaptée... Á moins qu’on ait voulu les empoisonner...
L’administrateur reste un instant sans voix, puis il se met à hurler.
Grimaut déglutit douloureusement.
— Morts ! Tous morts ! C’est une plaisanterie... Qu’est-ce qu’on leur a donné à manger ? De la choucroute, du cassoulet ? Vous vous rendez compte de la situation, Grimaut ? Il nous a fallu trois mois pour les faire venir des Caraïbes... Trois mois ! Qu’est-ce que je vais raconter au président et au maréchal, demain, devant le marigot désert ? Qu’on cultive des nénuphars ? Ils vont les chercher, leurs crocodiles, et il faudra bien trouver une solution... J’espère que vous avez commencé à y réfléchir...
L’adjoint a sorti un mouchoir de sa poche. Il se tamponne le front.
— Tout devrait rentrer dans l’ordre au cours des prochaines heures, monsieur le haut-commissaire... J’aurai une centaine de bêtes en remplacement, pour la cérémonie d’ouverture. Des crocodiles, des caïmans, des alligators... Ils arrivent à la gare de l’Est, par le train de nuit...
— Gare de l’Est ! Et ils viennent d’où ?
Grimaut esquisse un sourire.
— D’Allemagne...
— Des sauriens teutons ! On aura tout vu... Et vous les avez attrapés comment vos crocodiles, Grimaut, si ça n’est pas indiscret ?
L’adjoint se balance d’un pied sur l’autre.
— Au téléphone, tout simplement. Ils viennent de la ménagerie du cirque Höffner, de Francfort-sur-le-Main. C’était leur attraction principale, depuis deux ans, mais les gens se sont lassés. Ils cherchaient à les remplacer pour renouveler l’intérêt du public, et ma proposition ne pouvait pas mieux tomber...
Albert Pontevigne fronce les sourcils.
— Une proposition ? J’ai bien entendu... J’espère que vous ne vous êtes pas trop engagé, Grimaut.
— Je ne pense pas... En échange, je leur ai promis de leur prêter une trentaine de Canaques. Ils nous les rendront en septembre, à la fin de leur tournée.

Questions :
1. Qui sont les deux personnages ?
2. Comment est résolu le problème des crocodiles?
3. Quelle est votre opinion sur cette solution?

Oltenita et Carmelo- Daeninckx

OLTENITA ET CARMELO
( Didier Daeninckx )

Montevideo, mai 1998

Carmelo avait quitté son villlage de Florica depuis trois jours. il n’avait jamais autant marché, et ses pieds nus étaient en sang. Il s’arrêta en parvenant au faîte de la colline qui dominait le port de Montevideo pour s’accorder quelques heures de repos. Il alluma un feu de brindilles, ajouta quelques branches et fit cuire l’épi de maïs cueilli dans un champ et qu’il avait fiché sur une badine. A la nuit tombée, il longea la rive du Rio de La Plata. Il s’approcha des immenses entrepôts frigorifiques que des camions ne cessaient de sillonner pour aller nourrir en viande des hauts-plateaux les cales des navires ancrés dans le port. Le gamin traversa le labyrinthe de containers multicolores déposés sur les quais, leva la tête sur la coque noire d’un cargo. Il ne savait pas déchiffrer les lettres peintes en blanc au-dessus de la ligne de flottaison, mais il avait appris à reconnaître les couleurs, sur le drapeau. Il sut que celui-là traverserait l’Atlantique en direction du pays de France. Lorsque la nuit fut au plus profond, il empoigna l’un des cordages qui maintenaient le navire au quai et se mit à grimper vers le bastingage.

Constantza, juin 1998

Le pied nu d’Oltenita se posa sur le pare-chocs arrière du camion qui s’apprêtait à quitter les docks de Constantza. Ses mains s’aggrippèrent au bord de la ridelle. Au prix d’un violent effort, la gamine projeta son corps dans la remorque. Elle escalada les sacs d’engrais, les cartons de bulbes, les poches en plastique bourrées de terreau, pour venir se blottir contre la paroi de la cabine. De là, elle pouvait regarder la route, le paysage, grâce à une fenêtre minuscule par laquelle, si on avait brisé la vitre, ne se serait même pas faufilé un chat. Deux hommes se relayaient au volant. Elle connaissait le plus vieux des deux qui avait accepté, l’année précédente, de l’emmener à Turnu-Magurele, sur les bords du Danube, pour les obsèques de sa mère. Elle l’avait choisi pour ce grand voyage, car il n’avait rien exigé d’elle. Elle s’endormit alors que le camion traversait les plaines céréalières de Dobroudja. Les voix des douaniers serbes la réveillèrent. Elle se laissa tomber entre deux ballots, alors que le faisceau de la torche balayait l’antre. Oltenita faillit être découverte le lendemain soir, quand le camion fut parqué pour la nuit près de Trieste, avant le passage en Italie. Elle eut juste le temps de soulever la bâche, de s’éloigner et de faire semblant de jouer à la marelle, près de la station-service. Personne ne prêta attention à la fillette qui sautillait en chantant. Un autre camionneur, à son insu, l’emporta vers le pays de France, dissimulée dans son chargement de dossiers suspendus qu’attendait un grossiste de Mitry-Mory.

















Saint-Denis, juillet 1998

L’autocar roulait au pas sur l’avenue du Président-Wilson. Des milliers de supporters tendaient les mains vers les vitres fumées derrière lesquelles l’entraîneur de l’équipe de France donnait les derniers conseils à ses joueurs. Une heure auparavant, le bus de luxe des Brésiliens avait emprunté le même itinéraire, en provoquant le même engouement. Oltenita et Carmelo ne partageaient pas leur enthousiasme. Ils marchaient main dans la main sur la berge du canal Saint-Denis et leur coeur battait fort, à l’unisson. Des mois passés dans le quartier de la gare de Bucarest, Oltenita avait gardé la main leste. Elle tira en douceur les billets qu’un imprudent avait laissés dépasser de sa poche. Ils franchirent les herses d’entrée sans encombre, et vinrent s’installer au plus près de la pelouse. Une grille de deux mètres de haut les séparait du terrain où allait se disputer la finale. Ils se décidèrent à l’escalader quand la chorale de la Garde Républicaine entonna les dernières mesures de l’hymne brésilien. Leurs pieds nus foulèrent la pelouse immaculée alors que l’arbitre dispensait les ultimes consignes aux deux capitaines. Oltenita vint se planter devant Zidane, Carmelo devant Ronaldo. Les deux joueurs sourirent aux enfants, pensant que leur présence faisait partie du protocole. La même phrase fut balbutiée dans un brésilien approximatif par Carmelo, puis dans un français un peu fautif par Oltenita.
- Je travaille toute l’année pour presque rien à fabriquer les chaussures que tu portes aux pieds, et moi je n’en ai jamais porté...
Les deux avant-centre rassemblèrent leurs équipiers. Ils discutèrent en formant deux mêlées, jaune d’un côté, bleue de l’autre. Dans un même mouvement, les vingt-deux footballeurs s’assirent sur la pelouse de Saint-Denis pour ôter leurs Naïke, leurs Adadis avant de disputer la première finale de Coupe du Monde pieds nus de l’histoire.

Repérer sur une carte les noms de lieux.
Citez trois points communs entre Oltenita et Carmelo.
Cette nouvelle raconte-t-elle la vérité?
Réécrire( “ il” en “ je ”) : “ Carmelo avait quitté son villlage de Florica depuis trois jours. il n’avait jamais autant marché, et ses pieds nus étaient en sang. Il s’arrêta en parvenant au faîte de la colline qui dominait le port de Montevideo pour s’accorder quelques heures de repos. Il alluma un feu de brindilles, ajouta quelques branches et fit cuire l’épi de maïs cueilli dans un champ et qu’il avait fiché sur une badine. ”
Réécrire (mettre les verbes au passé composé) : “ Elle l’avait choisi pour ce grand voyage, car il n’avait rien exigé d’elle. Elle s’endormit alors que le camion traversait les plaines céréalières de Dobroudja. Les voix des douaniers serbes la réveillèrent. ”
Ecrire l’article de journal paru le lendemain, avec un titre, et une interview de Zidane où il explique les raisons de son geste et les arguments qu’il a employés pour convaincre ses coéquipiers.

Tsigane- Charles Cros

Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie,
Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,
J'ai franchi d'âpres monts, d'insidieux vallons.
Ma trace avant longtemps n'y sera pas suivie.

Sur le haut des sommets que nul prudent n'envie,
Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds
Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,
Vite ! vite ! en avant. L'inconnu m'y convie.

Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.
La musique entendue en de limpides soirs
Résonne dans ma tête au rythme de l'allure.

Le matin, je m'éveille aux grelots du départ,
En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,
Et je vais, fier de n'être attendu nulle part.

Charles CROS

QUESTIONS :
1. Comment appelle-t-on les vers du poème ?
2. Comment appelle-t-on les strophes de quatre ou trois vers ?
3. Quelle est la disposition des rimes?
4. Comment appelle-t-on ce type de poème ?
5. A quoi sont comparés les lacs? les champs?
6. Comment faut-il lire le mot "insidieux", au vers 3?
7. Réécrire le poème, non plus en "je", mais à une autre personne.





A - dictée

Jean-Jacques Rousseau

J'étais à la Chevrette au temps de la fête du maître de la maison; toute sa famille s'était réunie pour la célébrer, et tout l'éclat des plaisirs bruyants fut mis en oeuvre pour cet effet. Spectacles, festins, feux d'artifice, rien ne fut épargné. L'on n'avait pas le temps de prendre haleine et l'on s'étourdissait au lieu de s'amuser. Après le dîner on alla prendre l'air dans l'avenue où se tenait une espèce de foire. On dansait, les messieurs daignèrent danser avec les paysannes, mais les dames gardèrent leur dignité. On vendait là des pains d'épice. Un jeune homme de la compagnie s'avisa d'en acheter pour les lancer l'un après l'autre au milieu de la foule, et l'on prit tant de plaisir à voir tous ces manants se précipiter, se battre, se renverser pour en avoir, que tout le monde voulut se donner le même plaisir. Et pains d'épice de voler à droite et à gauche, et filles et garçons de courir, de s'entasser et s'estropier, cela paraissait charmant à tout le monde. Je fis comme les autres par mauvaise honte, quoique en dedans je ne m'amusasse pas autant qu'eux.
Mais bientôt ennuyé de vider ma bourse pour faire écraser les gens, je laissai là la bonne compagnie et je fus me promener seul dans la foire. La variété des objets m'amusa longtemps. J'aperçus entre autres cinq ou six Savoyards autour d'une petite fille qui avait encore sur son éventaire une douzaine de chétives pommes dont elle aurait bien voulu se débarrasser. Les Savoyards de leur côté auraient bien voulu l'en débarrasser, mais ils n'avaient que deux ou trois liards à eux tous et ce n'était pas de quoi faire une grande brèche aux pommes. Cet éventaire était pour eux le jardin des Hespérides, et la petite fille était le dragon qui les gardait. Cette comédie m'amusa longtemps; j'en fis enfin le dénouement en payant les pommes à la petite fille et les lui faisant distribuer aux petits garçons. J'eus alors un des plus doux spectacles qui puissent flatter un coeur d'homme, celui de voir la joie unie avec l'innocence de l'âge se répandre tout autour de moi. Car les spectateurs même en la voyant la partagèrent, et moi qui partageais à si bon marché cette joie, j'avais de plus celle de sentir qu'elle était mon ouvrage.

Jean-Jacques Rousseau. Les Rêveries du promeneur solitaire
Vocabulaire :
Les “ liards ” sont des pièces de monnaie.
Le jardin des Hespérides est un lieu mythologique. Il y poussait des pommes d’or.

Questions :
A - Dans le premier paragraphe,
Comment s’appelle ce genre de texte où un écrivain raconte sa vie?
Quel pronom rassemble l’auteur et la famille du maître?
Quel nom l’écrivain emploie-t-il pour désigner les gens qui ne font pas partie de ce groupe?
Pourquoi les dames refusent-elles de danser avec les paysans?
Le narrateur s’amuse-t-il? Justifier.
Soulignez le nom “ plaisir ”. Combien de fois apparaît-il dans ce paragraphe?
Expliquez ce qui paraît “ charmant ” à toute cette compagnie.
Qu’est-ce qu’une “ mauvaise honte ”?
Avez-vous déjà eu envie de ne plus imiter ceux qui vous entourent?

B - Dans le deuxième paragraphe,
Relever une expression qui reprend le titre de cette oeuvre.
Quel nom remplace le nom “ plaisir ”? Expliquez la différence entre ces deux termes.
Dans la dernière phrase, quel verbe montre que Rousseau et le peuple ne sont plus séparés mais reliés?
Le titre du livre parle de “ Rêveries ”. A votre avis, que pensait Rousseau en quittant la foire?
Réécrire la fin du texte (à partir de “ Cette comédie m’amusa... ”) en remplaçant la première personne du singulier par la troisième.