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samedi 20 décembre 2008

Copieur!

Portraits de Détectives

• 1 - Sherlock Holmes

La première apparition de Sherlock Holmes a lieu dans le roman Etude en rouge, de 1887. La description de ce personnage est faite par le docteur Watson qui vient de le rencontrer : tous deux cherchant un logis, ils vont décider de partager un appartement à Londres.

Sherlock Holmes ne paraissait certes pas difficile à vivre ! C’était, à sa manière, un homme tranquille, avec des habitudes invariables. Il était rarement debout après dix heures du soir et le matin, immanquablement, avant que j’eusse quitté mon lit, il avait pris son petit déjeuner et était sorti. Tantôt il passait la journée au laboratoire de chimie, tantôt dans les salles de dissection ; de temps à autre, il faisait une longue marche qui, semblait-il, le conduisait parmi les quartiers les plus mal famés. Dans ses accès de travail, il déployait une énergie à toute épreuve ; puis venait la réaction : pendant de longues journées, il restait étendu sur le canapé sans rien dire, sans remuer un muscle, depuis le matin jusqu’au soir. Alors, son regard devenait si rêveur et si vague, que j’aurais pu le soupçonner de s’adonner à quelque narcotique ; mais sa sobriété en tout, sa tempérance habituelle interdisaient une telle supposition.

A mesure que les semaines passaient, je sentais croître et s’approfondir l’intérêt qu’il m’inspirait ainsi que me curiosité touchant les buts de son existence. Sa personne même, son apparence ne pouvaient laisser de frapper l’observateur le plus distrait. Il mesurait un peu plus d’un mètre quatre-vingt, mais il était si expressivement mince qu’il paraissait beaucoup plus grand. Ses yeux étaient si vifs et perçants – sauf dans les intervalles auxquels j’ai fait allusion. Son nez aquilin et fin donnait à sa physionomie un air attentif et décidé. La forme carrée et proéminente de son menton indiquait aussi l’homme volontaire. Ses mains étaient toujours tachées d’encre ou maculées de produits chimiques ; cependant il possédait une extraordinaire délicatesse du toucher ; j’eux souvent l’occasion de le constater en le regardant manier ses fragiles instructions de chimie.

Conan Doyle, Sherlock Holmes. Une étude en rouge

• 2 - Guillaume de Baskerville

Le Nom de la Rose de Umberto Eco, peut (entre autres) être considéré comme un polar du Moyen Age : l’action se passe en 1327. Le jeune Adso, le narrateur, issu d’une noble famille mais destiné à la vie contemplative, a été placé auprès du docte franciscain, frère Guillaume de Baskerville. Ce dernier est appelé dans une grande abbaye pour résoudre une enquête criminelle.

Or donc l’apparence physique de frère Guillaume était telle qu’elle attirait l’attention de l’observateur le plus distrait. Sa taille dépassait celle d’un homme normal, et il était si maigre qu’il en paraissait plus grand. Il avait les yeux vifs et pénétrants ; son nez effilé et légèrement aquilin conférait à son visage l’expression de quelqu’un qui veille, sauf dans les moments de torpeur dont je parlerai. Son menton aussi révélait en lui une forte volonté, même si son visage allongé et recouvert d’éphélides1 – comme souventes fois je le vis chez les gens nés entre l’Hibernie et la Northumbrie2 – pouvait parfois exprimer incertitude et perplexité. Je m’aperçus avec le temps que ce qui paraissait manque d’assurance était au contraire et seulement curiosité, mais au début je savais bien peu de cette vertu, que je croyais plutôt une passion de l’esprit concupiscible3, pensant que l’esprit rationnel ne devait pas s’en nourrir, comme il ne se repaissait que du vrai, qu’on connaît déjà (arguais-je) dès le commencement.

Enfant que j’étais, la première chose qui m’avait frappée chez lui, c’étaient certains toupillons de poils jaunâtres qui sortaient de ses oreilles, et ses sourcils touffus et blonds. Il pouvait compter cinquante printemps et il était donc déjà très vieux, mais son corps se déplaçait avec une agilité qui me faisait souvent défaut à moi-même. Son énergie paraissait inépuisable, quand il devait affronter un excès d’activité. Mais de temps en temps, comme si son esprit vital participait de l’écrevisse, il allait à reculons dans des moments d’inertie, et je le vis rester des heures durant sur son grabat dans sa cellule, prononçant à grand peine quelques monosyllabes, sans contracter un seul muscle de son visage. En ces occasions-là, apparaissait dans ses yeux une expression de vide et d’absence, et j’aurais soupçonné qu’il était sous l’empire de quelque substance végétale susceptible de donner des visions, si l’évidente tempérance qui réglait sa vie ne m’avait pas induit à repousser cette pensée. Toutefois je ne cacherai pas que, au cours du voyage, il s’était parfois arrêté au bord d’un pré, à l’orée d’une forêt, pour recueillir certaine herbe (toujours la même, je crois) ; et il se mettait à la mastiquer l’air absorbé.

Umberto Eco, Le Nom de la Rose

1 Taches de rousseur
2 Régions de Nord
3 Qui est attiré par les biens terrestres, l’aspect sensuel des choses terrestres.