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mercredi 9 juin 2010

Maupassant - Tennis

« L’ODIEUSE RAQUETTE »

Du matin jusqu'au soir, on rencontre dans les rues du village marin et sur les routes avoisinantes, dans les prés, par les champs, au bord des bois, partout, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards; les hommes vêtus de complets en flanelle blanche, les femmes d'un petit uniforme en flanelle noire et tous portant à la main une raquette.
Cette raquette, l'odieuse raquette, cauchemar affreux, on ne peut faire un pas dehors sans la voir. Tous l'ont au bout du bras du matin jusqu'au soir, ne la quittent pas, la manient comme un joujou, la font sauter en l'air, la brandissent, s'assoient dessus, vous regardent à travers comme derrière la grille d'une prison, ou la raclent comme une guitare. Vous la retrouvez dans les maisons, dans toutes les maisons, sur les tables, sur les chaises, derrière les portes, sur les lits, partout, partout.
Après l'avoir vue tout le jour on en rêve toute la nuit, et à travers des songes tumultueux on aperçoit toujours la main, immense et folle, agitant, dans le firmament vide, une raquette démesurée.
Ces gens, ces pauvres gens, qui portent ce signe particulier de leur folie comme autrefois les bouffons déments agitaient un hochet à grelots, sont atteints d'un mal d'origine anglaise qu'on appelle "tennis".
Ils ont leurs crises en des prairies, car un grand espace est nécessaire à leurs convulsions.
On les voit, par troupes, s'agiter éperdument, courir, sauter, bondir en avant, en arrière, avec des cris, des contorsions, des grimaces affreuses, des gestes désordonnés, pendant plusieurs heures de suite, maintenus par un filet qui arrête leurs emportements.
On pourrait croire, en les regardant de loin, de très loin, que ce sont des enfants qui s'amusent à quelque jeu violent et naïf. Mais, dès qu'on approche, le doute disparaît ; on comprend la nature de leur mal, car des hommes d'âge mûr, des hommes vieux, des femmes à cheveux gris, des obèses, des étiques, tous ceux qu'on croirait ailleurs être des sages et des raisonnables se démènent et se désarticulent avec plus de folie encore que les jeunes.
Et leurs bonds, leurs gestes, leurs élans révèlent aussitôt au passant effaré l'expression bestiale cachée en tout visage humain qui ressemble toujours à un type d'animal et fait apparaître étrangement tous les tics secrets du corps.
Et les yeux se troublant, l'esprit s'affolant à les voir, c'est alors une danse macabre de chiens, de boucs, de veaux, de chèvres, de cochons, d'ânes à figures d'hommes, qui s'agitent avec des secousses grotesques, des coups de jambe et des coups de tête, une mimique violente et ridicule.
C'est ainsi qu'on s'amuse et c'est pour se livrer à ces crises quotidiennes et convulsives qu'on vient aux bains de mer en l'an 1887.


Guy de Maupassant (1887)

QUESTIONS
1. Comment le narrateur parle-t-il du tennis ?
2. Comment parle-t-il de la raquette ?
3. Comment parle-t-il du filet ?
4. Comment s’appelle cette sorte de texte ?
5. Exercice d’écriture : le même observateur parle d’un match de football (ou du sport de votre choix)…

Montaigne - Amitié

(Qu’est-ce que l’amitié ? Comment l’expliquez-vous ? Quelles histoires d’amitié connaissez-vous ? Qu’est-ce qu’une amitié parfaite ? Peut-on avoir deux meilleurs amis ? )

Montaigne, Les Essais - De l'Amitié (Texte de 1580… et 1588 )
Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié dont je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer
(1 = )
Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union.
(2 = )
Ce n'est pas une spéciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est je ne sais quelle quinte essence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne;
(3 = )
cette parfaite amitié, dont je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à partager ailleurs; au rebours, il est déçu qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes, on les peut départir: on peut aymer en celui-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses moeurs, en l'autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double.
(4 = )
En somme, ce sont des effets inimaginables à qui n'en a goûté,
(5 = )


Replacez au bon endroit ces cinq ajouts de Montaigne (1588), en soulignant les indices qui vous permettent de répondre.
A : qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena à se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille.
B : Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez vous? S'ils requéraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettait à votre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. Le secret que j'ai juré de ne révéler à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celui qui n'est pas autre: c'est moi. C'est un assez grand miracle de se doubler; et ils n'en connaissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil. Et celui qui présupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment et m'aiment autant que je les aime, il multiplie en confrérie la chose la plus une et unie, et dont une seule est encore la plus rare à trouver au monde.
C : qu'en répondant: Parce que c’était lui; par ce que c’était moi.
D : et qui me font honorer à merveilles la réponse de ce jeune soldat à Cyrus qui lui demandait pour combien il voudrait donner un cheval, par le moyen duquel il venait de gagner le prix de la course, et s'il le voudrait échanger contre un Royaume: « Non certes, Sire, mais je le laisserais volontiers pour en acquérir un amy, si je trouvais un homme digne de telle alliance.
E : Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison, je crois par quelque ordonnance du ciel: nous nous embrassions par nos noms. Et à notre premiere rencontre, qui fut par hasard en une grande fête, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre.

vendredi 4 juin 2010

Tardieu - Finissez vos phrases

UNE HEUREUSE RENCONTRE (Jean Tardieu)
Monsieur A, quelconque. Ni vieux, ni jeune. Madame B, Même genre. M. A et Mme B, personnages quelconques, mais pleins d'élan (comme s'ils étaient toujours sur le point de dire quelque chose d'explicite) se rencontrent dans une rue quelconque, devant la terrasse d'un café.
Monsieur A, avec chaleur. Oh ! Chère amie. Quelle chance de vous...
Madame B, ravie. Très heureuse, moi aussi. Très heureuse de... vraiment oui !
Monsieur A Comment allez-vous, depuis que ?...
Madame B, très naturelle. Depuis que ? Eh ! bien ! J'ai continué, vous savez, j'ai continué à...
Monsieur A Comme c'est !... Enfin, oui vraiment, je trouve que c'est...
Madame B, modeste. Oh, n'exagérons rien ! C'est seulement, c'est uniquement... je veux dire : ce n'est pas tellement, tellement...
Monsieur A, intrigué, mais sceptique. Pas tellement, pas tellement, vous croyez ?
Madame B, restrictive. Du moins je le... je, je, je ... Enfin ! ...
Monsieur A, avec admiration. Oui, je comprends : vous êtes trop… vous avez trop de…
Madame B, toujours modeste, mais flattée. Mais non, mais non : plutôt pas assez...
Monsieur A, réconfortant. Taisez-vous donc ! Vous n'allez pas nous ... ?
Madame B, riant franchement. Non ! Non ! Je n'irai pas jusque-là !
Un temps très long. Ils se regardent l'un l'autre en souriant.
Monsieur A Mais, au fait ! Puis-je vous demander où vous ... ?
Madame B, très précise et décidée. Mais pas de ! Non, non, rien, rien. Je vais jusqu'au, pour aller chercher mon. Puis je reviens à la.
Monsieur A, engageant et galant, offrant son bras. Me permettez-vous de ... ?
Madame B Mais, bien entendu ! Nous ferons ensemble un bout de.
Monsieur A Parfait, parfait ! Alors, je vous en prie. Veuillez passer par ! Je vous suis. Mais, à cette heure-ci, attention à, attention aux !
Madame B, acceptant son bras, soudain volubile. Vous avez bien raison. C'est pourquoi je suis toujours très. Je pense encore à mon pauvre. Il allait, comme ça, sans, ou plutôt avec. Et tout à coup, voilà que ! Ah la la ! Brusquement ! Parfaitement. C'est comme ça que. Oh ! J'y pense, j'y pense ! Lui qui ! Avoir eu tant de ! Et voilà que plus ! Et moi je, moi je, moi je !
Monsieur A Pauvre chère ! Pauvre lui ! Pauvre vous !
Madame B, soupirant. Hélas oui ! Voilà le mot ! C'est cela !
Une voiture passe vivement, en klaxonnant.
Monsieur A, tirant vivement Madame B en arrière. Attention ! Voilà une !
Autre voiture, en sens inverse. Klaxon.
Madame B En voilà une autre !
Monsieur A Que de ! Que de ! Ici pourtant ! On dirait que !
Madame B Eh ! Bien ! Quelle chance ! Sans vous, aujourd'hui, je !
Monsieur A Vous êtes trop ! Vous êtes vraiment trop !
Soudain changeant de ton. Presque confidentiel.
Mais si vous n'êtes pas, si vous n'avez pas, ou plutôt : si, vous avez, puis-je vous offrir un ?
Madame B Volontiers. Ça sera comme une ! Comme de nouveau si...
Monsieur A, achevant. Pour ainsi dire. Oui. Tenez, voici justement un. Asseyons nous !
Ils s'assoient à la terrasse du café.
Monsieur A Tenez, prenez cette... Etes-vous bien ?
Madame B Très bien, merci, je vous.
Monsieur A, appelant. Garçon !
Le Garçon, s'approchant. Ce sera ?
Monsieur A, à Madame B. Que désirez-vous, chère ... ?
Madame B, désignant une affiche d'apéritif. Là... là : la même chose que... En tout cas, mêmes couleurs que.
Le Garçon Bon, compris ! Et pour Monsieur ?
Monsieur A Non, pour moi, plutôt la moitié d'un ! Vous savez !
Le Garçon Oui. Un demi ! D'accord ! Tout de suite. Je vous. Exit le garçon. Un silence.
Monsieur A, sur le ton de l'intimité. Chère ! Si vous saviez comme, depuis longtemps !
Madame B, touchée. Vraiment ? Serait-ce depuis que ?
Monsieur A, étonné. Oui ! Justement ! Depuis que ! Mais comment pouviez-vous ?
Madame B, tendrement. Oh ! Vous savez ! Je devine que. Surtout quand.
Monsieur A, pressant. Quand quoi ?
Madame B, péremptoire. Quand quoi ? Eh bien, mais : quand quand.
Monsieur A, jouant l'incrédule, mais satisfait. Est-ce possible ?
Madame B Lorsque vous me mieux, vous saurez que je toujours là.
Monsieur A Je vous crois, chère !... (Après une hésitation, dans un grand élan.) Je vous crois, parce que je vous !
Madame B, jouant l'incrédule. Oh ! Vous allez me faire ? Vous êtes un grand !...
Monsieur A, laissant libre cours à ses sentiments. Non ! Non ! C'est vrai ! Je ne puis plus me ! Il y a trop longtemps que ! Ah si vous saviez ! C'est comme si je ! C'est comme si toujours je ! Enfin, aujourd'hui, voici que, que vous, que moi, que nous !
Madame B, émue. Ne pas si fort ! Grand, Grand ! On pourrait nous !
Monsieur A Tant pis pour ! je veux que chacun, je veux que tous ! Tout le monde, oui !
Madame B, engageante, avec un doux reproche. Mais non, pas tout le monde : seulement nous deux !
Monsieur A, avec un petit rire heureux et apaisé. C'est vrai ? Nous deux ! Comme c'est ! Quel ! Quel !
Madame B, faisant chorus avec lui. Tel quel ! Tel quel !
Monsieur A Nous deux, oui, oui, mais vous seule, vous seule !
Madame B Non, non : moi vous, vous moi !
Le Garçon, apportant les consommations. Boum ! Voilà ! Pour Madame !... Pour Monsieur !
Monsieur A Merci... Combien je vous ?
Le Garçon Mais c'est écrit sur le, sur le...
Monsieur A C'est vrai. Voyons !... Bon, bien ! Mais je n'ai pas de... Tenez voici un, vous me rendrez de la.
Le Garçon Je vais vous en faire. Minute !
Exit le garçon.
Monsieur A, très amoureux. Chère, chère. Puis-je vous : chérie ?
Madame B Si tu...
Monsieur A, avec emphase. Oh le « si tu » ! Ce « si tu » ! Mais, si tu quoi ?
Madame B, dans un chuchotement rieur. Si tu, chéri !
Monsieur A, avec un emportement juvénile. Mais alors ! N'attendons pas ma ! Partons sans ! Allons à ! Allons au !
Madame B, le calmant d'un geste tendre. Voyons, chéri ! Soyez moins ! Soyez plus !
Le Garçon, revenant et tendant la monnaie. Voici votre !... Et cinq et quinze qui font un !
Monsieur A Merci. Tenez ! Pour vous !
Le Garçon Merci.
Monsieur A, lyrique, perdant son sang-froid. Chérie, maintenant que ! Maintenant que jamais ici plus qu'ailleurs n'importe comment parce que si plus tard, bien qu'aujourd'hui c'est-à-dire, en vous, en nous... (s'interrompant soudain, sur un ton de sous-entendu galant), voulez-vous que par ici ?
Madame B, consentante, mais baissant les yeux pudiquement. Si cela vous, moi aussi.
Monsieur A Oh ! ma ! Oh ma ! Oh ma, ma !
Madame B Je vous ! À moi vous ! (Un temps, puis, dans un souffle.) À moi tu
Ils sortent.
Jean Tardieu, « FINISSEZ VOS PHRASES »

Sepulveda - Maudit mardi

CE MAUDIT MARDI - Luis Sepúlveda - Traduit de l'espagnol (Chili) par François Gaudry
"Dans dix jours, c'est le printemps", dit Carlitos Paz pendant que nous ajoutions du bois dans le feu autour duquel nous nous réchauffions. Il avait raison, nous attendions tous anxieusement l'arrivée du printemps qui couvrirait de vert la ville de Santiago et rendrait le ciel multicolore, car les Chiliens célèbrent le printemps en lançant des cerfs-volants, des cometas, comme nous disons, ces oiseaux aux formes variées, aux plumes en papier et au squelette en bambou.
Nous étions à la station d'eau potable de Vizcachas, sur les flancs de la Cordillère qui s'élèvent doucement au sud-est de Santiago. Nous étions huit camarades, deux femmes et six hommes, qui avions reçu l'ordre de surveiller cette installation vitale pour la ville. A plusieurs reprises nous avions dû repousser à coups de feu des tentatives de dynamitage, ou d'empoisonnement de l'eau avec des toxines que la CIA (l’agence de services secrets des Etats-Unis.) employait au Vietnam, où les Etats-Unis commençaient à perdre la guerre, et qui étaient arrivées entre les mains du mouvement fasciste Patrie et Liberté, une organisation terroriste d'extrême-droite dirigée par Pablo Rodríguez, dont l'action majeure avait été l'assassinat du général René Schneider, un soldat loyal à la constitution, commandant en chef de l'armée chilienne.
Ce mardi-là, le jour s'était levé sur un ciel gris, couvert, qui annonçait la pluie, et autour du feu nous nous préparions à la relève. Quatre camarades iraient dormir, tandis que quatre autres prendraient leur tour de garde diurne. Nos armes, deux pistolets colt 9 mm et un fusil de chasse calibre 14, changeraient de mains. Santiago aurait de l'eau. il ne manquerait pas une goutte.
A cinq kilomètres de là, à Puente Alto, trois mille camions bénéficiaient d'une protection policière. Les camionneurs étaient en grève, une grève financée par le Département d'Etat nord-américain, comme le prouveraient plus tard les documents secrets de la compagnie ITT. Les Etats-Unis dépensaient un quart de millions de dollars par jour pour soutenir cette grève destinée à paralyser le pays. Malgré cela, le Chili fonctionnait, car un immense mouvement de volontariat se chargeait de transporter, avec tous les moyens disponibles, les marchandises, la nourriture, les médicaments.
A sept heures du matin, nous reçûmes une nouvelle qui anticipait les événements à venir : la marine de guerre chilienne, qui participait conjointement à des navires de l'US Navy, aux manœuvres de l'opération UNITAS, s'était soulevée à Valparaiso.
"Que personne ne bouge de là, c'est votre poste de combat", ordonna au téléphone Arnoldo Camú, responsable du service de sécurité du parti socialiste.
Des huit camarades que nous étions à surveiller la station d'eau potable, l'aîné avait vingt-cinq ans et le benjamin dix-huit. "El Tuco" fit le compte des munitions : cinquante balles de 9mm et trente cartouches de 14. A sept heures et demie du matin, en tant que responsable politique du groupe, je m'adressai aux travailleurs de la station. Ils étaient quinze, ouvriers et techniciens, un seul décida de partir, les autres se joignirent à nous pour défendre cette installation vitale.
Les minutes les plus longues de notre vie commencèrent, notre jeunesse se consumait dans les montres. Nous étions suspendu au téléphone et à un transistor. L'une après l'autre, les stations de radio remplaçaient leurs émissions habituelles par des marches militaires, jusqu'à ce que commencent les communiqués et que nous entendions pour la première fois la voix criarde de Pinochet. Il parlait d'une mission divine destinée à rétablir la démocratie afin de sauver le pays de la domination marxiste-"lininiste", il annonçait que quiconque opposerait une résistance serait fusillé sur-le-champ, et il enjoignait le président de la République à se rendre immédiatement, faute de quoi le palais de La Moneda serait bombardé. Mais Salvador Allende résistait à son poste de combat, avec à ses côtés La Payita, le "Perro" Olivares, "Coco" Paredes et les formidables garçons du GAP (Groupe des Amis du Président), sa garde personnelle. Mon ami et frère Oscar Lagos Ríos résistait lui aussi aux côtés d'Allende. Il venait d'avoir vingt et un ans et m'avait remplacé au GAP, où il avait à son tour l'honneur de veiller sur la sécurité de notre camarade président.
Le feu s'éteignit et le froid cessa de nous gêner. Chacun pensait à tout ce que nous avions vécu et fait pendant ces mille jours qui avaient commencé le 4 septembre 1970, et chacun avait des motifs d'être fier. Par-delà les problèmes matériels, nombreux, trop pour si peu de temps, nous avions obtenu par notre effort collectif que le Chili soit un pays plus juste. Les riches étaient moins riches, mais l'important était que les pauvres étaient moins pauvres et que l'avenir cessait d'être une misérable hypothèse.
L'un de nous, je jurerais que ce fut "El Tuco", parvint à capter radio Magallanes et nous entendîmes alors les paroles sereines, tranquilles, posées de Salvador Allende dans son dernier discours. Il dénonçait la trahison, appelait les travailleurs à ne pas se laisser écraser, à ne pas se laisser tuer, il réaffirmait sa volonté de ne pas renoncer à sa charge de président, fidèle ainsi à la volonté populaire, il nous disait que c'était la dernière fois que nous écouterions le "timbre serein de sa voix", et il nous assurait que "s'ouvriraient bientôt les vastes avenues où marcheraient les hommes libres". "Nous vaincrons!" s'écria un ouvrier d'une voix brisée. "Nous vaincrons!" réprîmes-nous en chœur, et l'écho des montagnes emporta définitivement notre jeunesse. Etre jeune, c'est rêver. Le poète juif Avrom Sützkever a écrit : "Nous les rêveurs, devons parfois nous transformer en soldats".
Trente années ont passé et je sens encore la chaleur de l'accolade que nous nous donnâmes avant de redescendre vers les cordons industriels du sud de Santiago, où l'on se battait durement contre les militaires putschistes. Je me souviens de "Joaco", un Uruguayen qui, aux Cristalleries Chili, nous avait remis des fusils pris aux soldats. Je me souviens de mon plus cher ami, le poète Sergio Leiva, en train de tirer avec une mitrailleuse montée sur le toit d'une Fiat 600. Je me souviens d'une infirmière de l'hôpital Barros Luco, où l'on avait fusillé médecins, infirmières et patients, qui courait au milieu des balles et des morts pour mettre en sûreté des poches de sang. Je me souviens d'Alberto López, agronome, vingt-cinq ans, la poitrine en bouillie, demandant que l'on dise à son fils que son père était mort comme un révolutionnaire. Je me souviens de "Tati" Olivares demandant qu'on lui explique comment changer le chargeur d'un fusil FAL presque aussi grand que lui. Je me souviens des gosses du quartier de La Legua qui ramassaient les douilles des balles tirées, d'un vieux qui, à San Joaquín, lançait des cocktails molotov contre les militaires, et d'un chien qui hurlait près du cadavre de son maître dans la rue Santa Rosa. Je me souviens des soldats qui brûlaient des livres devant la bibliothèque municipale de San Miguel. Je me souviens de ce matin de poudre et de sang.
Je me souviens du "Tuco", qui mourut en 1982 au Salvador comme pilote du Front Farabundo Martí, en train de peler une orange dans ses mains noires, en disant : « c'est fini, nous ne sommes plus des jeunes, frérot, maintenant nous sommes des combattants de la Résistance. »
A la mi-journée de ce maudit mardi, il commença à pleuvoir. Et le printemps n'arriva jamais.

1. Chronologie : En quelle année se passent les évènements décrits dans ce texte? En quelle année a-t-il été écrit? Justifier vos réponses.
2. Qui est Luis Sepulveda? Présentez rapidement sa vie.
3. Quel mouvement fasciste attaque la station d’eau potable? Qu’est-ce qui montre que les Etats-Unis ont soutenu ce mouvement?
4. A quel parti politique appartient Salvador Allende, le président? Quel nom se donnent dans le texte ceux qui le soutiennent?
5. Que représente le printemps dans la dernière phrase (aidez-vous du texte)?
6. Conjugaison : Donner, pour chaque verbe souligné, le mode, le temps et la valeur de ce temps. Nous attendions tous anxieusement l'arrivée du printemps qui couvrirait de vert la ville de Santiago et rendrait le ciel multicolore, car les Chiliens célèbrent le printemps en lançant des cerfs-volants, (...) Nous étions huit camarades, deux femmes et six hommes, qui avions reçu l'ordre de surveiller cette installation. (...) A sept heures du matin, nous reçûmes une nouvelle.
7. Questions sur la « Lettre à Kissinger »: Qui est Victor Jara? Qui est Kissinger? Dans quel but Julos Beaucarne a-t-il écrit cette chanson ? A votre avis, a-t-il atteint son but ?
8. Ecrivez la lettre de soutien que Ute Klemmer, de l’association Amnesty, peut avoir écrit à Luis Sepulveda pendant son emprisonnement. Elle exprime ses émotions et ses opinions.

Sepulveda-Pourquoi j'écris

La Folie de Pinochet, de Lúis Sepúlveda

Pourquoi j’écris ?

Je ne suis pas enclin à me perdre dans de vieux doutes qui ont mortifié les anciens philosophes et leur ont donné à réfléchir, ni à éprouver d’autres doutes qui ne soient pas nécessaires pour avancer sur l’unique chemin que je crois possible et qui est celui de l’écriture, cette barricade où je me suis replié quand toutes les autres étaient tombées et que je pensais qu’il ne restait plus aucun endroit pour résister. De Guimarães Rosa j’ai appris que « raconter c’est résister », et sur cette barricade de l’écriture, je résiste aux assauts de la médiocrité planétaire qui plane sur le XXe siècle agonisant et le XXIe qui commence à peine.
Voilà pourquoi j’écris, par besoin de résister à l’empire de l’unidimensionnel, à la négation des valeurs qui ont humanisé la vie et qui s’appellent fraternité, solidarité, sens de la justice. J’écris pour résister à l’imposture, à l’escroquerie d’un modèle social auquel je ne crois pas, car il n’est pas vrai que ce qu’on appelle globalisation nous rapproche et permette enfin à tous les habitants de la planète de se connaître, s’entendre et se comprendre.
Je partage pleinement la définition de notre époque donnée par José Saramago : l’affrontement entre globalisation et droits de l’homme, et j’écris donc pour résister au nom de ces droits sacrés et inaliénables, qui ne peuvent pas être manipulés, administrés ou mutilés par le Fonds monétaire international et la banque mondiale.
J’écris parce que je crois à la force militante des mots. Je n’ai jamais été ni ne serai un homme de convictions morales, mais je garde du christianisme la formidable admiration : « Au commencement était le verbe », vérité jamais théologique mais grammaticale, car le mot est en soi un acte de fondation et que les choses existent à force de les nommer.
Au Chili, pendant les années noires de la dictature, les résistants chantaient ces vers de Paul Eluard : « J’écris ton nom sur les murs de ma ville », et la Liberté existait au-delà de la mémoire immédiate, au-delà du désir fervent de la retrouver, au-delà de la douleur provoquée par la certitude de tant de morts en son nom. Elle existait dans toute sa splendide vigueur car la nommer c’était à chaque fois la réinventer.
J’écris par amour des mots et avec l’obsession de nommer les choses selon une perspective éthique héritée d’une pratique sociale intense. J’écris parce que j’ai de la mémoire et je la cultive en écrivant sur les miens, sur les habitants marginaux de mes mondes marginaux, sur mes utopies bafouées, sur mes glorieux et glorieuses camarades vaincus dans mille batailles et qui continuent à préparer les prochains combats sans craindre la défaite.
J’écris parce que j’aime ma langue et que j’y reconnais la seule patrie possible, car son territoire est sans limites et son pouls un acte permanent de résistance.
J’écris de la barricade solitaire d’un créateur de mondes et, comme le disait Osvaldo Soriano, « avec la satisfaction responsable de celui qui se sait appelé à habiter le cœur des meilleures personnes. »


Quelle métaphore utilise-t-il pour parler de la littérature ?
Pourquoi écrit-il ? Que veut-il défendre ?
Pourquoi le langage est- il important pour lui ?
Que pense-t-il de l’époque où il vit ?
Réécriture :

Luis Sepulveda-Amnesty

Il y a vingt ans, je me suis arrêté devant la porte d'une maison de Hambourg. Il y vivait une personne dont je connaissais à peine le nom, Ute Klemmer. Bien que j'aie reçu d'elle une douzaine de lettres, je ne lui avais jamais demandé son âge ni si elle avait une famille. J'étais sur le point de la rencontrer, il fallait tout simplement que je tire la sonnette, mais une force inconnue m'empêchait de lever ma main. Une force qui m'obligeait à réfléchir sur les moments essentiels de mon existence qui m'avaient conduit jusque là.
Ce n'est pas possible de dire quelle est la pire des choses en prison, être prisonnier d'une dictature - n'importe laquelle - et moi-même je ne peux pas dire si le pire a été la torture, les longs mois dans une fosse puante, ne pas savoir s'il faisait jour ou nuit, ignorer depuis combien de temps j'étais entre les mains des flics de Pinochet, les simulacres d'exécution, les compagnons morts ou être dénigré constamment et systématiquement. Tout est horrible en prison, je me souviens en particulier d'un moment où les militaires arrivèrent presque à obtenir ce qu'ils cherchaient : que j'accepte volontairement d'être anéanti, annihilé et condamné à l'atroce solitude des perdants.
À la fin d'un procès sommaire du tribunal militaire, en temps de guerre, à Temuco en février 1975, au terme duquel je fus accusé de trahison de la patrie, conspiration subversive, et appartenance aux groupes armés, entre autres délits, mon avocat commis d'office (un lieutenant de l'armée chilienne) est sorti de la salle - nous sommes restés dans une salle à côté - et, euphorique, m'a annoncé que ça s'était bien passé pour moi : j'avais échappé à la peine capitale et j'étais condamné seulement à vingt-huit ans de prison. J'étais à l'époque un jeune homme de vingt-cinq ans et je calculais que je ne serais sorti qu'à cinquante trois ans.
C'est vrai qu'à l'époque j'étais un grand optimiste - je le suis encore -, convaincu que la dictature ne durerait pas longtemps, mais parfois, surtout pendant les nuits interminables, la raison s'imposait et je commençais à accepter que, peut-être, elle serait plus longue, très longue, et que j'aurais perdu les meilleures années de ma vie entre les murs d'une prison. Mes compagnons, les lettres de ma famille et de mes amis me donnaient du courage, même s'ils n'arrêtaient pas de me dire qu'ils ne pouvaient plus rien faire pour moi, et que l'important était d'être en vie. Oui j'étais vivant, mais ma vie commença à avoir un horrible goût d'isolement par rapport à l'injustice subie jusqu'au moment où, un matin, un soldat me consigna une lettre. Je sus que, à des milliers de kilomètres, à Hambourg, une personne, Ute Klemmer, était disposée à m'aider jusqu'à ce que je sois libéré.
Ce fut le début d'un échange épistolaire qui rendit mes journées de ségrégation moins horribles. Dans ses lettres, Ute me racontait les efforts de la section hambourgeoise d'Amnesty International pour aider les nombreux Chiliens dans la même situation, elle me décrivait sa ville et les centaines d'actes de solidarité qui portaient un souffle de liberté jusqu'à ma prison de Temuco.
Un jour en 1977, grâce au travail, à la constance des membres d'Amnesty International, j'obtins que les militaires revoient mon cas et finalement, ils transformèrent mes vingt-cinq ans de prison en huit ans d'exil. En réalité, démonstration du respect des militaires chiliens pour la justice, je passais seize longues années sans pouvoir toucher le sol chilien.
C'est pour cela que, je le dis d'une façon simple, je dois ma liberté à Amnesty, aux sigles d'AI, à Ute Klemmer et à tous ceux qui, dans différents pays, travaillent sans arrêt pour la défense des droits humains, pour la défense des persécutés de la planète. Ce matin-là à Hambourg, quand j'ai enfin trouvé la force, j'ai soulevé ma main et tiré la sonnette. Quelques secondes après, la porte s'est ouverte, j'avais en face de moi une fille à l'aspect fragile.
"C'est ici que vit Ute Klemmer ?", ai-je demandé.
"Oui, c'est moi."
Alors j'ai pris ses mains et je lui ai dit : "Merci".
Merci pour ma liberté et pour la liberté de beaucoup de gens. Merci pour cette force, cette cohérence, cette détermination dans la lutte, cette générosité qui exalte l'être humain. Et aujourd'hui, comme depuis vingt ans, je répète ce "Merci" de la seule façon possible : en participant à toutes les actions d'Amnesty et en invitant mes lecteurs et amis à soutenir les efforts d'Amnesty International, la seule institution vigilante pour la dignité humaine, pour le droit fondamental à la justice et le devoir de conscience à s'opposer aux tyrannies.
À Amnesty va toute ma gratitude, mon admiration et la disponibilité toujours présente à collaborer pour ce qui est nécessaire.
Luis Sepulveda, mai 2001
Luis Sepúlveda
Écrivain chilien. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Au gusto Pinochet après le coup d'Etat du 11 septembre 1973.
Des deux ans et demi d'incarcération qui suivirent, il garde une douleur que vient adoucir le souvenir de « la grande solidarité » dont faisaient preuve les prisonniers. « J'ai beaucoup appris à Temuco, la prison où l'on enfermait les opposants politiques. Il y avait là-bas près de trois cents professeurs d'université, incarcérés eux aussi, qui nous faisaient partager leur savoir. »
Libéré contre huit ans d'exil en Suède, grâce à l'intervention d'Amnesty International, le jeune homme s'en va au Nicaragua, prêter main-forte aux sandinistes dans les rangs de la brigade Simon-Bolivar.
En 1978, il passe un an chez les Indiens Shuars dans le cadre d'un programme de recherche de l'UNESCO.
En 1996, il s'installe en Espagne, à Gijón, à cause de la « tradition de lutte politique instaurée par les mineurs, du sens de la fraternité qui y règne ». Il a fondé le Salon du livre ibéro-américain de Gijón destiné à promouvoir la rencontre entre les auteurs, les éditeurs et les libraires latino-américains et leurs homologues européens.


PISTES
Un retour en arrière.
Temps des verbes.

samedi 22 mai 2010

Rosa Parks - Hommage 2

Rosa Parks - Par Roger Martin
Premier décembre 1955, déjà dix ans, Rosa,
que tes frères sont revenus du Pacifique et des Ardennes, Rosa,
Rosa, Rosa Parks de Montgomery, Alabama,
En tous cas ceux qui n'ont pas été hachés dans le Pacifique,
ceux qu'on n'a pas trouvés gelés dans la neige des Ardennes, Rosa,
et qui labourent les champs autour de Montgomery, Rosa,
ceux qui transpirent à l'usine, Rosa, ceux qui cueillent le coton,
et celles qui font le ménage, Rosa, jouent les nounous, plument les poulets pour un demi-dollar,
celles qui laissent leurs enfants à la garde des plus grands, Rosa,
pour s'en aller veiller sur les bambins des Blancs...

Ô Rosa, petite couturière aux mains gantées, serrant ton sac contre toi,
toute droite, regard tranquille derrière tes verres cerclés d'écaille, tes cheveux sagement peignés, Rosa,
Rosa Parks, arrière petite-fille d'esclaves sevrés de liberté,
tu es montée dans le car, et tu t'es assise, Rosa, sur un siège à l'avant,
un de ces sièges réservés aux Blancs,
Rosa, Rosa Parks, toi dont les aïeux recevaient le fouet
pour un geste, un regard, un sursaut, la dignité,
Rosa, petite couturière de Montgomery, Alabama, militante,
et quand ils te l'ont demandé, Rosa, tu as refusé de te lever,
et quand ils l'ont exigé, et quand ils t'ont prise par les bras,
tes lèvres ont articulé doucement un seul mot : NON!

et tu n'as pas cédé, Rosa, non tu n'as pas cédé, ils ont arrêté le bus,
ils ont appelé la police, Rosa, les flics d'Alabama,
avec leurs chiens à nègres, avec leurs manches de bois et leurs gaz de combat,

ils t'ont jeté en prison, Rosa,
plus tard, ils ont pris tes empreintes, tes lacets, tes lunettes, mais pas ta fierté, Rosa,
et au dehors des voix grondaient et au dehors la rumeur montait, Rosa,
des voix qui te chantaient que tu n'étais pas seule, Rosa,

que Jo Ann tirait 35000 tracts sur une ronéo fatiguée,
qu'un pasteur inconnu appelait au boycott,
que partout frères et sœurs engageaient le combat,
ton combat, Rosa, Rosa Parks, douce et fière femme noire d'Alabama. . .

que lundi les bus noirs étaient blancs, blancs ou vides, vides et blancs,
que les rues de la ville, ses quartiers, ses faubourgs,
ruisselaient de nègres qui marchaient droit devant, le menton vers le ciel, les yeux dans l'avenir,
Rosa, Rosa Parks,
petite fille du Sud, des piques-niques, des lynchages et du Ku Klux Klan. . .

et les voix reprenaient, annonçant qu'à l'église baptiste
ils étaient six mille, croyants et mécréants,
ensemble ils proclamaient le boycott illimité,
Rosa, tu entends ça ? des kilomètres à pied toute la sainte journée,
des kilomètres à pied, ça en use des souliers,
des kilomètres à pied, ça en use des préjugés. . .
les bus roulaient à vide, partout des gens à pied,
les flics jetaient au mitard le pasteur inspiré, Rosa,
et sa maison brûlait sous les cocktails du Klan,
Rosa, ô Rosa Parks
du pays des cagoules, des robes, du fouet, du goudron et des plumes, du drapeau confédéré,
et les bus fantômes, sans personne aux carreaux, s'emmerdaient ferme à présent, rangés aux entrepôts. Submergeant les trottoirs, débordant les chaussées,
des milliers d'hommes et de femmes fatigués tenaient, tenaient, tenaient en répétant ton nom,
Rosa, Rosa, Rosa, Rosa, Rosa,
Ô Rosa, Rosa Parks, leur sœur en dignité, petite couturière qui a tout déclenché...

Ils avaient tout tenté, ça n'était pas assez,
les prisons débordaient, les procès fleurissaient,
et les cautions montaient, mais de Harlem, de Chicago, de Frisco,
l'argent affluait, Ô Rosa,
alors ils ont jeté Martin, le pasteur, en prison, une fois, encore une, dix autres encore,
mais toujours on marchait dans les rues de Montgomery, Alabama,
pays des piques-niques, terre des croix de bois...
et tu tenais bon, Rosa, et tes frères tenaient,
et les nègres marchaient, marchaient, marchaient
onze mois à piétiner des trottoirs qui brûlaient sous leurs pieds pelés. . .

Novembre 56, la compagnie au tapis, la faillite à sa porte,
les employeurs blancs qui en ont marre d'attendre,
d'attendre la nounou, le métayer, le menuisier, le cantonnier qui arrivent fatigués, crevés, harassés,
et qui plongent hardiment dans leurs yeux inquiets la fierté retrouvée
la ville en a assez, le maire, le gouverneur en ont assez,
on ne parle plus que de ça, de tous côtés,
"ça va finir par donner de mauvaises idées, y en a marre de voir ces négros marcher",
marcher, marcher toute la sainte journée, Rosa,
ô Rosa Parks, fière femme d'Alabama,
et un matin tu te réveilles, Rosa, et quelque chose dans l'air, à ton premier pas, te le dit, Rosa,
Rosa Parks.
Tu as gagné,

le petit pasteur - ses parents l'ont appelé Martin Luther comme le prédicateur,
King, c'est l'empreinte du Blanc,
le nom attribué cent cinquante ans plus tôt par le propriétaire, un gentleman du Sud,
VOUS avez gagné!

la Cour suprême l'a décrété,
Rosa, Rosa Parks, petite couturière de Montgomery, Alabama...

Octobre 2005, tu es partie, Rosa,
à la bouche, c'est sûr, un de ces chants que tu savais par cœur,
que tu murmurais, mains crispées, dents serrées dans le car,
que tu chantais à gorge déployée dans les meetings et les cortèges, Rosa...
mais Rosa Parks, fière et frêle femme noire d'Alabama, ton âme poursuit le combat...

Rosa Parks - Hommage

« Non » : Un mot très important - Hommage à Rosa Parks, par L. Lévy - 25 octobre 2005

Il y a des mots si importants qu’ils peuvent changer le cours de l’Histoire du seul fait qu’on les prononce. Ainsi, ce que dit, ce jour là, Madame Rosa Parks.
Ce jour là, c’est le premier décembre 1955. Rosa Parks, modeste employée de Montgomery, dans l’Alabama, petite femme d’une quarantaine d’années, rentre chez elle, épuisée. Elle a comme à l’accoutumée fait ses courses en sortant du travail, et doit voyager plusieurs kilomètres pour retrouver sa maison. Rosa Parks est une militante active des droits civiques, mais ce n’est pas la militante, qui s’assied ce jour là dans le bus ; juste la couturière. Aucun événement n’a été programmé ; tout est normal, dans un apartheid qui ne dit pas son nom.
La règle qui régit le fonctionnement des bus est simple : les places situées à l’avant sont réservées aux Blancs. Celles situées à l’arrière sont réservées aux Noirs. Rosa Parks est noire. Elle s’assied à l’arrière. La règle précise en outre que si d’aventure, un Blanc ou une Blanche monte dans le bus alors que les sièges qui lui sont normalement réservés sont pleins, alors, un Noir ou une Noire doit lui laisser sa place. Et c’est ce qui advient ce premier décembre 1955. Le bus est bondé, et les voyageurs continuant de monter, le chauffeur a demandé à Rosa Parks de se lever et de laisser sa place. Rien que de très banal. Si Rosa Parks entre ce jour là dans l’histoire, c’est simplement qu’elle est fatiguée. Ses cabas sont pleins. Elle a une longue route à faire. Elle s’est installée à une place réservée aux gens de sa race. Elle ne veut pas se relever. Et c’est alors qu’elle prononce cette parole inouïe, l’un de ces mots qui changent tout. Au chauffeur qui lui demande de se lever, Madame Rosa Parks répond : « Non. »
Dans ses mémoires, Rosa Parks précise: « Les gens ont toujours cru que je n’avais pas cédé ma place parce que j’étais fatiguée. Ce n’est pas vrai. Je n’étais pas fatiguée physiquement. (...) j’étais surtout fatiguée de devoir capituler. »
Rosa Parks ne dormira pas chez elle ce soir là, mais en prison. Une photographie d’époque la montre dans sa grande dignité de petite femme noire dans les locaux de la police, en train d’apposer ses empreintes digitales sur le dossier que l’on ouvre à son nom.
Aussi fatiguées soient-elles, aussi chargées soient-elles de leurs cabas, les ménagères noires de Montgomery, une année durant, rentreront chez elles à pied. Le jeune pasteur de leur communauté, Martin Luther King Jr., alors totalement inconnu, est l’un des organisateurs du boycott. Sans la clientèle des Noirs, le bus ne peut pas vivre dans cette vaste agglomération du Sud profond. Et ce que disent par milliers les Noirs de la ville, c’est qu’ils n’acceptent plus la ségrégation. Ils ne donneront plus un centime à la compagnie des bus si ses règles de fonctionnement ne sont pas changées. Ils ne payeront pas pour être discriminés. La victoire vient lorsque la compagnie, au bord de l’asphyxie financière, se résigne à négocier. Ce n’est que dix ans plus tard que la Cour suprême des États-Unis déclarera illégale la ségrégation, un siècle après la guerre civile à l’issue de laquelle il avait été mis fin à l’esclavage.
Nul ne saurait prétendre que la question de la « ligne de partage des races » a pu être résolue. Mais le petit mot d’une syllabe prononcé par Madame Rosa Parks ce premier décembre 1955 est de ceux qui auront le plus contribué au dépassement de cette « ligne ». Rosa Parks s’est éteinte le 24 octobre 2005, à l’âge de 92 ans, au terme d’une vie militante dont les armes essentielles furent l’intelligence et la dignité.
(texte extrait du site « lmsi.net » : Les Mots Sont Importants)

Plaidoyer pour John Brown

(Avant la lecture, écrire le réquisitoire contre John Brown, puis le plaidoyer en sa faveur.)

Henry David THOREAU - PLAIDOYER POUR JOHN BROWN ( 1859 ) :
Abolitionniste, opposant à l’esclavage, John Brown a armé des esclaves Noirs. Il a été arrêté et jugé. Voici l’un des discours du procès.

J'espère que vous me pardonnerez ma présence en ce lieu. Je n'ai aucun désir de vous imposer mes pensées mais je m'y sens obligé. Je sais peu de choses du capitaine Brown mais je serais heureux de contribuer à corriger le ton des journaux dans leurs proclamations, de corriger aussi l'opinion de mes concitoyens à l'égard de sa personne et de ses actes. Cela ne coûte rien d'être juste et nous pouvons exprimer au moins la sympathie et l'admiration que nous éprouvons pour lui et pour ses compagnons ; c'est ce que je me propose de faire.
L'esclavage, estimait-il, était totalement opposé à l'esprit des institutions et il en était l'implacable ennemi. Il eut le courage d'affronter sa patrie elle-même lorsqu'elle se trouvait dans l'erreur.
C'était un homme de bon sens qui allait droit au but en paroles comme en actes. Ne cédant jamais à un caprice ou à une impulsion passagère, il ne visait qu'à accomplir le but de toute sa vie.
Ses victoires ; délivrer de la servitude une douzaine d'être humains, s'en aller avec eux à pied en plein jour, marcher pendant des semaines, sinon des mois, à une allure paisible, travæerser un État après l'autre et la moitié du Nord au vu et au su de tous, alors qu'on est recherché, pénétrer en chemin dans un tribunal pour proclamer ce qu'on a fait et montrer ainsi à l'État de Missouri qu'il ne sert à rien d'essayer de posséder des esclaves si Brown est dans les parages.
J'ai remarqué avec quel sang-froid les journalistes et les gens en général parlent de cet événement; on dirait qu'un vulgaire malfaiteur a été pris et condamné à être pendu.
Un Yankee, demande : «Qu'est-ce que cela lui rapportera ?» comme s'il avait compté sur cette aventure pour se remplir les poches. Pour ces gens-là le mot “gain” n'a qu'un sens matériel. Si le résultat n'est pas une soirée improvisée chez des amis, si on ne gagne pas une paire de bottes neuves ou un vote de félicitations, alors on a échoué. «Mais il n'y gagnera rien.» Eh bien, non. Je suppose que de se faire pendre ne lui fera pas gagner son pain quotidien, mais il y gagne une chance de sauver son âme — et quelle âme !
Pendant la semaine qui a suivi l'événement, j'ai lu tous les journaux que j'ai pu trouver et je ne me souviens pas y avoir découvert la moindre expression de sympathie à l'égard de ces hommes.
Le Liberator lui-même parle de «tentative malencontreuse, délirante, présentant tous les signes de la folie». Quant à la meute des journaux et des revues, je ne connais pas, dans tout le pays, un seul rédacteur en chef capable de publier en connaissance de cause un article qui diminuerait sérieusement et définitivement le nombre de ses abonnés. Ce n'est pas opportun, pensent-ils. Alors, comment peuvent-ils jamais imprimer la vérité ? Mais si nous ne disons pas ce qui plaît aux gens, ergotent-ils, personne ne nous écoutera. Les propriétaires de journaux traitent ces hommes de «fanatiques abusés — égarés — insensés — fous».
L'un de ceux qui le traitent de fou dit qu'on «a toujours reconnu que c'était un homme de conscience, très effacé dans son comportement et en apparence inoffensif, sauf si l'on discutait de l'esclavage ; alors il montrait une fureur sans exemple.»
Le navire négrier est en route chargé de ses victimes mourantes ; en plein océan on lui ajoute de nouvelles cargaisons ; l'équipage, une poignée de propriétaires d'esclaves, soutenu par les nombreux passagers, asphyxie quatre millions d'êtres enfermés à fond de cale, et pourtant le politicien veut nous faire croire que le seul moyen convenable de délivrer les victimes et de «diffuser peu à peu des sentiments d'humanité». Comme si les sentiments d'humanité se rencontraient jamais séparés des actes d'humanité et que l'on puisse les répandre en quantités convenables (le produit authentique !), aussi facilement que l'on arrose le sol pour abattre la poussière. Qu'est-ce donc que j'entends jeter par-dessus bord ? Ce sont les cadavres de ceux qui ont trouvé la délivrance. C'est ainsi que nous diffusons l'humanité et les sentiments d'humanité avec.
C'était un homme d'élite. Il n'a jamais reconnu les lois injustes mais leur a résisté conformément à ses principes.
Jamais aucun homme en Amérique n'a combattu avec autant de persistance, autant d'efficacité pour la dignité de la nature humaine.
Le gouverneur Wise parle de lui avec bien plus de justice et d'estime que n'importe quel politicien propriétaire de journaux ou personnage connu dans le Nord que j'aie pu entendre : «Ceux qui le prennent pour un fou se trompent... C'est un homme de sang-froid, très maître de lui, rien ne peut l'abattre et il n'est que juste de dire qu'il a traité ses prisonniers humainement. Il m'a inspiré une confiance absolue en sa droiture..."
Pour la plupart de mes concitoyens le meilleur usage que l'on puisse faire d'un fusil Sharpe ou d'un revolver, c'est de s'en servir pour nous battre en duel avec les nations qui nous insultent, faire la chasse aux Indiens ou tirer sur les esclaves marrons. Il me semble que pour une fois les fusils Sharpe et les revolvers ont servi une bonne cause et que les instruments se trouvaient entre les mains de ceux qui savaient s'en servir.
La question n'est pas de savoir quelle arme on utilise, mais dans quel esprit on s'en sert. On n'a encore jamais vu en Amérique d'homme qui aimât autant son semblable et le traitât avec une pareille tendresse. C'est pour lui qu'il vivait, pour lui qu'il offrit sa vie et la sacrifia.
Quand je pense à quelle cause cet homme se donna et avec quelle foi, quand je pense ensuite à celle à quoi se vouent ses juges et ceux qui le condamnent avec tant de fureur et tant de verbiage, je les vois aussi éloignés de lui que la terre l'est du ciel.
Pensez à lui, à ses qualités uniques. Il faut des âges pour faire un homme comme lui, des âges pour comprendre ; ce n'est pas une caricature de héros, ce n'est pas le représentant d'un parti. Peut-être que, dans ce pays de ténèbres, le soleil ne se lèvera jamais plus sur un homme comme lui. Les plus précieuses matières le constituent, le diamant le plus dur ; il a été envoyé pour racheter les captifs et tout ce que vous êtes capables de faire de lui c'est de le pendre au bout d'une corde.
Croyez-vous impossible qu'un homme ait raison et que le gouvernement soit dans son tort ? Appliquera-t-on les lois pour la seule raison qu'elles ont été promulguées ou parce qu'un certain nombre de gens les déclarent justes quand elles ne le sont pas ? Est-ce l'intention du législateur que les gens de bien soient jamais pendus ?
Si je suis ici c'est pour plaider cette cause devant vous.
De quel accent noble et doux il s'adresse à ses adversaires qui le font prisonnier :
«Mes amis, je vous crois coupables d'un grand crime contre Dieu et contre l'humanité, et c'est justice que de se mettre en travers de votre route pour délivrer ceux dont votre perversité a fait des esclaves.»
«J'ai pitié des malheureux esclaves qui n'ont personne pour les secourir ; c'est pourquoi je suis ici; il n'est pas question de satisfaire une animosité personnelle, vengeance ou esprit de vengeance. C'est par sympathie pour les opprimés, les bafoués qui valent autant que vous."
«Je veux que vous compreniez que je respecte autant les droits des plus pauvres et des plus faibles parmi les gens de couleur opprimés par l'esclavage, que ceux des riches et des puissants.»

1. Corriger la dictée.
2. En quel lieu ce discours est-il prononcé? Quel est son but? Comment s’appelle-t-il?
3. Pourquoi John Brown a-t-il fait cela? Etait-il fou? Comment est-il décrit?
4. Qui prononce les trois derniers paragraphes ?
5. Imaginons que vous fassiez partie du jury. Quels passages de ce plaidoyer vous touchent ? Soulignez-les. ( L’esclavage est supprimé en 1863 aux Etats-Unis)

Belle Esclave Maure

La Belle Esclave Maure

Beau monstre de Nature, il est vrai, ton visage
Est noir au dernier point, mais beau parfaitement :
Et l'Ebène poli qui te sert d'ornement
Sur le plus blanc ivoire emporte l'avantage.

Ô merveille divine, inconnue à notre âge !
Qu'un objet ténébreux luise si clairement ;
Et qu'un charbon éteint, brûle plus vivement
Que ceux qui de la flamme entretiennent l'usage !

Entre ces noires mains je mets ma liberté ;
Moi qui fus invincible à toute autre Beauté,
Une Maure m'embrase, une Esclave me dompte.

Mais cache-toi, Soleil, toi qui viens de ces lieux
D'où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte
La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux.

Tristan L'HERMITE (XVIIe siècle)

Vocabulaire:
Un Maure : un Africain (de Mauritanie)
L'ébène : est un bois de couleur noire.

Questions:
Sur l'ensemble du poème:
1. De quel type de poème s'agit-il?
2. Comment les rimes sont-elles organisées?
3. Relevez des expressions qui s'opposent dans le poème (vous pouvez en trouver 6).
4. Comment appelle-t-on ces figures de style?
Sur la première strophe:
5. A qui s'adresse le poète?
6. Pourquoi cette déclaration d'amour est-elle originale?
Sur la deuxième strophe:
7. Relevez une métaphore et expliquez-la.
Sur la dernière strophe:
8. A qui s'adresse le poète?
9. Qui est-ce qui porte "la nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux"? (Justifier)
10. Quelle figure de style relevez-vous dans ce dernier vers?

Eugène Sue-Négriers

Eugène Sue - "Atar-Gull"

M. Wil dînait ce jour-là chez M. Beufry, riche et industrieux planteur.
Quand vint le dessert, l’heure des confidences, les dames s’en allèrent, et chaque femme fut remplacée par une respectable bouteille d’un excellent et vieux madère. La conversation vint à tomber sur les nègres, les habitations, les chances, les pertes, les bénéfices, et M. Wil et M. Beufry occupèrent bientôt l’attention générale, car on avait entière confiance dans leurs lumières et dans leur longue expérience.

BEUFRY. – Eh bien ! dites-moi, Wil, êtes-vous content de votre acquisition ? Comment vont les nouveaux… se font-ils un peu…
WIL. – Très bien… très bien… ce diable de Brulart a la main heureuse, il les choisit à ravir… je n’en ai perdu que cinq…
BEUFRY. – Par exemple, que Dieu me damne si je sais comment il y trouve son compte en les donnant à ce prix…
WIL. – Ma foi, peu m’importe, c’est la troisième fournée qu’il me procure depuis dix-huit mois, et il ne m’a jamais trompé… c’est-à-dire… si… une fois… oh ! j’ai été joué… c’est un fin maquignon, allez…
BEUFRY ET LES CONVIVES. – Contez-nous ça, monsieur Wil, c’est utile.

WIL. – Eh bien ! car je n’y mets pas d’amour-propre, il y a trois mois, il m’a fourré, au milieu de son avant-dernière fourniture, un vieux, vieux nègre, auquel il avait teint les cheveux avec du charbon, et qu’il avait sans doute engraissé avec de la farine ou je ne sais quoi… Enfin… trois jours après son départ, j’envoie faire baigner mes noirs à la mer, et mon vieil animal me revient les cheveux tout blancs ; au bout de cinq jours, cette graisse factice tombe, car il était soufflé, et je m’aperçois aux dents, aux plis du front et des yeux, que c’est un homme d’au moins soixante ans, et si faible, si faible, qu’il est depuis ce temps-là incapable de me rendre aucun service ; et pourtant le scélérat mange comme un vautour : aussi c’est un cheval à l’écurie… ça fait le cinquième que je nourris à rien faire… et quand on les a payés des quinze cents, des deux mille francs, ce n’est pas gai…
BEUFRY. – C’est un voleur que votre Brulart ; mais moi j’ai un moyen bien commode non seulement d’éviter la nourriture de mes vieux nègres hors de service, mais encore de rentrer dans mes fonds et au-delà…
WIL ET LES CONVIVES. – Contez-nous ça… c’est un miracle.

BEUFRY. – Du tout, c’est bien simple ; vous savez que le gouvernement donne deux mille francs de tout nègre supplicié pour assassinat ou pour vol, afin que le propriétaire n’essaye pas de soustraire le coupable à la justice, dans la crainte de perdre une valeur…
WIL. – Eh bien !
BEUFRY. – Eh bien !… les gueux de noirs arrivés surtout à un âge très avancé, ont bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c’est impossible autrement ; ainsi, on est toujours sûr de ne pas se tromper ; on aposte donc deux témoins qui affirment l’avoir vu voler, par exemple. Les preuves ne manquent pas ; on l’envoie à la geôle et, s’il est trouvé coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend… et, en échange, on vous compte deux mille francs écus…
WIL (avec répugnance). – Diable… Diable…
BEUFRY. – N’allez pas faire la petite bouche ; au lieu d’un capital improductif qui vous absorbe un intérêt quelconque… vous avez, par mon procédé… un capital productif qui peut vous rapporter sept et huit pour cent… c’est hors de toute proportion…
WIL. – Oui, mais c’est un peu dur… de (faisant le geste de pendre).
BEUFRY. – Ah ! pardieu, s’il s’agissait d’un homme, je ne vous dirais pas un mot de cela ; mes principes sont connus, je crois avoir prouvé dans le dernier incendie que j’avais quelque humanité…
WIL. – C’est vrai ; non content d’avoir sauvé ce pauvre Colstrop et ses deux enfants, vous l’avez aidé à rebâtir sa cafeyrie de vos propres deniers… mais faire pendre… hum…
BEUFRY. – Ah ! mon Dieu, avez-vous la tête dure ! Supposez qu’une loi vous dise : « Chaque mulet atteint de la morve (par exemple) sera détruit, mais on indemnisera le propriétaire en lui comptant la valeur » ; est-ce que, si vous pouviez faire passer pour morveux un vieux mulet qui croupit à rien faire dans votre écurie, vous ne le feriez pas ? préférant avoir deux cents bonnes gourdes bien sonnantes qui vous rapporteraient quinze ou vingt, à garder un animal infirme qui vous dépense la moitié sans vous rendre aucun service ? Que diable ! soyez donc conséquent ; pourquoi ne pas faire pour un nègre ce que vous feriez pour un mulet ?
PLUSIEURS VOIX. – Il a raison, c’est clair comme deux et deux font quatre.
WIL. – Pardieu, je le sais bien, je n’aime pas plus qu’un autre à avoir de l’argent en friche, et puisque Beufry s’est servi de cette combinaison… puisque vous ne la désapprouvez pas…
PLUSIEURS VOIX. – Mais au contraire… nous ferions de même.
WIL. – Au fait, je ne vois pas pourquoi je m’amuserais à jeter de l’argent par les fenêtres… Ce qui me retenait, voyez-vous, c’était le respect humain… parce qu’avant tout, on tient à l’opinion de la société, et, quand on est père de famille, quand depuis quarante ans on mène une conduite irréprochable… on n’aime pas à la voir ternir…
BEUFRY. – Je ne puis mieux faire que de me citer pour exemple…
WIL. – Je me rends, mon ami, je me rends ; j’étais un fou ; mais dites-moi, le témoignage de deux blancs suffit-il ?
BEUFRY. – De deux blancs ou de quatre mulâtres… et on vous débarrasse de votre capital improductif… après quoi, le greffier vous rembourse le pendu en espèces sonnantes.
WIL. – Pas plus tard que demain, j’en essaierai.

1. Quelle est la thèse de Beufry?
2. Quels sont ses arguments?
3. Quelles sont les réactions des autres convives?
4. Qu'en pensez-vous?

Gorée

VISITE VIRTUELLE DE LA MAISON DES ESCLAVES -
( ILE DE GORÉE, DAKAR, SÉNÉGAL )
http://webworld.unesco.org/goree/fr/index.shtml
1. De quelle année date La Maison des Esclaves de l’île de Gorée ? ...........................
2. De quelle année datent les premières esclaveries de l’île ? ...........................
3. Combien d’esclaves mettait-on dans les cellules carrées de 2,60 de côté ? ...........................
4. D’où partit l’épidémie de peste qui a ravagé l’île en 1779 ?...........................
5. Où le taux de mortalité était-il le plus élevé ?
...........................
6. Qu’arrivait-il aux jeunes filles enceintes des négriers ?
...........................
7. Qu’est-ce qu’un inapte temporaire ?
...........................
8. Comment les inaptes temporaires sont-ils traités ?
...........................
9. Qu’arrivait-il aux esclaves qui essayaient de s’évader en plongeant ?
...........................
10. Par quelle porte le Pape est-il entré en février 1992 ?
...........................
11. Pourquoi a-t-il choisi cette porte ?
...........................
12. Quelle question se pose le guide ?
...........................

mercredi 19 mai 2010

Camus-Prix Nobel

Albert Camus - DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX NOBEL DE LITTÉRATURE 1957
En recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m'honorer, ma gratitude était d'autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m'a pas été possible d'apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d'une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l'amitié, n'aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d'un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d'une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l'heure où, en Europe, d'autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?
J'ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m'a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m'égaler à lui en m'appuyant sur mes seuls mérites, je n'ai rien trouvé d'autre pour m'aider que ce qui m'a soutenu tout au long de ma vie, et dans les circonstances les plus contraires : l'idée que je me fais de mon art et du rôle de l'écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d'amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.
Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n'ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S'il m'est nécessaire au contraire, c'est qu'il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L'art n'est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d'émouvoir le plus grand nombre d'hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l'artiste à ne pas se séparer ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d'artiste parce qu'il se sentait différent apprend bien vite qu'il ne nourrira son art, et sa différence, qu'en avouant sa ressemblance avec tous. L'artiste se forge dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s'arracher. C'est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s'obligent à comprendre au lieu de juger.
Et s'ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d'une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne règnera plus le juge, mais le créateur, qu'il soit travailleur ou intellectuel.
Le rôle de l'écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd'hui au service de ceux qui font l'histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d'hommes ne l'enlèveront pas à la solitude, même et surtout s'il consent à prendre leur pas. Mais le silence d'un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l'autre bout du monde, suffit à retirer l'écrivain de l'exil chaque fois, du moins, qu'il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence, et à le relayer pour le faire retentir par les moyens de l'art.
Aucun de nous n'est assez grand pour une pareille vocation. Mais dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s'exprimer, l'écrivain peut retrouver le sentiment d'une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu'il accepte, autant qu'il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d'hommes possible, elle ne peut s'accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes.
Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s'enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir : le refus de mentir sur ce que l'on sait et la résistance à l'oppression.
Pendant plus de vingt ans d'une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j'ai été soutenu ainsi : par le sentiment obscur qu'écrire était aujourd'hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m'obligeait particulièrement à porter, tel que j'étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l'espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre mondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s'installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires, qui furent confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d'Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l'univers concentrationnaire, à l'Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd'hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d'être optimistes. Et je suis même d'avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l'erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l'époque. Mais il reste que la plupart d'entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d'une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l'instinct de mort à l'œuvre dans notre histoire.
Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. Héritière d'une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd'hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l'intelligence s'est abaissée jusqu'à se faire la servante de la haine et de l'oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d'elle, restaurer, à partir de ses seules négations, un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d'établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu'elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d'alliance. Il n'est pas sûr qu'elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l'occasion, sait mourir sans haine pour lui. C'est elle qui mérite d'être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C'est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l'honneur que vous venez de me faire.
Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d'écrire, j'aurais remis l'écrivain à sa vraie place, n'ayant d'autres titres que ceux qu'il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, sans cesse partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu'il essaie obstinément d'édifier dans le mouvement destructeur de l'histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu'exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d'avance de nos défaillances sur un si long chemin.
Quel écrivain, dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n'ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d'être, à la vie libre où j'ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m'a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m'aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent, dans le monde, la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.
Ramené ainsi à ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer pour finir, l'étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m'accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n'en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

Camus - L'Hôte

TM10c

L’hôte

L’instituteur regardait les deux hommes monter vers lui. L’un était à cheval, l’autre à pied. Ils n’avaient pas encore entamé le raidillon abrupt qui menait à l’école, bâtie au flanc d’une colline. Ils peinaient, progressant lentement dans la neige, entre les pierres, sur l’immense étendue du haut plateau désert. De temps en temps, le cheval bronchait visiblement. On ne l’entendait pas encore, mais on voyait le jet de vapeur qui sortait alors de ses naseaux. L’un des hommes, au moins, connaissait le pays. Ils suivaient la piste qui avait pourtant disparu depuis plusieurs jours sous une couche blanche et sale. L’instituteur calcula qu’ils ne seraient pas sur la colline avant une demi-heure. Il faisait froid, il rentra dans l’école pour chercher un chandail. Il traversa la salle de classe vide et glacée. Sur le tableau noir les quatre fleuves de France dessinés avec quatre craies de couleurs différentes, coulaient vers leur estuaire depuis trois jours.
La neige était tombée brutalement à la mi-octobre, après huit mois de sécheresse, sans que la pluie eût apporté une transition et la vingtaine d’élèves qui habitaient dans les villages disséminés sur le plateau ne venaient plus. Il fallait attendre le beau temps. Daru ne chauffait plus que l’unique pièce qui constituait son logement, attenant à la classe, et ouvrant aussi sur le plateau à l’est. Une fenêtre donnait encore, comme celles de la classe, sur le midi. De ce côté, l’école se trouvait à quelques kilomètres de l’endroit où le plateau commençait à descendre vers le sud. Par temps clair, on pouvait apercevoir les masses violettes du contrefort montagneux où s’ouvrait la porte du désert.
Un peu réchauffé, Daru retourna à la fenêtre d’où il avait, pour la première fois, aperçu les deux hommes. On ne les voyait plus. Ils avaient donc attaqué le raidillon. Le ciel était moins foncé: dans la nuit, la neige avait cessé de tomber. Le matin s’était levé sur une lumière sale qui s’était à peine renforcée à mesure que le plafond de nuages remontait. A deux heures de l’après-midi, on eût dit que la journée commençait seulement. Mais cela valait mieux que ces trois jours où l’épaisse neige tombait au milieu des ténèbres incessantes, avec de petites sautes de vent qui venaient secouer la double porte de la classe. Daru patientait alors de longues heures dans sa chambre dont il ne sortait que pour aller sous l’appentis, soigner les poules et puiser dans la provision de charbon. Heu-reusement, la camionnette de Tadjid, le village le plus proche au nord, avait apporté le ravitaillement deux jours avant la tourmente. Elle reviendrait dans quarante-huit heures.
Il avait d’ailleurs de quoi soutenir un siège, avec les sacs de blé qui encombraient la petite chambre et que l’administration lui laissait en réserve pour distribuer à ceux de ses élèves dont les familles avaient été victimes de la sécheresse. En réalité, le malheur les avait tous atteints puisque tous étaient pauvres. Chaque jour, Daru distribuait une ration aux petits. Elle leur avait manqué, il le savait bien, pendant ces mauvais jours. Peut-être un des pères ou des grands frères viendrait ce soir et il pourrait les ravitailler en grains. Il fallait faire la soudure avec la prochaine récolte, voilà tout. Des navires de blé arrivaient maintenant de France, le plus dur était passé. Mais il serait difficile d’oublier cette misère, cette armée de fantômes haillonneux errant dans le soleil, les plateaux calcinés mois après mois, la terre recroquevillée peu à peu, littéralement torréfiée, chaque pierre éclatant en poussière sous le pied. Les moutons mouraient alors par milliers et quelques hommes, çà et là, sans qu’on puisse toujours le savoir.
Devant cette misère, lui qui vivait presque en moine dans cette école perdue, content d’ailleurs du peu qu’il avait, et de cette vie rude, s’était senti un seigneur, avec ses murs crépis, son divan étroit, ses étagères de bois blanc, son puits, et son ravitaillement hebdomadaire en eau et en nourriture. Et, tout d’un coup, cette neige, sans avertissement, sans la détente de la pluie. Le pays était ainsi, cruel à vivre, même sans les hommes, qui, pourtant, n’arrangeaient rien. Mais Daru y était né. Partout ailleurs, il se sentait exilé.
Il sortit et s’avança sur le terre-plein devant l’école. Les deux hommes étaient maintenant à mi-pente. Il reconnut dans le cavalier Balducci, le vieux gendarme qu’il connaissait depuis longtemps. Balducci tenait au bout d’une corde un Arabe qui avançait derrière lui, les mains liées, le front baissé. Le gendarme fit un geste de salutation auquel Daru ne répondit pas, tout entier occupé à regarder l’Arabe vêtu d’une djellabah autrefois bleue, les pieds dans des sandales, mais couverts de chaussettes en grosse laine grège, la tête coiffée d’un chèche étroit et court. Ils approchaient. Balducci maintenait sa bête au pas pour ne pas blesser l’Arabe et le groupe avançait lentement.
A portée de voix, Balducci cria: "Une heure pour faire les trois kilomètres d’El Ameur ici!” Daru ne répondit pas. Court et carré dans son chandail épais, il les regardait monter. Pas une seule fois, l’Arabe n’avait levé la tête. “Salut, dit Daru, quand ils débouchèrent sur le terre-plein. Entrez vous réchauffer.” Balducci descendit péniblement de sa bête, sans lâcher la corde. Il sourit à l’instituteur sous ses moustaches hérissées. Ses petits yeux sombres, très enfoncés sous le front basané, et sa bouche entourée de rides, lui donnaient un air attentif et appliqué. Daru prit la bride, conduisit la bête vers l’appentis, et revint vers les deux hommes qui l’attendaient maintenant dans l’école. Il les fit pénétrer dans sa chambre: "Je vais chauffer la salle de classe, dit-il. Nous y serons plus à l’aise." Quand il entra de nouveau dans la chambre, Balducci était sur le divan. Il avait dénoué la corde qui le liait à l’Arabe et celui-ci s’était accroupi près du poêle. Les mains toujours liées, le chèche maintenant poussé en arrière, il regardait vers la fenêtre. Daru ne vit d’abord que ses énormes lèvres, pleines, lisses, presque négroïdes; le nez cependant était droit, les yeux sombres, pleins de fièvre. Le chèche découvrait un front buté et sous la peau recuite mais un peu décolorée par le froid, tout le visage avait un air à la fois inquiet et rebelle qui frappa Daru quand l’Arabe, tournant son visage vers lui, le regarda droit dans les yeux. "Passez à côté, dit l’instituteur, je vais vous faire du thé à la menthe. - Merci, dit Balducci. Quelle corvée! Vivement la retraite." Et s’adressant en arabe à son prisonnier: "Viens, toi." L’Arabe se leva et, lentement, tenant ses poignets joints devant lui, passa dans l’école.
Avec le thé, Daru apporta une chaise. Mais Balducci trônait déjà sur la première table d’élève et l’Arabe s’était accroupi contre l’estrade du maître, face au poêle qui se trouvait entre le bureau et la fenêtre. Quand il tendit le verre de thé au prisonnier, Daru hésita devant ses mains liées, "On peut le délier, peut-être. - Sûr, dit Balducci. C’était pour le voyage.” Il fit mine de se lever. Mais Daru, posant le verre sur le sol, s’était agenouillé près de l’Arabe. Celui-ci, sans rien dire, le regardait faire de ses yeux fiévreux. Les mains libres, il frotta l’un contre l’autre ses poignets gonflés, prit le verre de thé et aspira le liquide brûlant, à petites gorgées rapides.
“Bon, dit Daru. Et comme ça, où allez-vous?” Balducci retira sa moustache du thé: “Ici, fils. - Drôles d’élèves! Vous couchez ici? - Non. Je vais retourner à El Ameur. Et toi, tu livreras le camarade à Tinguit. On l’attend à la commune mixte.”
Balducci regardait Daru avec un petit sourire d’amitié.
- Qu’est-ce que tu racontes, dit l’instituteur. Tu te fous de moi?
- Non fils. Ce sont les ordres.
- Les ordres? Je ne suis pas…
Daru hésita; il ne voulait pas peiner le vieux Corse.
- Enfin, ce n’est pas mon métier.
- Eh! Qu’est-ce que ça veut dire? A la guerre on fait tous les métiers.
- Alors, j’attendrai la déclaration de guerre!
Balducci approuva de la tête.
- Bon. Mais les ordres sont là et ils te concernent aussi. Ça bouge, paraît-il. On parle de révolte prochaine. Nous sommes mobilisés, dans un sens.
Daru gardait son air buté.
- Écoute, fils, dit Balducci. Je t’aime bien, il faut comprendre. Nous sommes une douzaine à El Ameur pour patrouiller dans un territoire d’un petit département et je dois rentrer. On m’a dit de te confier ce zèbre et de rentrer sans tarder. On ne pouvait pas le garder là-bas. Son village s’agitait, ils voulaient le reprendre. Tu dois le mener à Tinguit dans la journée de demain. Ce n’est pas une vingtaine de kilomètres qui font peur à un costaud comme toi. Après ce sera fini. Tu retrouveras tes élèves et la bonne vie.
Derrière le mur, on entendit le cheval s’ébrouer et frapper du sabot. Daru regardait par la fenêtre. Le temps se levait décidément, la lumière s’élargissait sur le plateau neigeux. Quand toute la neige serait fondue, le soleil régnerait de nouveau et brûlerait une fois de plus les champs de pierre. Pendant des jours, encore, le ciel inaltérable déverserait sa lumière sèche sur l’étendue solitaire où rien ne rappelait l’homme.
- Enfin, dit-il en se retournant vers Balducci, qu’est-ce qu’il a fait ?
Et il demanda, avant que le gendarme ait ouvert la bouche:
- Il parle français ?
- Non, pas un mot. On le recherchait depuis un mois, mais ils le cachaient. Il a tué son cousin.
- Il est contre nous?
- Je ne crois pas. Mais on ne peut jamais savoir.
- Pourquoi a-t-il tué ?
- Des affaires de famille, je crois. L’un devait du grain à l’autre, paraît-il. Ça n’est pas clair. Enfin, bref, il a tué le cousin d’un coup de serpe. Tu sais, comme au mouton, zic !...
Balducci fit le geste de passer une lame sur sa gorge et l’Arabe, son attention attirée, le regardait avec une sorte d’inquiétude. Une colère subite vint à Daru contre cet homme, contre tous les hommes et leur sale méchanceté, leurs haines inlassables, leur folie du sang.
Mais la bouilloire chantait sur le poêle. Il resservit du thé à Balducci, hésita, puis servit à nouveau l’Arabe qui, une seconde fois, but avec avidité. Ses bras soulevés entrebâillaient maintenant la djellaba et l’instituteur aperçut sa poitrine maigre et musclée.
- Merci, petit, dit Balducci. Et maintenant, je file.
Il se leva et se dirigea vers l’Arabe, en tirant une cordelette de sa poche.
- Qu’est-ce que tu fais ? demanda sèchement Daru.
Balducci, interdit, lui montra la corde.
- Ce n’est pas la peine.
Le vieux gendarme hésita:
- Comme tu voudras. Naturellement, tu es armé ?
- J’ai mon fusil de chasse.
- Où?
- Dans la malle.
- Tu devrais l’avoir près de ton lit.
- Pourquoi? Je n’ai rien à craindre.
- Tu es sonné, fils. S’ils se soulèvent, personne n’est à l’abri, nous sommes tous dans le même sac.
- Je me défendrai. J’ai le temps de les voir arriver.
Balducci se mit à rire, puis la moustache vint soudain recouvrir les dents encore blanches.
- Tu as le temps? Bon. C’est ce que je disais. Tu as toujours été un peu fêlé. C’est pour ça que je t’aime bien, mon fils était comme ça.
Il tirait en même temps son revolver et le posait sur le bureau.
- Garde-le, je n’ai pas besoin de deux armes d’ici El Ameur.
Le revolver brillait sur la peinture noire de la table. Quand le gendarme se retourna vers lui, l’instituteur sentit son odeur de cuir et de cheval.
- Écoute, Balducci, dit Daru soudainement, tout ça me dégoûte, et ton gars le premier. Mais je ne le livrerai pas. Me battre, oui, s’il le faut. Mais pas ça.
Le vieux gendarme se tenait devant lui et le regardait avec sévérité.
- Tu fais des bêtises, dit-il lentement. Moi non plus, je n’aime pas ça. Mettre une corde à un homme, malgré les années, on ne s’y habitue pas et même, oui, on a honte. Mais on ne peut pas les laisser faire.
- Je ne le livrerai pas, répéta Daru.
- C’est un ordre, fils. Je te le répète.
- C’est ça. Répète-leur ce que je t’ai dit: je ne le livrerai pas.
Balducci faisait un visible effort de réflexion. Il regardait l’Arabe et Daru. Il se décida enfin.
- Non. Je ne leur dirai rien. Si tu veux nous lâcher, à ton aise, je ne te dénoncerai pas. J’ai l’ordre de livrer le prisonnier: je le fais. Tu vas maintenant me signer le papier.
- C’est inutile. Je ne nierai pas que tu me l’as laissé.
- Ne sois pas méchant avec moi. Je sais que tu diras la vérité. Tu es d’ici, tu es un homme. Mais tu dois signer, c’est la règle.
Daru ouvrit son tiroir, tira une petite bouteille carrée d’encre violette, le porte-plume de bois rouge avec la plume sergent-major qui lui servait à tracer les modèles d’écriture et il signa. Le gendarme plia soigneusement le papier et le mit dans son portefeuille. Puis il se dirigea vers la porte.
- Je vais t’accompagner, dit Daru.
- Non, dit Balducci. Ce n’est pas la peine d’être poli. Tu m’as fait un affront.
Il regarda l’Arabe, immobile, à la même place, renifla d’un air chagrin et se détourna vers la porte: "Adieu, fils", dit-il. La porte battit derrière lui. Balducci surgit devant la fenêtre puis disparut. Ses pas étaient étouffés par la neige. Le cheval s’agita derrière la cloison, des poules s’effarèrent. Un moment après, Balducci repassa devant la fenêtre tirant le cheval par la bride. Il avançait vers le raidillon sans se retourner, disparut le premier et le cheval le suivit. On entendit une grosse pierre rouler mollement. Daru revint vers le prisonnier qui n’avait pas bougé, mais ne le quittait pas des yeux. "Attends", dit l’instituteur en arabe, et il se dirigea vers la chambre. Au moment de passer le seuil, il se ravisa, alla au bureau, prit le revolver et le fourra dans sa poche. Puis, sans se retourner, il entra dans sa chambre.
Longtemps, il resta étendu sur son divan à regarder le ciel se fermer peu à peu, à écouter le silence. C’était ce silence qui lui avait paru pénible les premiers jours de son arrivée, après la guerre. Il avait demandé un poste dans la petite ville au pied des contreforts qui séparent du désert les hauts plateaux. Là, des murailles rocheuses, vertes et noires au nord, roses ou mauves au sud, marquaient la frontière de l’éternel été. On l’avait nommé à un poste plus au nord, sur le plateau même. Au début, la solitude et le silence lui avaient été durs sur ces terres ingrates, habitées seulement par des pierres. Parfois, des sillons faisaient croire à des cultures, mais ils avaient été creusés pour mettre au jour une certaine pierre, propice à la construction. On ne labourait ici que pour récolter des cailloux. D’autres fois, on grattait quelques copeaux de terre, accumulée dans des creux, dont on engraisserait les maigres jardins des villages. C’était ainsi, le caillou seul couvrait les trois quarts de ce pays. Les villes y naissaient, brillaient, puis disparaissaient ; les hommes y passaient, s’aimaient ou se mordaient à la gorge, puis mouraient. Dans ce désert, personne, ni lui ni son hôte n’étaient rien. Et pourtant, hors de ce désert, ni l’un ni l’autre, Daru le savait, n’auraient pu vivre vraiment.
Quand il se leva, aucun bruit ne venait de la salle de classe. Il s’étonna de cette joie franche qui lui venait à la seule pensée que l’Arabe avait pu fuir et qu’il allait se retrouver seul sans avoir rien à décider. Mais le prisonnier était là. Il s’était seulement couché de tout son long entre le poêle et le bureau. Les yeux ouverts, il regardait le plafond. Dans cette position, on voyait surtout ses lèvres épaisses qui lui donnaient un air boudeur. "Viens", dit Daru. L’Arabe se leva et le suivit. Dans la chambre, l’instituteur lui montra une chaise près de la table, sous la fenêtre. L’Arabe prit place sans cesser de regarder Daru.
- Tu as faim?
- Oui, dit le prisonnier.
Daru installa deux couverts. Il prit de la farine et de l’huile, pétrit dans un plat une galette et alluma le petit fourneau à butagaz. Pendant que la galette cuisait, il sortit pour ramener de l’appentis du fromage, des oeufs, des dattes et du lait condensé. Quand la galette fut cuite, il la mit à refroidir sur le rebord de la fenêtre, fit chauffer du lait condensé étendu d’eau et, pour finir, battit les oeufs en omelette. Dans un de ses mouvements, il heurta le revolver enfoncé dans sa poche droite. Il posa le bol, passa dans la salle de classe et mit le revolver dans le tiroir de son bureau. Quand il revint dans la chambre, la nuit tombait. Il donna de la lumière et servit l’Arabe: "Mange", dit-il. L’autre prit un morceau de galette, le porta vivement à sa bouche et s’arrêta.
- Et toi ? dit-il.
- Après toi. Je mangerai aussi.
Les grosses lèvres s’ouvrirent un peu, l’Arabe hésita, puis il mordit résolument dans la galette. Le repas fini, l’Arabe regardait l’instituteur.
- C’est toi le juge ?
- Non, je te garde jusqu’à demain.
- Pourquoi tu manges avec moi?
- J’ai faim.
L’autre se tut. Daru se leva et sortit. Il ramena un lit de camp de l’appentis, l’étendit entre la table et le poêle, perpendiculairement à son propre lit. D’une grande valise qui, debout dans un coin, servait d’étagère à dossiers, il tira deux couvertures qu’il disposa sur le lit de camp. Puis il s’arrêta, se sentit oisif, s’assit sur son lit. Il n’y avait plus rien à faire ni à préparer. Il fallait regarder cet homme. Il le regardait donc, essayant d’imaginer ce visage emporté de fureur. Il n’y parvenait pas. Il voyait seulement le regard à la fois sombre et brillant, et la bouche animale.
- Pourquoi tu l’as tué? dit-il d’une voix dont l’hostilité le surprit.
L’Arabe détourna son regard.
- Il s’est sauvé. J’ai couru derrière lui.
Il releva les yeux sur Daru et ils étaient pleins d’une sorte d’interrogation malheureuse.
- Maintenant, qu’est-ce qu’on va me faire?
- Tu as peur?
L’autre se raidit, en détournant les yeux.
- Tu regrettes?
L’Arabe le regarda, bouche ouverte. Visiblement, il ne comprenait pas. L’irritation gagnait Daru. En même temps, il se sentait gauche et emprunté dans son gros corps, coincé entre les deux lits.
- Couche-toi là, dit-il avec impatience. C’est ton lit.
L’Arabe ne bougeait pas. Il appela Daru:
- Dis!
L’instituteur le regarda.
- Le gendarme revient demain?
- Je ne sais pas.
- Tu viens avec nous?
- Je ne sais pas. Pourquoi?
Le prisonnier se leva et s’étendit à même les couvertures, les pieds vers la fenêtre. La lumière de l’ampoule électrique lui tombait droit dans les yeux qu’il ferma aussitôt.
- Pourquoi? répéta Daru, planté devant le lit.
L’Arabe ouvrit les yeux sous la lumière aveuglante et le regarda en s’efforçant de ne pas battre les paupières.
- Viens avec nous, dit-il.
Au milieu de la nuit, Daru ne dormait toujours pas. Il s’était mis au lit après s’être complètement déshabillé: il couchait nu habituellement. Mais quand il se trouva sans vêtements dans la chambre, il hésita. Il se sentait vulnérable, la tentation lui vint de se rhabiller. Puis il haussa les épaules; il en avait vu d’autres et, s’il le fallait, il casserait en deux son adversaire. De son lit, il pouvait l’observer, étendu sur le dos, toujours immobile et les yeux fermés sous la lumière violente. Quand Daru éteignit, les ténèbres semblèrent se congeler d’un coup. Peu à peu, la nuit redevint vivante dans la fenêtre où le ciel sans étoiles remuait doucement. L’instituteur distingua bientôt le corps étendu devant lui. L’Arabe ne bougeait toujours pas, mais ses yeux semblaient ouverts. Un léger vent rôdait autour de l’école. Il chasserait peut-être les nuages et le soleil reviendrait.
Dans la nuit, le vent grandit. Les poules s’agitèrent un peu, puis se turent. L’Arabe se retourna sur le côté, présentant le dos à Daru et celui-ci crut l’entendre gémir. Il guetta ensuite sa respiration, devenue plus forte et plus régulière. Il écoutait ce souffle si proche et rêvait sans pouvoir s’endormir. Dans la chambre où, depuis un an, il dormait seul, cette présence le gênait. Mais elle le gênait aussi parce qu’elle lui imposait une sorte de fraternité qu’il refusait dans les circonstances présentes et qu’il connaissait bien: les hommes, qui partagent les mêmes chambres, soldats ou prisonniers, contractent un lien étrange comme si, leurs armures quittées avec les vêtements, ils se rejoignaient chaque soir, par-dessus leurs différences, dans la vieille communauté du songe et de la fatigue. Mais Daru se secouait, il n’aimait pas ces bêtises, il fallait dormir.
Un peu plus tard pourtant, quand l’Arabe bougea imperceptiblement, l’instituteur ne dormait toujours pas. Au deuxième mouvement du prisonnier, il se raidit, en alerte. L’Arabe se soulevait lentement sur les bras, d’un mouvement presque somnambulique.
Assis sur le lit, il attendit, immobile, sans tourner la tête vers Daru, comme s’il écoutait de toute son attention. Daru ne bougea pas: il venait de penser que le revolver était resté dans le tiroir de son bureau. Il valait mieux agir tout de suite. Il continua cependant d’observer le prisonnier qui, du même mouvement huilé, posait ses pieds sur le sol, attendait encore, puis commençait à se dresser lentement. Daru allait l’interpeller quand l’Arabe se mit en marche, d’une allure naturelle cette fois, mais extraordinairement silencieuse. Il allait vers la porte du fond qui donnait sur l’appentis. Il fit jouer le loquet avec précaution et sortit en repoussant la porte derrière lui, sans la refermer. Daru n’avait pas bougé "Il fuit, pensait-il seulement. Bon débarras!" Il tendit pourtant l’oreille. Les poules ne bougeaient pas: l’autre était donc sur le plateau. Un faible bruit d’eau lui parvint alors dont il ne comprit ce qu’il était qu’au moment où l’Arabe s’encastra de nouveau dans la porte, la referma avec soin, et vint se recoucher sans un bruit. Alors Daru lui tourna le dos et s’endormit. Plus tard encore, il lui sembla entendre, du fond de son sommeil, des pas furtifs autour de l’école. "Je rêve, je rêve!" se répétait-il. Et il dormait.
Quand il se réveilla, le ciel était découvert; par la fenêtre mal jointe entrait un air froid et pur. L’Arabe dormait, recroquevillé maintenant sous les couvertures, la bouche ouverte, totalement abandonné. Mais quand Daru le secoua, il eut un sursaut terrible, regardant Daru sans le reconnaître avec des yeux fous et une expression si apeurée que l’instituteur fit un pas en arrière. "N’aie pas peur. C’est moi. Il faut manger." L’Arabe secoua la tête et dit oui. Le calme était revenu sur son visage, mais son expression restait absente et distraite.
Le café était prêt. Ils le burent, assis tous deux sur le lit de camp, en mordant leurs morceaux de galette. Puis Daru mena l’Arabe sous l’appentis et lui montra le robinet où il faisait sa toilette. Il rentra dans la chambre, plia les couvertures et le lit de camp, fit son propre lit et mit la pièce en ordre. Il sortit alors sur le terre-plein en passant par l’école. Le soleil montait déjà dans le ciel bleu; une lumière tendre et vive inondait le plateau désert. Sur le raidillon, la neige fondait par endroits. Les pierres allaient apparaître de nouveau. Accroupi au bord du plateau, l’instituteur contemplait l’étendue déserte. Il pensait à Balducci. Il lui avait fait de la peine, il l’avait renvoyé, d’une certaine manière, comme s’il ne voulait pas être dans le même sac. Il entendait encore l’adieu du gendarme et, sans savoir pourquoi, il se sentait étrangement vide et vulnérable. A ce moment, de l’autre côté de l’école, le prisonnier toussa. Daru l’écouta, presque malgré lui, puis, furieux, jeta un caillou qui siffla dans l’air avant de s’enfoncer dans la neige. Le crime imbécile de cet homme le révoltait, mais le livrer était contraire à l’honneur: d’y penser seulement le rendait fou d’humiliation. Et il maudissait à la fois les siens qui lui envoyaient cet Arabe et celui-ci qui avait osé tuer et n’avait pas su s’enfuir. Daru se leva, tourna en rond sur le terre-plein, attendit, immobile, puis entra dans l’école.
L’Arabe, penché sur le sol cimenté de l’appentis, se lavait les dents avec deux doigts. Daru le regarda, puis: “Viens", dit-il. Il rentra dans la chambre, devant le prisonnier. Il enfila une veste de chasse sur son chandail et chaussa des souliers de marche. Il attendit debout que l'arabe eût remis son chèche et ses sandales. Ils passèrent dans l’école et l’instituteur montra la sortie à son compagnon. "Va", dit-il. L’autre ne bougea pas. "Je viens", dit Daru. L’Arabe sortit. Daru rentra dans la chambre et fit un paquet avec des biscottes, des dattes et du sucre. Dans la salle de classe, avant de sortir, il hésita une seconde devant son bureau, puis il franchit le seuil de l’école et boucla la porte. "C’est par là", dit-il. Il prit la direction de l’est, suivi par le prisonnier. Mais, à une faible distance de l’école, il lui sembla entendre un léger bruit derrière lui. Il revint sur ses pas, inspecta les alentours de la maison: il n’y avait personne. L’Arabe le regardait faire, sans paraître comprendre. "Allons", dit Daru.
Ils marchèrent une heure et se reposèrent auprès d’une sorte d’aiguille calcaire. La neige fondait de plus en plus vite, le soleil pompait aussitôt les flaques, nettoyait à toute allure le plateau qui, peu à peu, devenait sec et vibrait comme l’air lui-même. Quand ils reprirent la route, le sol résonnait sous leurs pas. De loin en loin, un oiseau fendait l’espace devant eux avec un cri joyeux. Daru buvait, à profondes aspirations, la lumière fraîche. Une sorte d’exaltation naissait en lui devant le grand espace familier, presque entièrement jaune maintenant, sous sa calotte de ciel bleu. Ils marchèrent encore une heure, en descendant vers le sud. Ils arrivèrent à une sorte d’éminence aplatie, faite de rochers friables. A partir de là, le plateau dévalait, à l’est, vers une plaine basse où l’on pouvait distinguer quelques arbres maigres et, au sud, vers des amas rocheux qui donnaient au paysage un aspect tourmenté.
Daru inspecta les deux directions. Il n’y avait que le ciel à l’horizon, pas un homme ne se montrait. Il se tourna vers l’Arabe, qui le regardait sans comprendre. Daru lui tendit un paquet: "Prends, dit-il. Ce sont des dattes, du pain, du sucre. Tu peux tenir deux jours. Voilà mille francs aussi."L’Arabe prit le paquet et l’argent, mais il gardait ses mains pleines à hauteur de la poitrine, comme s’il ne savait que faire de ce qu’on lui donnait. Regarde maintenant, dit l’instituteur, et il lui montrait la direction de l’est, voilà la route de Tinguit. Tu as deux heures de marche. A Tinguit, il y a l’administration et la police. Ils t’attendent. "L’Arabe regardait vers l’est, retenant toujours contre lui le paquet et l’argent. Daru lui prit le bras et lui fit faire, sans douceur, un quart de tour vers le sud. Au pied de la hauteur où ils se trouvaient, on devinait un chemin à peine dessiné. "Ça, c’est la piste qui traverse le plateau. A un jour de marche d’ici, tu trouveras les pâturages et les premiers nomades. Ils t’accueilleront et t’abriteront, selon leur loi." L’Arabe s’était retourné maintenant vers Daru et une sorte de panique se levait sur son visage: "Écoute", dit-il. Daru secoua la tête: “Non, tais-toi. Maintenant, je te laisse." Il lui tourna le dos, fit deux grands pas dans la direction de l’école, regarda d’un air indécis l’Arabe immobile et repartit. Pendant quelques minutes, il n’entendit plus que son propre pas, sonore sur la terre froide, et il ne détourna pas la tête. Au bout d’un moment, pourtant, il se retourna.
L’Arabe était toujours là, au bord de la colline, les bras pendants maintenant, et il regardait l’instituteur. Daru sentit sa gorge se nouer. Mais il jura d’impatience, fit un grand signe, et repartit. Il était déjà loin quand il s’arrêta de nouveau et regarda. Il n’y avait plus personne sur la colline.
Daru hésita. Le soleil était maintenant assez haut dans le ciel et commençait de lui dévorer le front. L’instituteur revint sur ses pas, d’abord un peu incertain, puis avec décision. Quand il parvint à la petite colline, il ruisselait de sueur. Il la gravit à toute allure et s’arrêta, essoufflé, sur le sommet. Les champs de roche, au sud, se dessinaient nettement sur le ciel bleu, mais sur la plaine, à l’est, une buée de chaleur montait déjà. Et dans cette brume légère, Daru, le coeur serré, découvrit l’Arabe qui cheminait lentement sur la route de la prison.
Un peu plus tard, planté devant la fenêtre de la salle de classe, l’instituteur regardait sans la voir la jeune lumière bondir des hauteurs du ciel sur toute la surface du plateau. Derrière lui, sur le tableau noir, entre les méandres des fleuves français s’étalait, tracée à la craie par une main malhabile, l’inscription qu’il venait de lire: "Tu as livré notre frère. Tu paieras."Daru regardait le ciel, le plateau et, au-delà, les terres invisibles qui s’étendaient jusqu’à la mer. Dans ce vaste pays qu’il avait tant aimé, il était seul.

ALBERT CAMUS, L’exil et le royaume, 1957.

Moby Dick-10

ÉPILOGUE (Moby Dick, par Herman Melville.)
Le drame est joué. Pourquoi, dès lors, quelqu’un s’avancera-t-il ? Parce que quelqu’un survécut au naufrage.
Il arriva qu’après la disparition du Parsi le destin me désigna pour premier rameur de la baleinière d’Achab, Achab prenant la place du disparu. C’est moi qui me trouvai abandonné à l’arrière lorsque trois hommes furent jetés à l’eau. Ainsi, surnageant loin de cette scène, pourtant tout entière livrée à mon regard, l’aspiration du navire qui sombrait m’attira lentement vers son tourbillon. Quand je l’atteignis, ce n’était plus qu’un étang mousseux. Et je tournai et tournai, me rapprochant sans cesse de la bulle noire au centre de cette roue en mouvement. Je tournai, jusqu’à ce qu’ayant atteint ce point vital, la bulle noire gonfla et creva entraînant dans son effort, et grâce à sa flottabilité, le cercueil-bouée qui, projeté avec force, bondit sur l’eau, se renversa et vint en surface à mes côtés. Soutenu par ce cercueil pendant près d’un jour et d’une nuit, je flottai sur un Océan qui chantait doucement un hymne funèbre. Les requins inoffensifs glissaient, muselés, autour de moi et les aigles sauvages de la mer avaient le bec au fourreau. Le second jour, une voile approcha, toujours plus près et me recueillit enfin. C’était l’errante Rachel qui, rebroussant chemin, en quête de ses enfants perdus, n’avait trouvé qu’un autre orphelin.
1. Expliquer ce qu’est le cercueil-bouée, et ce qu’est le navire « Rachel ».
2. Relevez la phrase qui comporte un verbe conjugué au plus-que-parfait. Comment forme-t-on ce temps ?
3. Relevez la phrase dans laquelle tous les verbes sont à l’imparfait.
4. Réécrire le passage en italiques en remplaçant la première personne du singulier (« je ») par la troisième personne du singulier (Ismaël).

Moby Dick-9

LA CHASSE – TROISIÈME JOUR (Moby Dick, par Herman Melville.)
– Rien ! J’ai dû le dépasser ! Comment ai-je pris de l’avance ? Oui, c’est lui qui mène la chasse à présent et non plus moi… Mauvaise affaire. J’aurais dû m’en douter aussi. Imbécile ! Les lignes… les harpons qu’elle entraîne avec elle. Oui, oui, je l’ai dépassée la nuit dernière. Parez à virer. Tous en bas ! sauf les hommes aux postes habituels de vigie !
Achab signala à nouveau le souffle.
– Je te ferai face front contre front, cette troisième fois, Moby Dick ! Qu’est-ce que Fedallah le Parsi avait dit ? Qu’il irait toujours devant moi, mon pilote, et que je devais le revoir ? Mais où ? En admettant que je descende ces escaliers sans fin, aurai-je des yeux au fond de la mer ? Et la nuit durant, je me suis éloigné de l’endroit où il fut englouti.
Á peine la pirogue s’était-elle éloignée du navire, que de nombreux requins, émergeant semblait-il des eaux sombres sous la quille, vinrent méchamment mordre les pelles des avirons, chaque fois qu’elles plongeaient dans l’eau et c’est ainsi qu’ils accompagnèrent de leurs dents la baleinière.
Soudain les eaux autour d’eux s’élargirent en vastes cercles, puis se soulevèrent rapidement comme si elles glissaient autour d’un iceberg immergé montant rapidement à la surface. Un grondement sourd se fit entendre, un bourdonnement souterrain, et tous suspendirent leurs souffles. Une vaste forme dépenaillée par les lignes, les harpons et les lances qu’elle remorquait, jaillit obliquement de la mer. Enveloppée d’un mince voile de brume, elle plana un instant dans l’air irisé, puis retomba lourdement dans la mer. Les eaux giclèrent à trente pieds de hauteur comme autant de fontaines, puis se brisèrent en une averse, encerclant la baleine marmoréenne d’une mousse de lait frais.
– En avant ! cria Achab aux canotiers et les pirogues foncèrent à l’attaque.
Cependant que la baleine en s’éloignant d’eux révélait l’un de ses flancs en se retournant, un cri bref s’éleva. Lié au dos du poisson, garrotté par les tours innombrables de la ligne que la baleine avait enroulée durant la nuit, on vit le corps à demi déchiqueté du Parsi, son vêtement noir en lambeaux et ses yeux exorbités fixés droit sur le vieil Achab.
Le harpon lui en tomba des mains.
– Trahi ! J’ai été trahi ! dit-il en prenant faiblement un long souffle. Oui, Parsi ! Je te revois… Oui, et tu pars le premier… et ceci, ceci alors est le corbillard que tu as annoncé. Mais je te tiens au dernier mot de ta prophétie. Où est le second corbillard ? Assis, hommes ! À la première velléité de sauter de la baleinière, je vous harponne. Vous n’êtes plus des hommes, vous êtes mes bras et mes jambes, aussi obéissez-moi… Où est la baleine ? A-t-elle sondé à nouveau ?
Mais il regardait trop près de la pirogue. Moby Dick maintenant nageait régulièrement en avant, comme s’il n’avait d’autre souci que de s’enfuir avec le cadavre qu’il portait, comme si cette dernière rencontre n’était qu’une halte de son voyage sous le vent.
– Oh ! Achab, s’écria Starbuck, il n’est pas trop tard, même en ce troisième jour, pour renoncer. Vois, Moby Dick ne te cherche pas ! C’est toi, toi seul qui le cherches dans ta folie !
Qu’elle fût exténuée par ces trois jours de chasse et par l’effort qu’elle devait fournir dans son gréement de lignes, ou que ce fût une supercherie dissimulée ou malice pure, quoi que ce fût, la Baleine blanche ralentit, si bien que la pirogue la rejoignait à nouveau rapidement, bien qu’en vérité elle n’eût pas pris une distance comparable à celle qu’elle avait auparavant. Et Achab avançait toujours sur les vagues, accompagné par les requins impitoyables obstinément attachés à sa baleinière, mordant sans cesse les avirons, dont les pelles mâchées, déchiquetées, abandonnaient à chaque mouvement des éclats sur la mer.
– N’en ayez cure ! ces dents ne font que donner de nouveaux tolets à nos avirons. Souquez ! la mâchoire du requin est un meilleur appui que l’eau fuyante.
– Mais sir, à chaque morsure, les pelles amincies deviennent de plus en plus courtes.
– Elles dureront bien assez ! Souquez ! Oui, de toutes vos forces à présent. Nous l’approchons.



Sur ce, deux des canotiers l’aidèrent à se frayer sa voie dans l’embarcation toujours en pleine envolée. Enfin, elle fut lancée de côté et aborda le flanc de la Baleine blanche, celle-ci parut étrangement oublier d’avancer, comme il arrive parfois aux baleines, et Achab se trouva presque au sein de la brume fumant à son sommet. Si près d’elle qu’il était ! Alors, les deux bras haut levés pour balancer son fer, il jeta son harpon féroce avec une malédiction plus féroce encore dans la baleine haïe. L’acier et la malédiction s’enfoncèrent jusqu’à la garde comme absorbés par un marécage. Moby Dick se tordit de côté, roula convulsivement son flanc contre l’étrave, et sans l’endommager, fit chavirer si brutalement la pirogue, que si Achab n’avait pas été cramponné à la partie surélevée du plat-bord, il eût été une fois de plus jeté à la mer. Trois des canotiers qui ignoraient l’instant précis où le fer allait être lancé et n’avaient pu dès lors se préparer à en subir les contrecoups, passèrent par-dessus bord mais de telle manière qu’en un clin d’œil, deux d’entre eux avaient pu s’agripper au plat-bord et, soulevés par une vague se hisser à nouveau dans la baleinière ; le troisième homme resta, impuissant, à l’arrière, mais il nageait encore.
Entendant la formidable poussée de la pirogue qui faisait retentir la mer, la baleine aux abois fit volte-face et présenta son front aveugle à ses agresseurs, mais ce faisant elle aperçut la quille noire du navire qui approchait ; elle parut reconnaître en lui le responsable de ses persécutions, et peut-être un ennemi plus puissant et plus noble. Tout soudain elle chargea contre sa proue qui avançait, claquant des mâchoires dans une sauvage averse d’écume.
À l’avant du navire, les hommes à présent sont pétrifiés. Envoûtés, ils fixent la baleine, ils la regardent balancer de droite et de gauche son front, porteur du destin et contemplent le vaste demi-cercle d’écume que son élan soulève devant elle. Elle est la vision même du Jugement dernier, de la vengeance immédiate, de l’éternelle malice devant l’impuissance humaine. Le solide contrefort de son front blanc frappa la proue par tribord, faisant rouler les pièces de construction et les hommes. Quelques-uns s’abattirent face au sol. Par la brèche, ils entendirent s’engouffrer l’eau comme celle d’un torrent de montagne.
– Le navire ! Le corbillard !… le second corbillard ! s’écria Achab de sa baleinière, et dont le bois ne serait qu’un bois d’Amérique !
Plongeant sous le navire qui enfonçait, la baleine courut en frémissant le long de la quille, mais se retournant dans l’eau, elle réapparut promptement à la surface, loin de l’étrave, par bâbord, à peu de distance de la baleinière d’Achab. Et là, elle se tint immobile un moment.
– Je me détourne du soleil. Vers toi je roule, baleine destructrice qui ne récolte que le néant, je suis aux prises avec toi jusqu’au dernier instant, du cœur de l’enfer je te frappe, au nom de la haine je crache contre toi mon dernier souffle. Sombrez tous cercueils, tous corbillards dans la mare commune puisque nuls ne peuvent être miens, que je sois déchiqueté et lié à toi en te chassant, baleine maudite ! C’est ainsi que je rends les armes !
Et le harpon fut lancé, la baleine frappée chargea, la ligne courut dans son engoujure en s’enflammant, puis se noua. Achab se pencha pour la démêler et il y parvint, mais le nœud coulant en plein vol lui enserra le cou et sans voix, comme la victime des bourreaux muets des sultans, il fut emporté hors de la baleinière avant que les hommes aient eu le temps de s’en apercevoir. L’instant d’après, la ligne renversa les canotiers et, frappant la mer, disparut dans les profondeurs.
L’équipage pétrifié resta un moment immobile, puis se retourna : “ Le navire ? Grand Dieu, où est le navire ? ”
Bientôt ils le virent dans une atmosphère trouble, bouleversante, fantôme évanescent, vu comme à travers les brouillards. Seuls les trois mâts émergeaient encore.

1. Que s’est-il passé le deuxième jour de chasse ?
2. Quelle était la prophétie du Parsi ?
3. Quels sont les deux corbillards qu’Achab voit ?
4. La prophétie s’est-elle réalisée ?
5. Relever cinq comparaisons dans ce texte.
6. Souligner dans le premier paragraphe de la page 2 les verbes conjugués au passé simple.