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mercredi 9 juin 2010

Maupassant - Tennis

« L’ODIEUSE RAQUETTE »

Du matin jusqu'au soir, on rencontre dans les rues du village marin et sur les routes avoisinantes, dans les prés, par les champs, au bord des bois, partout, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards; les hommes vêtus de complets en flanelle blanche, les femmes d'un petit uniforme en flanelle noire et tous portant à la main une raquette.
Cette raquette, l'odieuse raquette, cauchemar affreux, on ne peut faire un pas dehors sans la voir. Tous l'ont au bout du bras du matin jusqu'au soir, ne la quittent pas, la manient comme un joujou, la font sauter en l'air, la brandissent, s'assoient dessus, vous regardent à travers comme derrière la grille d'une prison, ou la raclent comme une guitare. Vous la retrouvez dans les maisons, dans toutes les maisons, sur les tables, sur les chaises, derrière les portes, sur les lits, partout, partout.
Après l'avoir vue tout le jour on en rêve toute la nuit, et à travers des songes tumultueux on aperçoit toujours la main, immense et folle, agitant, dans le firmament vide, une raquette démesurée.
Ces gens, ces pauvres gens, qui portent ce signe particulier de leur folie comme autrefois les bouffons déments agitaient un hochet à grelots, sont atteints d'un mal d'origine anglaise qu'on appelle "tennis".
Ils ont leurs crises en des prairies, car un grand espace est nécessaire à leurs convulsions.
On les voit, par troupes, s'agiter éperdument, courir, sauter, bondir en avant, en arrière, avec des cris, des contorsions, des grimaces affreuses, des gestes désordonnés, pendant plusieurs heures de suite, maintenus par un filet qui arrête leurs emportements.
On pourrait croire, en les regardant de loin, de très loin, que ce sont des enfants qui s'amusent à quelque jeu violent et naïf. Mais, dès qu'on approche, le doute disparaît ; on comprend la nature de leur mal, car des hommes d'âge mûr, des hommes vieux, des femmes à cheveux gris, des obèses, des étiques, tous ceux qu'on croirait ailleurs être des sages et des raisonnables se démènent et se désarticulent avec plus de folie encore que les jeunes.
Et leurs bonds, leurs gestes, leurs élans révèlent aussitôt au passant effaré l'expression bestiale cachée en tout visage humain qui ressemble toujours à un type d'animal et fait apparaître étrangement tous les tics secrets du corps.
Et les yeux se troublant, l'esprit s'affolant à les voir, c'est alors une danse macabre de chiens, de boucs, de veaux, de chèvres, de cochons, d'ânes à figures d'hommes, qui s'agitent avec des secousses grotesques, des coups de jambe et des coups de tête, une mimique violente et ridicule.
C'est ainsi qu'on s'amuse et c'est pour se livrer à ces crises quotidiennes et convulsives qu'on vient aux bains de mer en l'an 1887.


Guy de Maupassant (1887)

QUESTIONS
1. Comment le narrateur parle-t-il du tennis ?
2. Comment parle-t-il de la raquette ?
3. Comment parle-t-il du filet ?
4. Comment s’appelle cette sorte de texte ?
5. Exercice d’écriture : le même observateur parle d’un match de football (ou du sport de votre choix)…

Montaigne - Amitié

(Qu’est-ce que l’amitié ? Comment l’expliquez-vous ? Quelles histoires d’amitié connaissez-vous ? Qu’est-ce qu’une amitié parfaite ? Peut-on avoir deux meilleurs amis ? )

Montaigne, Les Essais - De l'Amitié (Texte de 1580… et 1588 )
Ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié dont je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoy je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer
(1 = )
Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union.
(2 = )
Ce n'est pas une spéciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est je ne sais quelle quinte essence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne;
(3 = )
cette parfaite amitié, dont je parle, est indivisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à partager ailleurs; au rebours, il est déçu qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs âmes et plusieurs volontés pour les conférer toutes à ce sujet. Les amitiés communes, on les peut départir: on peut aymer en celui-cy la beauté, en cet autre la facilité de ses moeurs, en l'autre la libéralité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste; mais cette amitié qui possède l'âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu'elle soit double.
(4 = )
En somme, ce sont des effets inimaginables à qui n'en a goûté,
(5 = )


Replacez au bon endroit ces cinq ajouts de Montaigne (1588), en soulignant les indices qui vous permettent de répondre.
A : qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena à se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille.
B : Si deux en même temps demandaient à être secourus, auquel courriez vous? S'ils requéraient de vous des offices contraires, quel ordre y trouveriez vous? Si l'un commettait à votre silence chose qui fût utile à l'autre de savoir, comment vous en démêleriez vous? L'unique et principale amitié découd toutes autres obligations. Le secret que j'ai juré de ne révéler à nul autre, je le puis, sans parjure, communiquer à celui qui n'est pas autre: c'est moi. C'est un assez grand miracle de se doubler; et ils n'en connaissent pas la hauteur, ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extrême, qui a son pareil. Et celui qui présupposera que de deux j'en aime autant l'un que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment et m'aiment autant que je les aime, il multiplie en confrérie la chose la plus une et unie, et dont une seule est encore la plus rare à trouver au monde.
C : qu'en répondant: Parce que c’était lui; par ce que c’était moi.
D : et qui me font honorer à merveilles la réponse de ce jeune soldat à Cyrus qui lui demandait pour combien il voudrait donner un cheval, par le moyen duquel il venait de gagner le prix de la course, et s'il le voudrait échanger contre un Royaume: « Non certes, Sire, mais je le laisserais volontiers pour en acquérir un amy, si je trouvais un homme digne de telle alliance.
E : Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous entendions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison, je crois par quelque ordonnance du ciel: nous nous embrassions par nos noms. Et à notre premiere rencontre, qui fut par hasard en une grande fête, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre.

vendredi 4 juin 2010

Tardieu - Finissez vos phrases

UNE HEUREUSE RENCONTRE (Jean Tardieu)
Monsieur A, quelconque. Ni vieux, ni jeune. Madame B, Même genre. M. A et Mme B, personnages quelconques, mais pleins d'élan (comme s'ils étaient toujours sur le point de dire quelque chose d'explicite) se rencontrent dans une rue quelconque, devant la terrasse d'un café.
Monsieur A, avec chaleur. Oh ! Chère amie. Quelle chance de vous...
Madame B, ravie. Très heureuse, moi aussi. Très heureuse de... vraiment oui !
Monsieur A Comment allez-vous, depuis que ?...
Madame B, très naturelle. Depuis que ? Eh ! bien ! J'ai continué, vous savez, j'ai continué à...
Monsieur A Comme c'est !... Enfin, oui vraiment, je trouve que c'est...
Madame B, modeste. Oh, n'exagérons rien ! C'est seulement, c'est uniquement... je veux dire : ce n'est pas tellement, tellement...
Monsieur A, intrigué, mais sceptique. Pas tellement, pas tellement, vous croyez ?
Madame B, restrictive. Du moins je le... je, je, je ... Enfin ! ...
Monsieur A, avec admiration. Oui, je comprends : vous êtes trop… vous avez trop de…
Madame B, toujours modeste, mais flattée. Mais non, mais non : plutôt pas assez...
Monsieur A, réconfortant. Taisez-vous donc ! Vous n'allez pas nous ... ?
Madame B, riant franchement. Non ! Non ! Je n'irai pas jusque-là !
Un temps très long. Ils se regardent l'un l'autre en souriant.
Monsieur A Mais, au fait ! Puis-je vous demander où vous ... ?
Madame B, très précise et décidée. Mais pas de ! Non, non, rien, rien. Je vais jusqu'au, pour aller chercher mon. Puis je reviens à la.
Monsieur A, engageant et galant, offrant son bras. Me permettez-vous de ... ?
Madame B Mais, bien entendu ! Nous ferons ensemble un bout de.
Monsieur A Parfait, parfait ! Alors, je vous en prie. Veuillez passer par ! Je vous suis. Mais, à cette heure-ci, attention à, attention aux !
Madame B, acceptant son bras, soudain volubile. Vous avez bien raison. C'est pourquoi je suis toujours très. Je pense encore à mon pauvre. Il allait, comme ça, sans, ou plutôt avec. Et tout à coup, voilà que ! Ah la la ! Brusquement ! Parfaitement. C'est comme ça que. Oh ! J'y pense, j'y pense ! Lui qui ! Avoir eu tant de ! Et voilà que plus ! Et moi je, moi je, moi je !
Monsieur A Pauvre chère ! Pauvre lui ! Pauvre vous !
Madame B, soupirant. Hélas oui ! Voilà le mot ! C'est cela !
Une voiture passe vivement, en klaxonnant.
Monsieur A, tirant vivement Madame B en arrière. Attention ! Voilà une !
Autre voiture, en sens inverse. Klaxon.
Madame B En voilà une autre !
Monsieur A Que de ! Que de ! Ici pourtant ! On dirait que !
Madame B Eh ! Bien ! Quelle chance ! Sans vous, aujourd'hui, je !
Monsieur A Vous êtes trop ! Vous êtes vraiment trop !
Soudain changeant de ton. Presque confidentiel.
Mais si vous n'êtes pas, si vous n'avez pas, ou plutôt : si, vous avez, puis-je vous offrir un ?
Madame B Volontiers. Ça sera comme une ! Comme de nouveau si...
Monsieur A, achevant. Pour ainsi dire. Oui. Tenez, voici justement un. Asseyons nous !
Ils s'assoient à la terrasse du café.
Monsieur A Tenez, prenez cette... Etes-vous bien ?
Madame B Très bien, merci, je vous.
Monsieur A, appelant. Garçon !
Le Garçon, s'approchant. Ce sera ?
Monsieur A, à Madame B. Que désirez-vous, chère ... ?
Madame B, désignant une affiche d'apéritif. Là... là : la même chose que... En tout cas, mêmes couleurs que.
Le Garçon Bon, compris ! Et pour Monsieur ?
Monsieur A Non, pour moi, plutôt la moitié d'un ! Vous savez !
Le Garçon Oui. Un demi ! D'accord ! Tout de suite. Je vous. Exit le garçon. Un silence.
Monsieur A, sur le ton de l'intimité. Chère ! Si vous saviez comme, depuis longtemps !
Madame B, touchée. Vraiment ? Serait-ce depuis que ?
Monsieur A, étonné. Oui ! Justement ! Depuis que ! Mais comment pouviez-vous ?
Madame B, tendrement. Oh ! Vous savez ! Je devine que. Surtout quand.
Monsieur A, pressant. Quand quoi ?
Madame B, péremptoire. Quand quoi ? Eh bien, mais : quand quand.
Monsieur A, jouant l'incrédule, mais satisfait. Est-ce possible ?
Madame B Lorsque vous me mieux, vous saurez que je toujours là.
Monsieur A Je vous crois, chère !... (Après une hésitation, dans un grand élan.) Je vous crois, parce que je vous !
Madame B, jouant l'incrédule. Oh ! Vous allez me faire ? Vous êtes un grand !...
Monsieur A, laissant libre cours à ses sentiments. Non ! Non ! C'est vrai ! Je ne puis plus me ! Il y a trop longtemps que ! Ah si vous saviez ! C'est comme si je ! C'est comme si toujours je ! Enfin, aujourd'hui, voici que, que vous, que moi, que nous !
Madame B, émue. Ne pas si fort ! Grand, Grand ! On pourrait nous !
Monsieur A Tant pis pour ! je veux que chacun, je veux que tous ! Tout le monde, oui !
Madame B, engageante, avec un doux reproche. Mais non, pas tout le monde : seulement nous deux !
Monsieur A, avec un petit rire heureux et apaisé. C'est vrai ? Nous deux ! Comme c'est ! Quel ! Quel !
Madame B, faisant chorus avec lui. Tel quel ! Tel quel !
Monsieur A Nous deux, oui, oui, mais vous seule, vous seule !
Madame B Non, non : moi vous, vous moi !
Le Garçon, apportant les consommations. Boum ! Voilà ! Pour Madame !... Pour Monsieur !
Monsieur A Merci... Combien je vous ?
Le Garçon Mais c'est écrit sur le, sur le...
Monsieur A C'est vrai. Voyons !... Bon, bien ! Mais je n'ai pas de... Tenez voici un, vous me rendrez de la.
Le Garçon Je vais vous en faire. Minute !
Exit le garçon.
Monsieur A, très amoureux. Chère, chère. Puis-je vous : chérie ?
Madame B Si tu...
Monsieur A, avec emphase. Oh le « si tu » ! Ce « si tu » ! Mais, si tu quoi ?
Madame B, dans un chuchotement rieur. Si tu, chéri !
Monsieur A, avec un emportement juvénile. Mais alors ! N'attendons pas ma ! Partons sans ! Allons à ! Allons au !
Madame B, le calmant d'un geste tendre. Voyons, chéri ! Soyez moins ! Soyez plus !
Le Garçon, revenant et tendant la monnaie. Voici votre !... Et cinq et quinze qui font un !
Monsieur A Merci. Tenez ! Pour vous !
Le Garçon Merci.
Monsieur A, lyrique, perdant son sang-froid. Chérie, maintenant que ! Maintenant que jamais ici plus qu'ailleurs n'importe comment parce que si plus tard, bien qu'aujourd'hui c'est-à-dire, en vous, en nous... (s'interrompant soudain, sur un ton de sous-entendu galant), voulez-vous que par ici ?
Madame B, consentante, mais baissant les yeux pudiquement. Si cela vous, moi aussi.
Monsieur A Oh ! ma ! Oh ma ! Oh ma, ma !
Madame B Je vous ! À moi vous ! (Un temps, puis, dans un souffle.) À moi tu
Ils sortent.
Jean Tardieu, « FINISSEZ VOS PHRASES »

Sepulveda - Maudit mardi

CE MAUDIT MARDI - Luis Sepúlveda - Traduit de l'espagnol (Chili) par François Gaudry
"Dans dix jours, c'est le printemps", dit Carlitos Paz pendant que nous ajoutions du bois dans le feu autour duquel nous nous réchauffions. Il avait raison, nous attendions tous anxieusement l'arrivée du printemps qui couvrirait de vert la ville de Santiago et rendrait le ciel multicolore, car les Chiliens célèbrent le printemps en lançant des cerfs-volants, des cometas, comme nous disons, ces oiseaux aux formes variées, aux plumes en papier et au squelette en bambou.
Nous étions à la station d'eau potable de Vizcachas, sur les flancs de la Cordillère qui s'élèvent doucement au sud-est de Santiago. Nous étions huit camarades, deux femmes et six hommes, qui avions reçu l'ordre de surveiller cette installation vitale pour la ville. A plusieurs reprises nous avions dû repousser à coups de feu des tentatives de dynamitage, ou d'empoisonnement de l'eau avec des toxines que la CIA (l’agence de services secrets des Etats-Unis.) employait au Vietnam, où les Etats-Unis commençaient à perdre la guerre, et qui étaient arrivées entre les mains du mouvement fasciste Patrie et Liberté, une organisation terroriste d'extrême-droite dirigée par Pablo Rodríguez, dont l'action majeure avait été l'assassinat du général René Schneider, un soldat loyal à la constitution, commandant en chef de l'armée chilienne.
Ce mardi-là, le jour s'était levé sur un ciel gris, couvert, qui annonçait la pluie, et autour du feu nous nous préparions à la relève. Quatre camarades iraient dormir, tandis que quatre autres prendraient leur tour de garde diurne. Nos armes, deux pistolets colt 9 mm et un fusil de chasse calibre 14, changeraient de mains. Santiago aurait de l'eau. il ne manquerait pas une goutte.
A cinq kilomètres de là, à Puente Alto, trois mille camions bénéficiaient d'une protection policière. Les camionneurs étaient en grève, une grève financée par le Département d'Etat nord-américain, comme le prouveraient plus tard les documents secrets de la compagnie ITT. Les Etats-Unis dépensaient un quart de millions de dollars par jour pour soutenir cette grève destinée à paralyser le pays. Malgré cela, le Chili fonctionnait, car un immense mouvement de volontariat se chargeait de transporter, avec tous les moyens disponibles, les marchandises, la nourriture, les médicaments.
A sept heures du matin, nous reçûmes une nouvelle qui anticipait les événements à venir : la marine de guerre chilienne, qui participait conjointement à des navires de l'US Navy, aux manœuvres de l'opération UNITAS, s'était soulevée à Valparaiso.
"Que personne ne bouge de là, c'est votre poste de combat", ordonna au téléphone Arnoldo Camú, responsable du service de sécurité du parti socialiste.
Des huit camarades que nous étions à surveiller la station d'eau potable, l'aîné avait vingt-cinq ans et le benjamin dix-huit. "El Tuco" fit le compte des munitions : cinquante balles de 9mm et trente cartouches de 14. A sept heures et demie du matin, en tant que responsable politique du groupe, je m'adressai aux travailleurs de la station. Ils étaient quinze, ouvriers et techniciens, un seul décida de partir, les autres se joignirent à nous pour défendre cette installation vitale.
Les minutes les plus longues de notre vie commencèrent, notre jeunesse se consumait dans les montres. Nous étions suspendu au téléphone et à un transistor. L'une après l'autre, les stations de radio remplaçaient leurs émissions habituelles par des marches militaires, jusqu'à ce que commencent les communiqués et que nous entendions pour la première fois la voix criarde de Pinochet. Il parlait d'une mission divine destinée à rétablir la démocratie afin de sauver le pays de la domination marxiste-"lininiste", il annonçait que quiconque opposerait une résistance serait fusillé sur-le-champ, et il enjoignait le président de la République à se rendre immédiatement, faute de quoi le palais de La Moneda serait bombardé. Mais Salvador Allende résistait à son poste de combat, avec à ses côtés La Payita, le "Perro" Olivares, "Coco" Paredes et les formidables garçons du GAP (Groupe des Amis du Président), sa garde personnelle. Mon ami et frère Oscar Lagos Ríos résistait lui aussi aux côtés d'Allende. Il venait d'avoir vingt et un ans et m'avait remplacé au GAP, où il avait à son tour l'honneur de veiller sur la sécurité de notre camarade président.
Le feu s'éteignit et le froid cessa de nous gêner. Chacun pensait à tout ce que nous avions vécu et fait pendant ces mille jours qui avaient commencé le 4 septembre 1970, et chacun avait des motifs d'être fier. Par-delà les problèmes matériels, nombreux, trop pour si peu de temps, nous avions obtenu par notre effort collectif que le Chili soit un pays plus juste. Les riches étaient moins riches, mais l'important était que les pauvres étaient moins pauvres et que l'avenir cessait d'être une misérable hypothèse.
L'un de nous, je jurerais que ce fut "El Tuco", parvint à capter radio Magallanes et nous entendîmes alors les paroles sereines, tranquilles, posées de Salvador Allende dans son dernier discours. Il dénonçait la trahison, appelait les travailleurs à ne pas se laisser écraser, à ne pas se laisser tuer, il réaffirmait sa volonté de ne pas renoncer à sa charge de président, fidèle ainsi à la volonté populaire, il nous disait que c'était la dernière fois que nous écouterions le "timbre serein de sa voix", et il nous assurait que "s'ouvriraient bientôt les vastes avenues où marcheraient les hommes libres". "Nous vaincrons!" s'écria un ouvrier d'une voix brisée. "Nous vaincrons!" réprîmes-nous en chœur, et l'écho des montagnes emporta définitivement notre jeunesse. Etre jeune, c'est rêver. Le poète juif Avrom Sützkever a écrit : "Nous les rêveurs, devons parfois nous transformer en soldats".
Trente années ont passé et je sens encore la chaleur de l'accolade que nous nous donnâmes avant de redescendre vers les cordons industriels du sud de Santiago, où l'on se battait durement contre les militaires putschistes. Je me souviens de "Joaco", un Uruguayen qui, aux Cristalleries Chili, nous avait remis des fusils pris aux soldats. Je me souviens de mon plus cher ami, le poète Sergio Leiva, en train de tirer avec une mitrailleuse montée sur le toit d'une Fiat 600. Je me souviens d'une infirmière de l'hôpital Barros Luco, où l'on avait fusillé médecins, infirmières et patients, qui courait au milieu des balles et des morts pour mettre en sûreté des poches de sang. Je me souviens d'Alberto López, agronome, vingt-cinq ans, la poitrine en bouillie, demandant que l'on dise à son fils que son père était mort comme un révolutionnaire. Je me souviens de "Tati" Olivares demandant qu'on lui explique comment changer le chargeur d'un fusil FAL presque aussi grand que lui. Je me souviens des gosses du quartier de La Legua qui ramassaient les douilles des balles tirées, d'un vieux qui, à San Joaquín, lançait des cocktails molotov contre les militaires, et d'un chien qui hurlait près du cadavre de son maître dans la rue Santa Rosa. Je me souviens des soldats qui brûlaient des livres devant la bibliothèque municipale de San Miguel. Je me souviens de ce matin de poudre et de sang.
Je me souviens du "Tuco", qui mourut en 1982 au Salvador comme pilote du Front Farabundo Martí, en train de peler une orange dans ses mains noires, en disant : « c'est fini, nous ne sommes plus des jeunes, frérot, maintenant nous sommes des combattants de la Résistance. »
A la mi-journée de ce maudit mardi, il commença à pleuvoir. Et le printemps n'arriva jamais.

1. Chronologie : En quelle année se passent les évènements décrits dans ce texte? En quelle année a-t-il été écrit? Justifier vos réponses.
2. Qui est Luis Sepulveda? Présentez rapidement sa vie.
3. Quel mouvement fasciste attaque la station d’eau potable? Qu’est-ce qui montre que les Etats-Unis ont soutenu ce mouvement?
4. A quel parti politique appartient Salvador Allende, le président? Quel nom se donnent dans le texte ceux qui le soutiennent?
5. Que représente le printemps dans la dernière phrase (aidez-vous du texte)?
6. Conjugaison : Donner, pour chaque verbe souligné, le mode, le temps et la valeur de ce temps. Nous attendions tous anxieusement l'arrivée du printemps qui couvrirait de vert la ville de Santiago et rendrait le ciel multicolore, car les Chiliens célèbrent le printemps en lançant des cerfs-volants, (...) Nous étions huit camarades, deux femmes et six hommes, qui avions reçu l'ordre de surveiller cette installation. (...) A sept heures du matin, nous reçûmes une nouvelle.
7. Questions sur la « Lettre à Kissinger »: Qui est Victor Jara? Qui est Kissinger? Dans quel but Julos Beaucarne a-t-il écrit cette chanson ? A votre avis, a-t-il atteint son but ?
8. Ecrivez la lettre de soutien que Ute Klemmer, de l’association Amnesty, peut avoir écrit à Luis Sepulveda pendant son emprisonnement. Elle exprime ses émotions et ses opinions.

Sepulveda-Pourquoi j'écris

La Folie de Pinochet, de Lúis Sepúlveda

Pourquoi j’écris ?

Je ne suis pas enclin à me perdre dans de vieux doutes qui ont mortifié les anciens philosophes et leur ont donné à réfléchir, ni à éprouver d’autres doutes qui ne soient pas nécessaires pour avancer sur l’unique chemin que je crois possible et qui est celui de l’écriture, cette barricade où je me suis replié quand toutes les autres étaient tombées et que je pensais qu’il ne restait plus aucun endroit pour résister. De Guimarães Rosa j’ai appris que « raconter c’est résister », et sur cette barricade de l’écriture, je résiste aux assauts de la médiocrité planétaire qui plane sur le XXe siècle agonisant et le XXIe qui commence à peine.
Voilà pourquoi j’écris, par besoin de résister à l’empire de l’unidimensionnel, à la négation des valeurs qui ont humanisé la vie et qui s’appellent fraternité, solidarité, sens de la justice. J’écris pour résister à l’imposture, à l’escroquerie d’un modèle social auquel je ne crois pas, car il n’est pas vrai que ce qu’on appelle globalisation nous rapproche et permette enfin à tous les habitants de la planète de se connaître, s’entendre et se comprendre.
Je partage pleinement la définition de notre époque donnée par José Saramago : l’affrontement entre globalisation et droits de l’homme, et j’écris donc pour résister au nom de ces droits sacrés et inaliénables, qui ne peuvent pas être manipulés, administrés ou mutilés par le Fonds monétaire international et la banque mondiale.
J’écris parce que je crois à la force militante des mots. Je n’ai jamais été ni ne serai un homme de convictions morales, mais je garde du christianisme la formidable admiration : « Au commencement était le verbe », vérité jamais théologique mais grammaticale, car le mot est en soi un acte de fondation et que les choses existent à force de les nommer.
Au Chili, pendant les années noires de la dictature, les résistants chantaient ces vers de Paul Eluard : « J’écris ton nom sur les murs de ma ville », et la Liberté existait au-delà de la mémoire immédiate, au-delà du désir fervent de la retrouver, au-delà de la douleur provoquée par la certitude de tant de morts en son nom. Elle existait dans toute sa splendide vigueur car la nommer c’était à chaque fois la réinventer.
J’écris par amour des mots et avec l’obsession de nommer les choses selon une perspective éthique héritée d’une pratique sociale intense. J’écris parce que j’ai de la mémoire et je la cultive en écrivant sur les miens, sur les habitants marginaux de mes mondes marginaux, sur mes utopies bafouées, sur mes glorieux et glorieuses camarades vaincus dans mille batailles et qui continuent à préparer les prochains combats sans craindre la défaite.
J’écris parce que j’aime ma langue et que j’y reconnais la seule patrie possible, car son territoire est sans limites et son pouls un acte permanent de résistance.
J’écris de la barricade solitaire d’un créateur de mondes et, comme le disait Osvaldo Soriano, « avec la satisfaction responsable de celui qui se sait appelé à habiter le cœur des meilleures personnes. »


Quelle métaphore utilise-t-il pour parler de la littérature ?
Pourquoi écrit-il ? Que veut-il défendre ?
Pourquoi le langage est- il important pour lui ?
Que pense-t-il de l’époque où il vit ?
Réécriture :

Luis Sepulveda-Amnesty

Il y a vingt ans, je me suis arrêté devant la porte d'une maison de Hambourg. Il y vivait une personne dont je connaissais à peine le nom, Ute Klemmer. Bien que j'aie reçu d'elle une douzaine de lettres, je ne lui avais jamais demandé son âge ni si elle avait une famille. J'étais sur le point de la rencontrer, il fallait tout simplement que je tire la sonnette, mais une force inconnue m'empêchait de lever ma main. Une force qui m'obligeait à réfléchir sur les moments essentiels de mon existence qui m'avaient conduit jusque là.
Ce n'est pas possible de dire quelle est la pire des choses en prison, être prisonnier d'une dictature - n'importe laquelle - et moi-même je ne peux pas dire si le pire a été la torture, les longs mois dans une fosse puante, ne pas savoir s'il faisait jour ou nuit, ignorer depuis combien de temps j'étais entre les mains des flics de Pinochet, les simulacres d'exécution, les compagnons morts ou être dénigré constamment et systématiquement. Tout est horrible en prison, je me souviens en particulier d'un moment où les militaires arrivèrent presque à obtenir ce qu'ils cherchaient : que j'accepte volontairement d'être anéanti, annihilé et condamné à l'atroce solitude des perdants.
À la fin d'un procès sommaire du tribunal militaire, en temps de guerre, à Temuco en février 1975, au terme duquel je fus accusé de trahison de la patrie, conspiration subversive, et appartenance aux groupes armés, entre autres délits, mon avocat commis d'office (un lieutenant de l'armée chilienne) est sorti de la salle - nous sommes restés dans une salle à côté - et, euphorique, m'a annoncé que ça s'était bien passé pour moi : j'avais échappé à la peine capitale et j'étais condamné seulement à vingt-huit ans de prison. J'étais à l'époque un jeune homme de vingt-cinq ans et je calculais que je ne serais sorti qu'à cinquante trois ans.
C'est vrai qu'à l'époque j'étais un grand optimiste - je le suis encore -, convaincu que la dictature ne durerait pas longtemps, mais parfois, surtout pendant les nuits interminables, la raison s'imposait et je commençais à accepter que, peut-être, elle serait plus longue, très longue, et que j'aurais perdu les meilleures années de ma vie entre les murs d'une prison. Mes compagnons, les lettres de ma famille et de mes amis me donnaient du courage, même s'ils n'arrêtaient pas de me dire qu'ils ne pouvaient plus rien faire pour moi, et que l'important était d'être en vie. Oui j'étais vivant, mais ma vie commença à avoir un horrible goût d'isolement par rapport à l'injustice subie jusqu'au moment où, un matin, un soldat me consigna une lettre. Je sus que, à des milliers de kilomètres, à Hambourg, une personne, Ute Klemmer, était disposée à m'aider jusqu'à ce que je sois libéré.
Ce fut le début d'un échange épistolaire qui rendit mes journées de ségrégation moins horribles. Dans ses lettres, Ute me racontait les efforts de la section hambourgeoise d'Amnesty International pour aider les nombreux Chiliens dans la même situation, elle me décrivait sa ville et les centaines d'actes de solidarité qui portaient un souffle de liberté jusqu'à ma prison de Temuco.
Un jour en 1977, grâce au travail, à la constance des membres d'Amnesty International, j'obtins que les militaires revoient mon cas et finalement, ils transformèrent mes vingt-cinq ans de prison en huit ans d'exil. En réalité, démonstration du respect des militaires chiliens pour la justice, je passais seize longues années sans pouvoir toucher le sol chilien.
C'est pour cela que, je le dis d'une façon simple, je dois ma liberté à Amnesty, aux sigles d'AI, à Ute Klemmer et à tous ceux qui, dans différents pays, travaillent sans arrêt pour la défense des droits humains, pour la défense des persécutés de la planète. Ce matin-là à Hambourg, quand j'ai enfin trouvé la force, j'ai soulevé ma main et tiré la sonnette. Quelques secondes après, la porte s'est ouverte, j'avais en face de moi une fille à l'aspect fragile.
"C'est ici que vit Ute Klemmer ?", ai-je demandé.
"Oui, c'est moi."
Alors j'ai pris ses mains et je lui ai dit : "Merci".
Merci pour ma liberté et pour la liberté de beaucoup de gens. Merci pour cette force, cette cohérence, cette détermination dans la lutte, cette générosité qui exalte l'être humain. Et aujourd'hui, comme depuis vingt ans, je répète ce "Merci" de la seule façon possible : en participant à toutes les actions d'Amnesty et en invitant mes lecteurs et amis à soutenir les efforts d'Amnesty International, la seule institution vigilante pour la dignité humaine, pour le droit fondamental à la justice et le devoir de conscience à s'opposer aux tyrannies.
À Amnesty va toute ma gratitude, mon admiration et la disponibilité toujours présente à collaborer pour ce qui est nécessaire.
Luis Sepulveda, mai 2001
Luis Sepúlveda
Écrivain chilien. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Au gusto Pinochet après le coup d'Etat du 11 septembre 1973.
Des deux ans et demi d'incarcération qui suivirent, il garde une douleur que vient adoucir le souvenir de « la grande solidarité » dont faisaient preuve les prisonniers. « J'ai beaucoup appris à Temuco, la prison où l'on enfermait les opposants politiques. Il y avait là-bas près de trois cents professeurs d'université, incarcérés eux aussi, qui nous faisaient partager leur savoir. »
Libéré contre huit ans d'exil en Suède, grâce à l'intervention d'Amnesty International, le jeune homme s'en va au Nicaragua, prêter main-forte aux sandinistes dans les rangs de la brigade Simon-Bolivar.
En 1978, il passe un an chez les Indiens Shuars dans le cadre d'un programme de recherche de l'UNESCO.
En 1996, il s'installe en Espagne, à Gijón, à cause de la « tradition de lutte politique instaurée par les mineurs, du sens de la fraternité qui y règne ». Il a fondé le Salon du livre ibéro-américain de Gijón destiné à promouvoir la rencontre entre les auteurs, les éditeurs et les libraires latino-américains et leurs homologues européens.


PISTES
Un retour en arrière.
Temps des verbes.