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dimanche 29 mai 2011

Daniel PENNAC 2

Daniel PENNAC, Chagrin d’école

Donc, j'étais un mauvais élève. Chaque soir de mon enfance, je rentrais à la maison poursuivi par l'école. Mes carnets disaient la réprobation de mes maîtres. Quand je n'étais pas le dernier de ma classe, c'est que j'en étais l'avant-dernier. (Champagne!) Fermé à l'arithmétique d'abord, aux mathématiques ensuite, profondément dysorthographique, rétif à la mémorisation des dates et à la localisation des lieux géographiques, inapte à l'apprentissage des langues étrangères, réputé paresseux (leçons non apprises, travail non fait), je rapportais à la maison des résultats pitoyables que ne rachetaient ni la musique ni le sport ni d'ailleurs aucune activité parascolaire.
- Tu comprends? Est-ce que seulement tu comprends ce que je t'explique?
Je ne comprenais pas. Cette inaptitude à comprendre remontait si loin dans la nuit de mon enfance que la famille avait imaginé une légende pour en dater les origines: mon apprentissage de l'alphabet. J'ai toujours entendu dire qu'il m'avait fallu une année entière pour retenir la lettre a. La lettre a, en un an. Le désert de mon ignorance commençait au-delà de l'infranchissable b.
- Pas de panique, dans vingt-six ans il possédera parfaitement son alphabet.
Ainsi ironisait mon père pour distraire ses propres craintes. Bien des années plus tard, comme je redoublais ma terminale à la poursuite d'un baccalauréat qui m'échappait obstinément, il aurait cette formule:
- Ne t'inquiète pas, même pour le bac on finit par acquérir des automatismes...
Ou, en septembre 1968, ma licence de lettres enfin en poche:
- Il t'aura fallu une révolution pour la licence, doit-on craindre une guerre mondiale pour l'agrégation?
Cela dit sans méchanceté particulière. C'était notre forme de connivence. Nous avons assez vite choisi de sourire, mon père et moi.
Mais revenons à mes débuts. Dernier-né d'une fratrie de quatre, j'étais un cas d'espèce. Mes parents n'avaient pas eu l'occasion de s'entraîner avec mes aînés dont la scolarité, pour n'être pas exceptionnellement brillante, s'était déroulée sans heurt.
J'étais un objet de stupeur, et de stupeur constante car les années passaient sans apporter la moindre amélioration à mon état d'hébétude scolaire. «Les bras m'en tombent», «Je n'en reviens pas», me sont des exclamations familières, associées à deux yeux d'adulte où je vois bien que mon incapacité à assimiler quoi que ce soit creuse un abîme d'incrédulité.
Apparemment, tout le monde comprenait plus vite que moi.
- Tu es complètement bouché!
Un après-midi de l'année du bac (une des années du bac), mon père me donnant un cours de trigonométrie dans la pièce qui nous servait de bibliothèque, notre chien se coucha en douce sur le lit, derrière nous. Repéré, il fut sèchement viré:
- Dehors, le chien, dans ton fauteuil!
Cinq minutes plus tard, le chien était de nouveau sur le lit. Il avait juste pris le soin d'aller chercher la vieille couverture qui protégeait son fauteuil et de se coucher sur elle. Admiration générale, bien sûr, et justifiée: qu'un animal pût associer une interdiction à l'idée abstraite de propreté et en tirer la conclusion qu'il fallait faire son lit pour jouir de la compagnie des maîtres, chapeau, évidemment, un authentique raisonnement! Ce fut un sujet de conversation familiale qui traversa les âges. Personnellement, j'en tirai l'enseignement que même le chien de la maison pigeait plus vite que moi. Je crois bien lui avoir murmuré à l'oreille:
- Demain, c'est toi qui vas au bahut, lèche-cul.

Daniel PENNAC 1

- Les profs, ils nous prennent la tête, m’sieur !
- Tu te trompes. Ta tête est déjà prise. Les professeurs essayent de te la rendre.

Cette conversation, je l’ai eue dans un lycée technique de la région lyonnaise. Pour atteindre l’établissement il m’avait fallu traverser un no man’s land d’entrepôts en tous genres où je n’avais rencontré âme qui vive. Dix minutes de marche à pied entre de hauts murs aveugles, des silos de béton à toit de fibrociment, c’était la jolie promenade du matin que la vie offrait aux élèves logés dans les barres alentour.

(...)

Nous en vînmes à parler de leurs études.
C’est à ce stade de la conversation qu’intervint le Maximilien de service. (Oui, j’ai décidé de donner à tous les cancres de ce livre, cancres de banlieue ou cancres de quartiers chics, ce beau prénom superlatif.)
- Les profs, ils nous prennent la tête !

C’était visiblement le cancre de la classe. (Il y aurait long à dire sur cet adverbe "visiblement", mais le fait est que les cancres se remarquent très vite dans une classe. Dans toutes celles où l’on m’invite, établissements de luxe, lycées techniques ou collègues de quelconques cités, les Maximilien sont reconnaissables à l’attention crispée ou au regard exagérément bienveillant que leur professeur porte sur eux quand ils prennent la parole, au sourire anticipé de leurs camarades, et à un je-ne-sais-quoi de décalé dans leur voix, un ton d’excuse ou une véhémence un peu vacillante. Et quand ils se taisent - souvent, Maximilien se tait -, je les reconnais à leur silence inquiet ou hostile, si différent du silence attentif de l’élève qui engrange. Le cancre oscille perpétuellement entre l’excuse d’être et le désir d’exister malgré tout, de trouver sa place, voire de l’imposer, fût-ce par la violence qui est son antidépresseur.)
- Comment ça, les profs vous prennent la tête ?
- Ils prennent la tête, c’est tout ! Avec leurs trucs qui servent à rien !
- Par exemple, quel truc qui ne sert à rien ?
- Tout, quoi ! Les... matières ! C’est pas la vie !
- Comment t’appelles-tu ?
- Maximilien.
- Eh bien tu te trompes, Maximilien, les profs ne te prennent pas la tête, ils essayent de te la rendre. Parce que ta tête, elle est déjà prise.
- Elle est prise, ma tête ?
- Qu’est-ce que tu portes à tes pieds ?
- A mes pieds ? J’ai mes N, m’sieur ! (Ici le nom de la marque.)
- Tes quoi ?
- Mes N, j’ai mes N !
- Et qu’est-ce que c’est, tes N ?
- Comment ça, qu’est-ce que c’est ? C’est mes N !
- Comme objet, je veux dire, qu’est-ce que c’est comme objet ?
- C’est mes N !

Et, comme il ne s’agissait pas d’humilier Maximilien, c’est aux autres que j’ai, une nouvelle fois, posé la question :
- Qu’est-ce que Maximilien porte à ses pieds ?

Il y eut des échanges de regards, un silence embarrassé ; nous venions de passer une bonne heure ensemble, nous avions discuté, réfléchi, plaisanté, beaucoup ri, ils auraient bien voulu m’aider, mais il fallut en convenir, Maximilien avait raison :
- C’est ses N, m’sieur.
- D’accord, j’ai bien vu, oui, ce sont des N, mais comme objet, qu’est-ce que c’est comme objet ?
Silence.
Puis, une fille soudain :
- Ah ! Oui, comme objet ! Ben, c’est des basckets !
- C’est ça. Et un nom plus général que "baskets" pour désigner ce genre d’objets, tu aurais ?
- Des... chaussures ?
- Voilà, ce sont des baskets, des chaussures, des pompes, des grolles, des godasses, des tatanes, tout ce que vous voulez, mais pas des N ! N, c’est leur marque et la marque n’est pas l’objet !

Question de leur professeur :
- L’objet sert à marcher, la marche sert à quoi ?
Une fusée éclairante au fond de la classe :
- A s’la péter, m’dame !
Rigolade générale.
La professeur :
- A faire le prétentieux, oui.
Nouvelle question de leur prof, qui désigne le pull-over d’un autre garçon :
- Et toi, Samir, qu’est-ce que tu portes, là ?
Même réponse instantanée :
- C’est mon L, m’dame !
Ici, j’ai mimé une agonie atroce, comme si Samir venait de m’empoisonner et que je mourais en direct devant eux, quand une autre voix s’est écriée en riant :
- Non, non, c’est un pull ! Ca va, m’sieur, restez avec nous, c’est un pull, son L, c’est un pull !
Résurrection :
- Oui, c’est son pull-over, et même si "pull-over" est un mot d’origine anglaise, c’est toujours mieux qu’une marque ! Ma mère aurait dit : son chandail, et ma grand-mère : son tricot, vieux mot, "tricot", mais toujours mieux qu’une marque, parce que ce sont les marques, Maximilien, qui vous prennent la tête, pas les profs ! Elles vous prennent votre tête, elles vous prennent votre argent, elles vous prennent vos mots, et elles vous prennent votre corps aussi, comme un uniforme, elles font de vous des publicités vivantes, comme les mannequins en plastique des magasins !

Ici, je leur raconte que dans mon enfance il y avait des hommes-sandwichs et que je me rappelais encore l’un d’eux, sur le trottoir en face de chez moi, un vieux monsieur sanglé entre deux pancartes qui vantaient une marque de moutarde :
- Les marques font la même chose avec vous.
Maximilien, pas si bête :
- Sauf que nous, elles nous payent pas !
Intervention d’une fille :
- C’est pas vrai, à la porte des lycées, en ville, ils prennent des petits caïds, des frimeurs en chef, ils les sapent gratos pour qu’ils se la pètent en classe. La marque fait kiffer leurs potes et ça fait vendre.
Maximilien :
- Super !
Leur professeur :
- Tu trouves ? Moi je trouve qu’elles coûtent très chers, vos marques, mais qu’elles valent beaucoup moins que vous.

Suivit une discussion approfondie sur les notions de coût et de valeur, pas les valeurs vénales, les autres, les fameuses valeurs, celles dont ils sont réputés avoir perdu le sens...
Et nous nous sommes séparés sur une petite manif verbale : "Li-bé-rez les mots ! - Li-bé-rez les mots !", jusqu’à ce que tous leurs objets familiers, chaussures, sacs à dos, stylos, pull-overs, anoraks, baladeurs, casquettes, téléphones, lunettes, aient perdu leurs marques pour retrouver leur nom.

Daniel PENNAC, Chagrin d’école