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mardi 14 juin 2011

HUGO / UN VOLEUR A UN ROI

Un voleur à un roi
Vous êtes, sous le ciel par moments obscurci,
Un ambitieux, sire, et j'en suis un aussi ;
Roi, nous avons, car l'homme est diversement ivre,
Le même but tous deux, c'est d'avoir de quoi vivre ;
Il nous faut pour cela, suis-je sage ? es-tu fou ?
À toi, prince, un royaume, à moi penseur, un sou.
Tout l'homme est le même homme et fait la même
chose.
Roi, la bonté de l'Être inconnu se compose
De la dispersion de tout dans l'infini ;
Nul n'est déshérité, personne n'est banni ;
Et les vents, car telle est l'immensité des souffles,
Jettent aux rois l'empire et l'obole aux maroufles.
Nous voulons tous les deux, à tout prix, n'importe où,
Toi grossir ton royaume et moi gagner mon sou ;
Et dans notre sagesse et dans notre démence,
Roi, nous sommes aidés par le hasard immense.

(…) Je poursuis.
Je prétends que je vaux mieux que toi,
Que tous ; et je le prouve, à toi foule, à vous roi.

J'ai remarqué que l'homme, infirme et pâle ébauche,
N'a rien que la main droite, et tout au plus la gauche,
Ce qui fait que toi, prince, homme, auguste animal,
Tu portes bien la force et la justice mal ;
Alors j'ai médité, voulant dépasser l'homme ;
Et, sûr de mon bon droit, mais d'emphase économe,
Bienveillant, point hâbleur, discret sous le ciel bleu,
Réparateur obscur des lacunes de Dieu,
À force de songer et de vouloir, à force
De sonder toute chose au delà de l'écorce,
Prince, et d'étudier à fond le cœur humain,
J'ai fini par avoir une troisième main.
Celle qu'on ne voit pas. La bonne. Tel est, sire,
Mon art. Le résultat, voleur. Masque de cire,
Fantôme, ombre, poussière et cendre, majesté,
As-tu compris ? Ô rois, vous êtes un côté ;
Je suis l'autre. Je suis l'homme d'esprit, le maître
Du crépuscule obscur, du risque, du peut-être,
Du néant, du passant, du souffle aérien ;
Je possède ce tout que vous appelez rien ;
Je combine le vent avec la destinée ;
Et j'existe. Mon âme est vers l'azur tournée
Et songeant qu'après tout, dans ce monde gueusard,
Je suis un becqueteur paisible du hasard,
Que mes dents ne sont pas des dents inexorables,
Que je ne répands point le sang des misérables
Comme un juge, comme un bourreau, comme un soldat,
Songeant que de zéro je suis le candidat,
Que mon ambition, sans haine et sans durée,
Plane sur les humains d'une aile modérée
Et s'arrête à l'endroit où s'achève ma faim,
Et que je ne fais rien que ce que font enfin
Les gais oiseaux du ciel sous l'orme et sous l'érable,
Pour n'être point méchant je me sens vénérable.
Oui, je suis un mortel doué de facultés
Que n'ont pas bien des rois dans le marbre sculptés ;
Un baïoque, métal inerte, simple cuivre,
S'il me sent là, devient vivant, cherche à me suivre,
Et la monnaie en moi voit son Pygmalion ;
Et les sous des bourgeois qui sans rébellion,
Sans bruit, reconnaissant un chef à mon approche,
Les quittent pour venir tendrement dans ma poche,
Représentent, seigneur, de ma part tant de soins,
Tant d'adresse, un si beau scrupule en mes besoins,
Et tant de glissements d'anguille et de couleuvre,
Qu'ils sont chez eux des sous et chez moi des chefs-
d'œuvre.
Ah ! quel art que le mien ! Mon collaborateur,
Dieu, qui met le possible, ô prince, à ma hauteur,
Sait tout ce qu'il me faut de calcul, d'industrie,
D'héroïsme, d'aplomb, de haute rêverie,
De sourires au sort bourru, de doux regards
À la fortune, fille aimable aux yeux hagards,
De patience auguste et d'étude acharnée,
Et de travaux, pour faire, au bout d'une journée
De pas errants, d'essais puissants, d'efforts hardis,
Changer de maître à deux ou trois maravédis !

Mais toi, quelle est ta peine ? aucune ; et ton mérite ?
Nul. On croit être grand, quoi ! parce qu'on hérite !
Ton père t'a laissé le monde en s'en allant.
Être né, quel effort ! avoir faim, quel talent !
Téter sa mère, et puis manger un peuple ! Ô prince !
Ton appétit est gros, mais ton génie est mince,
Un beau jour, sous ta pourpre et sous ton cordon bleu,
Trouvant qu'avoir un peuple à toi seul, c'est trop peu,
Tu jettes un regard de douce convoitise
Sur un empire ainsi qu'un bouc sur un cytise.
Tu dis : Si j'empochais le peuple d'à côté ?
Alors, de force, aidé dans ta férocité
Par le prêtre qui fouille au fond du ciel, dévisse
La foudre, et met le Dieu de l'ombre à ton service,
De ton flamboiement noir toi-même t'aveuglant,
Tu saisis, glorieux, sacré, béni, sanglant,
N'importe quel pays qui soit à ta portée ;
Toute la terre tremble et crie épouvantée ;
Toi, tu viens dévorer, tu fais ce qu'on t'apprit ;
Tu ne te mets en frais d'aucun effort d'esprit ;
Tu fais assassiner tout avec nonchalance,
À coups d'obus, à coups de sabre, à coups de lance.
C'est simple. Eh bien, tu viens prendre une nation,
Voilà tout. N'es-tu pas l'extermination,
Le droit divin, l'élu qu'un fakir, un flamine,
Un bonze, a frotté d'huile et mis dans de l'hermine !
Va, prends. Les hommes sont ta chose. Alors cités,
Fleuves, monts, bois tremblants d'un vent sombre
agités,
Les plaines, les hameaux, tant pis s'ils sont en flammes,
Les berceaux, les foyers sacrés, l'honneur des femmes,
Tu mets sur tout cela tes ongles monstrueux ;
Et l'église te brûle un encens tortueux,
Et le doux « te deum » éclaire avec des cierges
Le meurtre des enfants et le viol des vierges ;
Et tout ce qui n'est pas gisant est à genoux.

Moi, pendant ce temps-là je rôde, calme et doux.
Telle est notre nuance, ô le meilleur des princes,
Je conquiers des liards, tu voles des provinces.

Victor Hugo

HUGO / AU PEUPLE

Au peuple
Il te ressemble ; il est terrible et pacifique.
Il est sous l'infini le niveau magnifique ;
Il a le mouvement, il a l'immensité.
Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,
Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.
Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;
La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus
D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;
Sur son énormité le colosse chavire ;
Comme toi le despote il brise le navire ;
Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;
Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;
Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures,
Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain.
Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;
Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;
Sa rondeur formidable, azur universel,
Accepte en son miroir tous les astres du ciel ;
Il a la force rude et la grâce superbe ;
Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;
Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,
Ô peuple ; seulement, lui, ne trompe jamais
Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,
Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

Victor HUGO (1802-1885)
(Recueil : Les Châtiments)

MICHAUX / INTERVENTION

Intervention
Autrefois, j'avais trop le respect de la nature. Je me mettais devant les choses et les paysages et je les laissais faire.
Fini, maintenant "j'interviendrai".
J'étais donc à Honfleur et je m'y ennuyais. Alors résolument, j'y mis du chameau. Cela ne paraît pas fort indiqué.
N'importe, c'était mon idée. D'ailleurs, je la mis à exécution avec la plus grande prudence. Je les introduisis d'abord les jours de grande affluence, le samedi sur la place du Marché. L'encombrement devint indescriptible et les touristes disaient : " Ah ! ce que ça pue ! Sont-ils sales les gens d'ici ! " L'odeur gagna le port et se mit à terrasser celle de la crevette. On sortait de la foule plein de poussières et de poils d'on ne savait quoi.
Et, la nuit, il fallait entendre les coups de pattes des chameaux quand ils essayaient de franchir les écluses , gong ! gong ! sur le métal et les madriers !
L'envahissement par les chameaux se fit avec suite et sûreté.
On commençait à voir les Honfleurais loucher à chaque instant avec ce regard soupçonneux spécial aux chameliers, quand ils inspectent leur caravane pour voir si rien ne manque et si on peut continuer à faire route ; mais je dus quitter Honfleur le quatrième jour.
J'avais lancé également un train de voyageurs. Il partait à toute allure de la Grand'Place, et résolument s'avançait sur la mer sans s'inquiéter de la lourdeur du matériel ; il filait en avant, sauvé par la foi.
Dommage que j'aie dû m'en aller, mais je doute fort que le calme renaisse tout de suite en cette petite ville de pêcheurs de crevettes et de moules.
Henri Michaux, La nuit Remue, 1930

Expliquer le titre.
A votre tour, intervenez dans un paysage.

GAUTIER / 2 ACTEURS POUR 1 RÖLE

Deux Acteurs pour un rôle (Théophile Gautier – 1841)

I — Un rendez-vous au Jardin impérial

On touchait aux derniers jours de novembre : le Jardin impérial de Vienne était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran et grillées par les premiers froids ; les rosiers des parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les approches de l’hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d’un certain charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du soir ; au delà la vue s’étendait sur le Prater et le Danube : c’était une promenade faite à souhait pour un poète.
Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles d’impatience ; son costume, d’une élégance un peu théâtrale, consistait en une redingote de velours noir à brandebourgs d’or bordée de fourrure, un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu’à mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans ; ses traits pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l’ironie se blottissait dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche ; à l’Université, dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à retordre aux philistins et brillé au premier rang des burschen et des renards.
Le très court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait qu’il attendait quelqu’un ou plutôt quelqu’une, car le Jardin impérial de Vienne, au mois de novembre, n’est guère propice aux rendez-vous d’affaires.
En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l’allée : une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont l’humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles ; son teint, ordinairement d’une blancheur de cire vierge, avait pris sous les morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à ravir à la statuette de la Frileuse ; un barbet noir l’accompagnait, chaperon commode, sur l’indulgence et la discrétion duquel on pouvait compter.

— Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du jeune homme, qu’il y a plus d’une heure que je suis habillée et prête à sortir, et ma tante n’en finissait pas avec ses sermons sur les dangers de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au bleu. Je suis sortie sous le prétexte d’acheter des brodequins gris dont je n’ai nul besoin. C’est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours ; aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre ; c’était bien la peine d’étudier si longtemps la théologie à Heidelberg ! Mes parents vous aimaient et nous serions mariés aujourd’hui. Au lieu de nous voir à la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions assis côte à côte près d’un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l’avenir de nos enfants : ne serait-ce pas, Henrich, un sort bien heureux ?
— Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise ; mais, que veux-tu ! c’est un ascendant invincible ; le théâtre m’attire ; j’en rêve le jour, j’y pense la nuit ; je sens le désir de vivre dans la création des poètes, il me semble que j’ai vingt existences. Chaque rôle que je joue me fait une vie nouvelle ; toutes ces passions que j’exprime, je les éprouve ; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor : quand on est tout cela, on ne peut que difficilement se résigner à l’humble condition de pasteur de village.
— C’est fort beau ; mais vous savez bien que mes parents ne voudront jamais d’un comédien pour gendre.



— Non, certes, d’un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des directeurs et du public ; mais d’un grand comédien couvert de gloire et d’applaudissements, plus payé qu’un ministre, si difficiles qu’ils soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins étonnés et qu’un grand laquais galonné m’abattra le marchepied, croyez-vous, Katy, qu’ils me refuseront ?
— Je ne le crois pas… Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez jamais là ?… Vous avez du talent ; mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées ?
— Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez ; j’ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon dernier rôle, qu’il m’a accordé une gratification de deux mille thalers.
-- Oui, reprit la jeune fille d’un air sérieux, ce rôle de démon dans la pièce nouvelle ; je vous avoue, Henrich, que je n’aime pas voir un chrétien prendre le masque de l’ennemi du genre humain et prononcer des paroles blasphématoires. L’autre jour, j’allai vous voir au théâtre de Carinthie, et à chaque instant je craignais qu’un véritable feu d’enfer ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon d’esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j’ai fait des rêves affreux.
— Chimères que tout cela, ma bonne Katy ; et d’ailleurs, c’est demain la dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te déplaît tant.
— Tant mieux ! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent l’esprit, et j’ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne le soit pas à votre salut ; j’ai peur aussi que vous ne preniez de mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je parierais que vous l’avez perdue.

Henrich se justifia en écartant les revers de son habit ; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.
Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé pour la perfection de ses brodequins gris ; après avoir causé quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d’Henrich.
Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement rangés sur les tringles de cuivre de la devanture ; mais le brouillard avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler qu’une silhouette confuse ; alors, prenant une héroïque résolution, il pirouetta sur ses talons et s’en alla d’un pas délibéré au gasthof de l’Aigle à deux têtes.

Questions :
1. Quel temps domine dans les deux premiers paragraphes ? Pour quelle raison ?
2. Que reproche Katy à Henrich dans le dialogue ? Pour quelles raisons ?
3. Quel est le dernier rôle de Henrich ? Joue-t-il bien ?
4. Quelle suite imaginez-vous à cette histoire ?
5. Corrigez la dictée (paragraphe 1).








Deux Acteurs pour un rôle (Théophile Gautier – 1841)

II — Le gasthof de l’Aigle à deux têtes

Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l’Aigle à deux têtes ; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de Callot et celui de Goya, réunis, n’auraient pu produire un plus bizarre amalgame de types caractéristiques. L’Aigle à deux têtes était une de ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si usées, si onctueuses et si glissantes, qu’on ne peut poser le pied sur la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin nouveau.
À travers l’épais nuage de fumée qui vous prenait d’abord à la gorge et aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de figures étranges.
C’étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau d’Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires, caparaçonnés de dolmans et de passementeries ; des Bohèmes au teint cuivré, au front étroit, au profil busqué ; d’honnêtes Allemands en redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise ; toutes les populations imaginables. L’Orient y était représenté par un gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre rouge et un bout d’ambre jaune.
Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait : la boisson se composait de bière forte et d’un mélange de vin rouge nouveau avec du vin blanc plus ancien ; la nourriture, de tranches de veau froid, de jambon ou de pâtisseries.
Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même effet que le hachich et l’opium sur les Orientaux ; les couples passaient et repassaient avec rapidité ; les femmes, presque évanouies de plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d’une valse de Lanner, balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs morlaques, accompagnés d’un joueur de guzla, récitaient une espèce de complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton.

Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine et de belle humeur.
— Tiens, c’est Henrich ! s’écria le plus âgé de la bande ; prenez garde à vous, mes amis : fœnum habet in cornu. Sais-tu que tu avais vraiment l’air diabolique l’autre soir : tu me faisais presque peur. Et comment s’imaginer qu’Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si méchants et si sardoniques, et qu’il lui suffise d’un geste pour faire courir le frisson dans toute la salle ?
— Eh ! pardieu ! c’est pour cela qu’Henrich est un grand artiste, un sublime comédien. Il n’y a pas de gloire à représenter un rôle qui serait dans votre caractère ; le triomphe, pour une coquette, est de jouer supérieurement les ingénues.

Henrich s’assit modestement, se fit servir un grand verre de vin mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n’était de toutes parts qu’admiration et compliments.
— Ah ! si le grand Wolfgang de Gœthe t’avait vu ! disait l’un.
— Montre-nous tes pieds, disait l’autre : je suis sûr que tu as l’ergot fourchu.

Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient sérieusement Henrich, tout heureux d’avoir l’occasion d’examiner de près un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu Henrich à l’Université, et dont ils savaient à peine le nom, s’approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s’ils eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés.

Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à l’enthousiasme général ; la tête renversée en arrière, il tambourinait distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de humph ! singulièrement dubitatif.

L’aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu’il fût mis comme un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d’une fortune raisonnable ; ses yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents très blanches, très aiguës et très séparées, de l’aspect le plus cannibale et le plus féroce ; ses ongles longs, luisants et recourbés, prenaient de vagues apparences de griffes ; mais cette physionomie n’apparaissait que par éclairs rapides ; sous l’œil qui le regardait fixement, sa figure reprenait bien vite l’apparence bourgeoise et débonnaire d’un marchand viennois retiré du commerce, et l’on s’étonnait d’avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si vulgaire et si triviale.

Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme ; ce silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants compagnons l’accablaient. Ce silence était celui d’un vieux connaisseur exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux que cela dans son temps.
Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste d’Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s’adressant à l’homme singulier, comme le prenant à témoin d’une assertion qu’il avançait :
— N’est-ce pas, monsieur, qu’aucun acteur n’a mieux joué le rôle de Méphistophélès que mon camarade que voilà ?
— Humph ! dit l’inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que j’estime fort ; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore bien des choses.

Et, se dressant tout à coup :
— Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich ?
Il fit cette question d’un ton si bizarre et si moqueur, que tous les assistants se sentirent passer un frisson dans le dos.

— Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu. L’autre soir, j’étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n’ai pas été satisfait de votre rire ; c’était un rire d’espiègle, tout au plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.
Et là-dessus, comme pour lui donner l’exemple, il lâcha un éclat de rire si aigu, si strident, si sardonique, que l’orchestre et les valses s’arrêtèrent à l’instant même ; les vitres du gasthof tremblèrent. L’inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et convulsif qu’Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne pouvaient s’empêcher d’imiter.
Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible, et l’inconnu n’était plus là.

Questions :
1. Montrez que la majorité des personnages rend hommage au talent de comédien de Henrich.
2. Un personnage n’est pas d’accord. Pourquoi ? Comment est-il décrit ?
3. Quelle fin imaginez-vous à cette histoire ?





Deux Acteurs pour un rôle (Théophile Gautier – 1841)

III — Le théâtre de la porte de Carinthie

Quelques jours après cet incident bizarre, qu’il avait presque oublié et dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d’un bourgeois ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle.
Sur la première banquette de l’orchestre était assis l’inconnu du gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête, clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et donnait les signes de la plus vive impatience : « Mauvais ! mauvais ! » murmurait-il à demi-voix.
Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et disaient :
— Voilà un monsieur bien difficile !
À la fin du premier acte, l’inconnu se leva, comme ayant pris une résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam, et disparut par la petite porte qui conduit de l’orchestre au théâtre.
Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse, et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en se retournant, debout au milieu de l’étroit corridor, un personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l’obscurité une profondeur inouïe ! Des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient quelque chose de féroce à son sourire sardonique.
Henrich ne put méconnaître l’inconnu du gasthof de l’Aigle à deux têtes, ou plutôt le diable en personne ; car c’était lui.
— Ah ! ah ! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable ! Vous avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je vais vous envoyer au second dessous.
Henrich venait de reconnaître l’ange des ténèbres et il se sentit perdu ; portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le quittait jamais, il essaya d’appeler au secours et de murmurer sa formule d’exorcisme ; mais la terreur lui serrait trop violemment la gorge : il ne put pousser qu’un faible râle. Le diable appuya ses mains griffues sur les épaules d’Henrich et le fit plonger de force dans le plancher ; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un comédien consommé.
Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit d’abord les auditeurs.
— Comme Henrich est en verve aujourd’hui ! s’écriait-on de toutes parts.
Ce qui produisait surtout un grand effet, c’était ce ricanement aigre comme le grincement d’une scie, ce rire de damné blasphémant les joies du paradis. Jamais acteur n’était arrivé à une telle puissance de sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse : on riait et on tremblait. Toute la salle haletait d’émotion, des étincelles phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur ; des traînées de flamme étincelaient à ses pieds ; les lumières du lustre pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres ; je ne sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle ; les spectateurs étaient comme en délire, et des tonnerres d’applaudissements frénétiques ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent substituait des vers de son invention à ceux du poète, substitution toujours heureuse et acceptée avec transport.
Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une inquiétude extraordinaire ; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich ; elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination que donne l’amour, cette seconde vue de l’âme.
La représentation s’acheva dans des transports inimaginables. Le rideau baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On le chercha vainement ; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur qu’on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance : on l’emporta chez lui, et, en le déshabillant, l’on vit avec surprise qu’il avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût essayé de l’étouffer entre ses pattes. La petite croix d’argent de Katy l’avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence, s’était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre.
La convalescence d’Henrich fut longue : dès qu’il se porta mieux, le directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais Henrich le refusa ; car il ne se souciait nullement de risquer son salut une seconde fois, et savait, d’ailleurs, qu’il ne pourrait jamais égaler sa redoutable doublure.
Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d’un poêle de Saxe, dans un parloir bien clos, ils causent de l’avenir de leurs enfants.
Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette merveilleuse soirée, et s’étonnent du caprice d’Henrich, qui a renoncé à la scène après un si grand triomphe.

HENRY / CAS DE CONSCIENCE

Un Cas de Conscience ( O. Henry)

Un gardien entra dans l’atelier de chaussures où Jimmy Valentine était en train de coudre laborieusement des empeignes et l’accompagna jusqu’au bureau principal. Là, le Directeur de la prison informa Jimmy que sa grâce avait été signée le matin même par le gouverneur. Jimmy prit le papier qu’on lui tendait avec un air de lassitude. Il n’avait accompli que dix mois d’une condamnation à quatre ans de prison. Il avait calculé à son entrée qu’il ne resterait qu’environ trois mois au plus. Quand un homme qui a autant d’amis à l’extérieur que Jimmy Valentine pénètre en « tôle », c’est tout juste s’il est nécessaire de lui couper les cheveux.
– Alors, Valentine, dit le Directeur, vous partirez demain matin. Reprenez-vous et tâchez de devenir un homme. Vous n’êtes pas un mauvais type dans le fond. Cessez de fracturer des coffres-forts et vivez honnêtement.
– Moi ? fit Jimmy d’un ton surpris, mais je n’ai jamais fracturé un coffre-fort de ma vie !
– Oh ! non, s’écria le Directeur en riant sûrement pas ! Voyons voir : comment se fait-il que l’on vous ait incarcéré pour cette affaire de Spring Field ? Est-ce parce que vous ne pouviez pas produire un alibi par crainte de compromettre quelqu’un de très haut placé ? Ou est-ce simplement parce que vous êtes tombé sur un vilain vieux jury à qui votre tête ne revenait pas ? C’est toujours l’un des deux, avec vous autres, innocentes victimes !
– Moi ? fit Jimmy, avec une vertueuse indignation, mais, Monsieur le Directeur, je n’ai jamais mis les pieds à Spring Field de ma vie !
– Remmenez-le, Cronin, fit le Directeur en souriant, et procurez-lui un complet pour sa sortie. Lâchez-le demain matin à 7 heures et amenez-le à la levée d’écrou. Et maintenant vous feriez bien de suivre mon conseil, Valentine.

À 7 heures 1⁄4 le lendemain matin, Jimmy se tenait dans le bureau du Directeur. Il était vêtu d’un de ces vilains complets tout faits et chaussé d’une paire de ces chaussures raides et grinçantes que l’État fournit gratuitement à ses pensionnaires lorsqu’il les relâche.
Un gardien lui tendit un ticket de chemin de fer et le billet de 5 dollars grâce auquel il devait pouvoir, selon les convictions et prescriptions du Gouvernement, se réhabiliter et redevenir un bon, honnête et prospère citoyen. Le Directeur lui donna un cigare et lui serra la main. Valentine, N° 9.762, fut inscrit dans les livres comme « gracié par le Gouvernement » et M. James Valentine sortit dans la rue ensoleillée.
Indifférent au chant des oiseaux, au balancement des arbres verts et au parfum des fleurs, Jimmy se dirigea tout droit vers un restaurant. Là il goûta les premières et douces joies de la liberté sous la forme d’un poulet rôti et d’une bouteille de vin blanc, suivis d’un cigare un peu meilleur que celui qui lui avait été offert par le Directeur ; puis il se mit en route sans se presser vers la gare. En passant, il laissa tomber une petite pièce de monnaie dans le chapeau d’un aveugle qui était assis près d’une porte, puis il monta dans le train. Trois heures plus tard, il atterrissait dans une petite ville auprès de la frontière de l’État. Il se rendit immédiatement dans le café d’un certain Mike Dolan, et serra la main de Mike qui était seul derrière le comptoir.
– Je regrette qu’on n’ait pas pu y arriver plus tôt, Jimmy, mon garçon, dit Mike, mais il a fallu se défendre contre ces types de Spring Field qui gueulaient comme des putois, et le gouverneur a été sur le point de flancher. Comment te sens-tu ?
– Magnifique ! dit Jimmy ; tu as ma clé ?
Il prit sa clé, monta l’escalier et ouvrit la porte d’une chambre située dans la partie reculée de l’étage. À l’intérieur, tout était comme il l’avait laissé. Là, sur le plancher, se trouvait encore le bouton de col de Ben Price qui avait été arraché au plastron de cet éminent détective lorsque Jimmy avait été maîtrisé et arrêté.
Jimmy rabattit le lit pliant qui était encastré dans le mur, puis fit glisser un petit panneau secret et en tira une sacoche couverte de poussière. Il l’ouvrit et contempla avec amour le plus bel outillage de cambrioleur qui existât dans l’Est. C’était une trousse complète, entièrement fabriquée d’acier spécial extra dur et composée de toutes les dernières nouveautés les plus perfectionnées en matière de poinçons, forets, vilebrequins, chignoles, crampons et pinces monseigneur, sans compter deux ou trois engins inventés par Jimmy lui-même et dont il était très fier. Ça lui avait coûté plus de 900 dollars chez X…, le fournisseur habituel des gentlemen de la profession.
Une demi-heure plus tard, Jimmy redescendit et traversa la salle du café. Il était maintenant vêtu d’un complet de bon goût, bien ajusté et portait sa précieuse sacoche soigneusement essuyée.
– Quelque chose en vue ? demanda Mike Dolan d’un ton cordial.
– Moi ? fit Jimmy avec une affectation de surprise. Je suis représentant de la Compagnie Anonyme des Biscuits en sciure de bois et balle de blé agglomérés, siège social à New-York !
Cette déclaration réjouit Mike à un tel point que Jimmy dût accepter de prendre immédiatement un lait au soda. Il ne touchait jamais aux boissons fortes.

Une semaine après l’élargissement de Valentine, N° 9.762, il se commit à Richmond, dans l’Indiana, un beau petit cambriolage avec fracture de coffre-fort, sans aucun indice qui pût faire retrouver l’auteur de ce méfait. Ce n’était là qu’une petite affaire de 800 dollars tout au plus. Quinze jours plus tard, un coffre-fort breveté incrochetable et inviolable, dans la ville de Logansport, fut éventré aussi facilement qu’un fromage et vidé de 1.500 dollars ; les piècesd’argent et les valeurs mobilières n’avaient pas été touchées. Cela commença à intéresser la police. Alors, un vieux coffre-fort à la mode ancienne, de Jefferson City, se mit en éruption et cracha par son cratère une lave de billets de banque d’une valeur de 5.000 dollars. Les pertes atteignaient maintenant une valeur suffisante pour décider Ben Price à entrer en lice. En comparant les rapports, on découvrit une remarquable similitude dans les méthodes de ces différents cambriolages. Ben Price inspecta les divers lieux où ces crimes avaient été commis et on l’entendit murmurer :
– Ça, c’est signé Jimmy Valentine. Il a rouvert sa boutique. Regardez-moi un peu ce bouton de combinaison qui s’est arraché aussi facilement qu’un radis dans de la terre molle. Il est le seul qui possède des crampons capables de faire ça. Et regardez comme ces gorges et ces mentonnets ont été proprement expulsés ! Jimmy n’a jamais besoin de percer deux trous. Oui, je crois bien que je vais arrêter M. Valentine. Et cette fois il fera son temps jusqu’au bout ; j’espère qu’on ne sera pas assez bête pour le gracier encore une fois.
Ben Price connaissait les habitudes de Jimmy. Il les avait étudiées au moment de l’affaire de Spring Field : fuite rapide, longs parcours, pas de complices et un goût prononcé pour la bonne société, telles étaient les mœurs qui avaient aidé M. Valentine à s’acquérir une certaine renommée dans sa façon heureuse d’échapper au châtiment. Le bruit se répandit que Ben Price s’était mis sur la piste du cambrioleur vagabond et les possesseurs de coffres-forts incrochetables commencèrent à respirer.

Un après-midi, Jimmy Valentine et sa sacoche descendirent tous les deux de la voiture postale à Elmore, une petite ville située à cinq milles de la gare la plus proche, dans la région des mines de zinc de l’Arkansas. Jimmy, qui avait l’air d’un jeune étudiant sportif, fraîchement émoulu du collège, s’engagea sur le trottoir en planches qui le conduisait à l’hôtel.
Comme il arrivait à l’angle de la rue, une jeune femme traversa la chaussée, passa devant lui et pénétra dans un immeuble sur lequel Jimmy lut l’enseigne suivante : BANQUE D’ELMORE. Jimmy Valentine rencontra le regard de la jeune femme, oublia qui il était, et devint immédiatement un autre homme. Elle baissa les yeux et rougit légèrement. Les beaux garçons à l’air distingué étaient rares à Elmore.
Jimmy empoigna par le bras un gamin qui flânait aux environ de la banque comme s’il eût été l’un des actionnaires et se mit à lui poser un tas de questions au sujet de la ville en provoquant ses réponses par des pourboires répétés. Bientôt la jeune femme sortit de l’établissement, paraissant royalement inconsciente de l’existence du jeune homme à la sacoche, et suivit son chemin.
– Est-ce que cette jeune femme n’est pas Miss Polly Simpson ? demanda Jimmy insidieusement.
– Non, dit le gamin, c’est Miss Annabel Adams. C’est son p’pa qui est propriétaire de la banque. Qu’est-ce que vous êtes venu faire à Elmore ? Qu’est-ce que c’est qu’ça ? Une chaîne de montre en or ? J’vais avoir un bulldog. Vous n’avez plus de pièces pour moi ?
Jimmy se rendit à l’hôtel Planters, se fit inscrire sous le nom de Ralph D. Spencer, et loua une chambre. Il s’appuya sur le comptoir et exposa son programme à l’employé. Il lui dit qu’il était venu à Elmore pour chercher une situation dans les affaires. Comment marchait la chaussure en ce moment dans la ville ? Il avait pensé à s’établir dans la chaussure. Quelles étaient les perspectives ? L’employé fut impressionné par les vêtements et les manières de Jimmy. Il s’était cru lui-même jusqu’à maintenant une espèce de champion de la mode parmi la jeunesse maigrement dorée d’Elmore, mais il venait de découvrir soudain son infériorité. Tout en essayant de deviner comment Jimmy faisait son nœud de cravate, il lui donna cordialement tous les renseignements désirés.
Oui, il y avait certainement de bonnes perspectives dans la chaussure. Il n’y avait pas à proprement parler de boutiques de chaussures en ville. Les souliers étaient vendus par les bazars et les épiciers. D’ailleurs les affaires étaient prospères dans toutes les branches. Il espérait que M. Spencer se déciderait à s’établir à Elmore, et qu’il s’y plairait et trouverait les habitants très agréables.
M. Spencer répliqua qu’il s’arrêterait certainement quelques jours dans la ville pour étudier la situation. Non, inutile d’appeler le groom : il porterait sa sacoche lui-même, elle était assez lourde.
M. Ralph Spencer, le phénix qui renaissait des cendres de Jimmy Valentine (des cendres produites par les flammes d’un accès sentimental soudain et altératif), s’établit à Elmore et se mit à prospérer. Il ouvrit une boutique de chaussures et s’assura bientôt une confortable clientèle.
Il réussit également bien dans la société mondaine de la ville et se fit de nombreux amis. Et enfin, il accomplit le secret désir de son cœur. Il fit la connaissance de Miss Annabel Adams et fut de plus en plus séduit par ses charmes.
Au bout d’un an, M. Ralph Spencer se trouvait dans la situation suivante : il avait acquis le respect de la communauté, son magasin de chaussures était florissant, et il devait épouser Miss Annabel Adams dans quinze jours.
M. Adams, un typique banquier provincial, lourd et laborieux, estimait beaucoup Spencer. Annabel était aussi fière de lui qu’elle en était éprise. Il se sentait autant chez lui dans la famille de M. Adams et dans celle de la sœur d’Annabel, qui était mariée, que s’il en eût déjà fait partie.

Un jour, Jimmy s’assit dans sa chambre et écrivit la lettre suivante, qu’il expédia par un moyen sûr et détourné à l’un de ses vieux amis de Saint-Louis :
« Cher vieux Copain,
« J’ai besoin de te voir chez Sullivan, à Little Rock, mercredi prochain à 9 heures du soir. J’aurai recours à toi pour liquider quelques petites affaires. Et en même temps je désire te faire cadeau de ma trousse d’outillage. Je sais que tu seras heureux de l’avoir, car tu ne pourrais pas te procurer la même, pour un millier de dollars. Tu sais, Billy, j’ai abandonné le vieux truc il y a un an. J’ai acheté un beau magasin. Je gagne maintenant ma vie honnêtement et je vais épouser dans quinze jours la plus belle fille de la terre. C’est la vraie vie, Billy, la vie honnête et droite. Je ne voudrais pas maintenant pour un million toucher à l’argent d’un autre homme. Lorsque je serai marié, je vendrai mon magasin, j’irai m’établir dans l’Ouest où je courrai moins de risques de voir de vieilles histoires se retourner contre moi. Je te le dis, Billy, c’est un ange. Elle croit en moi ; et pour rien au monde je ne voudrais recommencer maintenant à faire la moindre malhonnêteté. Tâche d’être exact au rendez-vous chez Sullivan car il faut que je te voie. J’emporterai les outils avec moi. Ton vieil ami.
JIMMY.

Le lundi suivant l’expédition de cette lettre, Ben Price arriva discrètement à Elmore dans une voiture de livraison. Il se mit à flâner tranquillement dans la ville, selon son habitude, jusqu’à ce qu’il eût trouvé ce qu’il désirait savoir. De la pharmacie située en face du magasin de chaussures de Spencer, il put contempler tout à son aise, à travers la rue, son propriétaire.
– Alors, on va épouser la fille du banquier, hein ! murmura Ben entre ses dents. Hem ! ce n’est pas encore fait !

Le lendemain matin, Jimmy prit son petit déjeuner chez les Adams. Il devait partir ce jour-là pour Little Rock afin de commander son costume de mariage et d’acheter un joli présent pour Annabel. Ce serait la première fois qu’il quitterait la ville depuis son arrivée à Elmore. Il y avait maintenant plus d’un an qu’il avait renoncé à son ancienne profession et il pensait pouvoir s’aventurer au dehors sans danger.
Après le breakfast, une grande partie de la famille sortit avec Jimmy : M. Adams, Annabel et la sœur d’Annabel avec ses deux petites filles âgées respectivement de cinq et neuf ans. Ils accompagnèrent Jimmy jusqu’à l’hôtel où il logeait encore ; puis lorsque celui-ci redescendit avec sa valise qu’il était allé chercher dans sa chambre, ils se dirigèrent tous ensemble vers la banque. Là, devant la porte, se tenait la voiture de Jimmy, avec Dolph Gibson, qui devait le conduire à la gare.
Tout le monde pénétra dans le grand hall de la banque et passa de l’autre côté des comptoirs aux barreaux de vieux chêne luisant et ouvragé. Jimmy les suivit, car le futur gendre de M. Adams était le bienvenu partout. Les employés étaient heureux d’être salués par ce beau et agréable jeune homme qui allait épouser Miss Annabel. Jimmy posa sa valise par terre. Annabel, dont le cœur bouillonnait de bonheur et de pétulante jeunesse, mit le chapeau de Jimmy sur sa tête et empoigna la valise.
– Est-ce que je ne ferais pas un chic commis voyageur ? demanda Annabel. Mon Dieu ! Ralph, comme c’est lourd ! On dirait que c’est plein de lingots d’or !
– Oui, répondit Jimmy froidement, je l’ai remplie avec des chausse-pieds en acier nickelé que je renvoie au fournisseur. Je fais cela pour éviter les frais de transport. Je deviens terriblement économe !
La banque d’Elmore avait fait installer récemment un nouveau coffre et une nouvelle voûte blindée. M. Adams en était très fier et il était heureux de le montrer à tout le monde. La voûte était petite, mais elle était munie d’une porte blindée d’un nouveau modèle, qui se fermait au moyen de trois solides pênes d’acier manœuvrés simultanément par une seule poignée et qui était munie d’une combinaison brevetée. M. Adams, d’un air rayonnant, en expliqua le fonctionnement à M. Spencer, qui se montra poliment intéressé bien que parfaitement profane en la matière. Les deux enfants, May et Agatha, étaient fascinées par le métal luisant et le mécanisme complexe de la serrure.
Tandis qu’ils étaient ainsi occupés, Ben Price entra dans le hall et s’accouda sur le comptoir, jetant de temps en temps un coup d’œil entre les barreaux. Il dit à l’employé qui l’interrogea qu’il n’avait besoin de rien ; il attendait seulement une personne qu’il connaissait.
Tout à coup on entendit plusieurs cris perçants poussés par les femmes en même temps qu’une violente commotion. Sans être aperçue de ses parents, May, la petite fille de neuf ans, pour s’amuser, venait d’enfermer Agatha dans la voûte. Elle avait baissé la poignée de la serrure et tourné le bouton de la combinaison, comme elle l’avait vu faire à M. Adams. Le vieux banquier sauta sur la poignée et la secoua violemment pendant quelques instants.
– Impossible… d’ouvrir… la porte ! fit-il en gémissant, combinaison… pas encore… oh ! Dieu !
La mère d’Agatha se mit à pousser de nouveaux cris hystériques.







– Silence ! dit M. Adams en levant sa main tremblante. Taisez-vous tous pendant un moment !
Puis il se mit à crier aussi fort qu’il pouvait :
– Agatha, écoute-moi !
Pendant le silence qui suivit ces mots, ils ne purent que percevoir faiblement les hurlements de l’enfant frappée de terreur dans la sombre voûte.
– Ma petite chérie ! s’écria la mère, elle va mourir de frayeur ! Ouvrez la porte. Oh ! je vous en prie, ouvrez-la, fracturez-la ! Faites quelque chose !…
– Le seul homme qui puisse ouvrir cette porte, dit M. Adams, d’une voix tremblante, habite, à Little Rock. Mon Dieu, Spencer, qu’allons-nous faire ? Cette enfant… elle ne peut pas rester longtemps là-dedans. Il n’y aura bientôt plus assez d’air et en outre la frayeur va la faire tomber en convulsions.
La mère d’Agatha se mit à frapper frénétiquement la porte de la voûte avec ses mains. Quelqu’un parla de dynamite. Annabel tourna vers Jimmy ses grands yeux pleins d’angoisse, mais pas encore de désespoir. Pour une femme, rien ne semble tout à fait impossible à l’homme qu’elle vénère.
– Ne pouvez-vous rien faire, Ralph ? Ne voulez-vous pas essayer ?
Il la contempla un instant d’un long et profond regard, avec un étrange et doux sourire sur les lèvres.
– Annabel, dit-il, donnez-moi cette rose que vous portez, voulez-vous ?
Bien qu’elle crut l’avoir sans doute mal compris, elle prit le bouton de rose qui était épinglé sur son sein et le lui tendit. Jimmy le mit dans la poche de son gilet, enleva son veston et retroussa ses manches. Dès ce moment-là, Ralph D. Spencer disparut et fit place à Jimmy Valentine.
– Ôtez-vous tous de devant la porte, ordonna-t-il brièvement.
Il posa sa sacoche sur la table et l’ouvrit. À partir de cette minute il parut être devenu inconscient de la présence des spectateurs. Il étala rapidement et avec ordre les instruments étranges et luisants, tout en sifflotant doucement comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était au travail. Immobiles et silencieux, comme s’ils avaient été soudain ensorcelés, les autres le regardaient faire. Au bout d’une minute, le foret d’acier de Jimmy attaqua doucement la porte d’acier. En dix minutes, battant son propre record professionnel, Jimmy repoussa les pênes et ouvrit la porte. Agatha, presque évanouie mais saine et sauve, se trouva immédiatement dans les bras de sa mère.
Jimmy Valentine remit son veston, traversa les comptoirs et se dirigea vers la porte d’entrée. Tout en marchant, il lui sembla entendre une voix lointaine et bien connue appeler : « Ralph !… » mais il n’eût même pas une seconde d’hésitation.
À la porte il rencontra un homme de haute taille qui se trouvait sur son chemin.
– Allo, Ben, dit Jimmy toujours avec son étrange sourire, vous voilà enfin ? Eh bien ! allez-y ! Après tout, cela m’est égal maintenant.
Et alors, Ben Price agit d’une manière assez étrange.
– Je crois que vous vous trompez, M. Spencer, dit-il. Je ne me rappelle pas vous avoir jamais rencontré… Est-ce que ce n’est pas votre voiture qui vous attend là dehors ?
Et Ben Price fit demi-tour, sortit et s’éloigna sans se retourner.

HUGO / PREFACE DES MISERABLES

Préface des Misérables - Victor Hugo (1862)
« Tant qu'il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d'une fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l'homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que, dans de certaines régions, l'asphyxie sociale sera possible ; en d'autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu'il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles. »

HUGO / MISERABLES / BARRICADES

Des barricades sont installées dans un quartier parisien.
Le quartier investi n'était plus qu'une sorte de monstrueuse caverne; tout y paraissait endormi ou immobile, et, comme on vient de le voir, chacune des rues où l'on pouvait arriver n'offrait rien que de l'ombre.
Ombre farouche, pleine de pièges, pleine de chocs inconnus et redoutables, où il était effrayant de pénétrer et épouvantable de séjourner, où ceux qui entraient frissonnaient devant ceux qui les attendaient, où ceux qui attendaient tressaillaient devant ceux qui allaient venir. Des combattants invisibles retranchés à chaque coin de rue; les embûches du sépulcre cachées dans les épaisseurs de la nuit. C'était fini. Plus d'autre clarté à espérer là désormais que l'éclair des fusils, plus d'autre rencontre que l'apparition brusque et rapide de la mort. Où? comment? quand? On ne savait, mais c'était certain et inévitable. Là, dans ce lieu marqué pour la lutte, le gouvernement et l'insurrection, la garde nationale et les sociétés populaires, la bourgeoisie et l'émeute, allaient s'aborder à tâtons. Pour les uns comme pour les autres, la nécessité était la même. Sortir de là tués ou vainqueurs, seule issue possible désormais. Situation tellement extrême, obscurité tellement puissante, que les plus timides s'y sentaient pris de résolution et les plus hardis de terreur.
Du reste, des deux côtés, furie, acharnement, détermination égale. Pour les uns, avancer, c'était mourir, et personne ne songeait à reculer; pour les autres, rester, c'était mourir, et personne ne songeait à fuir.
Il était nécessaire que le lendemain tout fût terminé, que le triomphe fût ici ou là, que l'insurrection fût une révolution ou une échauffourée. Le gouvernement le comprenait comme les partis; le moindre bourgeois le sentait. De là une pensée d'angoisse qui se mêlait à l'ombre impénétrable de ce quartier où tout allait se décider; de là un redoublement d'anxiété autour de ce silence d'où allait sortir une catastrophe. On n'y entendait qu'un seul bruit, bruit déchirant comme un râle, menaçant comme une malédiction, le tocsin de Saint-Merry. Rien n'était glaçant comme la clameur de cette cloche éperdue et désespérée se lamentant dans les ténèbres.
Comme il arrive souvent, la nature semblait s'être mise d'accord avec ce que les hommes allaient faire. Rien ne dérangeait les funestes harmonies de cet ensemble. Les étoiles avaient disparu; des nuages lourds emplissaient tout l'horizon de leurs plis mélancoliques. Il y avait un ciel noir sur ces rues mortes, comme si un immense linceul se déployait sur cet immense tombeau.
Tandis qu'une bataille encore toute politique se préparait dans ce même emplacement qui avait vu déjà tant d'événements révolutionnaires, tandis que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s'approchaient pour se heurter, s'étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait et appelait l'heure dernière et décisive de la crise, au loin et en dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du peuple.
Voix effrayante et sacrée qui se compose du rugissement de la brute et de la parole de Dieu, qui terrifie les faibles et qui avertit les sages, qui vient tout à la fois d'en bas comme la voix du lion et d'en haut comme la voix du tonnerre.

Victor Hugo, LES MISÉRABLES (1862)
(IV, XIII, 2) - Paris à vol de hibou

VERLAINE / LE SQUELETTE

Paul Verlaine

Le squelette
Deux reîtres saouls, courant les champs, virent parmi
La fange d'un fossé profond, une carcasse
Humaine dont la faim torve d'un loup fugace
Venait de disloquer l'ossature à demi.

La tête, intacte, avait ce rictus ennemi
Qui nous attriste, nous énerve et nous agace.
Or, peu mystiques, nos capitaines Fracasse
Songèrent (John Falstaff lui-même en eût frémi)

Qu'ils avaient bu, que tout vin bu filtre et s'égoutte,
Et qu'en outre ce mort avec son chef béant
Ne serait pas fâché de boire aussi, sans doute.

Mais comme il ne faut pas insulter au Néant,
Le squelette s'étant dressé sur son séant
Fit signe qu'ils pouvaient continuer leur route.

Poème extrait du recueil « Jadis et Naguère »

Vocabulaire : Reîtres : cavaliers – Fange : boue – Torve : mauvaise – Capitaine Fracasse : héros d’un roman de Théophile Gautier – John Falstaff : personnage de Shakespeare que rien n’effraie.

Résumer « Le Squelette » en cinq lignes maximum.

PERIODES / HUGO / LES MISERABLES

Périodes – Progrès - Les Misérables.

Ne nous lassons pas de le répéter, songer, avant tout, aux foules déshéritées et douloureuses, les soulager, les aérer, les éclairer, les aimer, leur élargir magnifiquement l'horizon, leur prodiguer sous toutes les formes l'éducation, leur offrir l'exemple du labeur, jamais l'exemple de l'oisiveté, amoindrir le poids du fardeau individuel en accroissant la notion du but universel, limiter la pauvreté sans limiter la richesse, créer de vastes champs d'activité publique et populaire, avoir comme Briarée cent mains à tendre de toutes parts aux accablés et aux faibles, employer la puissance collective à ce grand devoir d'ouvrir des ateliers à tous les bras, des écoles à toutes les aptitudes et des laboratoires à toutes les intelligences, augmenter le salaire, diminuer la peine, balancer le doit et l'avoir, c'est-à-dire proportionner la jouissance à l'effort et l'assouvissement au besoin, en un mot, faire dégager à l'appareil social, au profit de ceux qui souffrent et de ceux qui ignorent, plus de clarté et plus de bien-être, c'est, que les âmes sympathiques ne l'oublient pas, la première des obligations fraternelles, c'est, que les coeurs égoïstes le sachent, la première des nécessités politiques.
Victor Hugo, Les Misérables (1862), IVe partie, livre VII, chapitre IV

L'avenir arrivera-t-il? il semble qu'on peut presque se faire cette question quand on voit tant d'ombre terrible. Sombre face-à-face des égoïstes et des misérables. Chez les égoïstes, les préjugés, les ténèbres de l'éducation riche, l'appétit croissant par l'enivrement, un étourdissement de prospérité qui assourdit, la crainte de souffrir qui, dans quelques-uns, va jusqu'à l'aversion des souffrants, une satisfaction implacable, le moi si enflé qu'il ferme l'âme; – chez les misérables, la convoitise, l'envie, la haine de voir les autres jouir, les profondes secousses de la bête humaine vers les assouvissements, les coeurs pleins de brume, la tristesse, le besoin, la fatalité, l'ignorance impure et simple.
28


- Citoyens, vous représentez-vous l'avenir? Les rues des villes inondées de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité, pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les mères heureuses!
215

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu.
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ZEPH CAFOUGNETTE

LES BOUCHONS RÉVÉLATEURS
A Cafougnette, el ninoche,
J’ai d’mandé pourquoi i m’tot
Des bouchons d’ Champagn’ dins s’poche,
A chaqu’ fos qu’il in trouvot :

- « Bé, qu’i répond Cafougnette,
Comme’ min visin, Cahuant,
Est jaloux et malhonnête,
Je m’ moques ed’ li d’ timps in temps.

Et ces bouchons pleins d’ dorures,
Tous les lundis, au matin,
J’ les mets su m’ bac à z-ordures...
Puis, d’ lon, j’observ’ min visin.

Cha l’ fait bisquer, cha l’ démonte !
I dit in crachant s’ n’amer :
« C’ pouilleux-là, qu’mint qu’i fait s’ compte ?
I-a cor bin vécu hier ! ! »

Jules Mousseron

HUGO / ONDE ET OMBRE

"L'onde et l'ombre" - Victor Hugo, Les Misérables, 1re partie, II, 8
Un homme à la mer !
Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.
L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas ; le navire, frissonnant sous l'ouragan, est tout à sa manœuvre, les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé ; sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues.
Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va ! Il la regarde, il la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé ? Il a glissé, il est tombé, c'est fini. ,
Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi ; chaque fois qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit ; d'affreuses végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles ; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine.
Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, il combat l'inépuisable.
Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon.
Les rafales soufflent ; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au-delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant.
Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui ? Cela vole, chante et plane, et lui, il râle.
Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; l'un est une tombe, l'autre est un linceul.
La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout ; ce navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé ; il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible ; il appelle.
Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu ?
Il appelle. Quelqu'un ! quelqu'un ! Il appelle toujours. Rien à l'horizon. Rien au ciel.
Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil ; cela est sourd. Il supplie la tempête ; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.
Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment, et prennent du néant. Vents, nuées, tourbillons, souilles, étoiles inutiles ! Que faire ? Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.
O marche implacable des sociétés humaines ! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant ! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi ! Disparition sinistre du secours ! Ô mort morale!
La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. La mer, c'est l'immense misère.
L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la ressuscitera ?

HUGO / A QUI LA FAUTE ,

« A qui la faute ? » (écrit le 25 juin 1871)
- Tu viens d'incendier la Bibliothèque ?
- Oui,
J'ai mis le feu là.
- Mais, c'est un crime inouï !
Crime commis par toi contre toi-même, infâme !
Mais tu viens de tuer le rayon de ton âme !
C'est ton propre flambeau que tu viens de souffler !
Ce que ta rage impie et folle ose brûler,
C'est ton bien, ton trésor, ta dot, ton héritage !
Le livre, hostile au maître, est à ton avantage.
Le livre a toujours pris fait et cause pour toi.
Une bibliothèque est un acte de foi
Des générations ténébreuses encore
Qui rendent dans la nuit témoignage à l'aurore.
Quoi ! dans ce vénérable amas des vérités,
Dans ces chefs d'œuvre pleins de foudre et de clartés,
Dans ce tombeau des temps devenu répertoire,
Dans les siècles, dans l'homme antique, dans l'histoire,
Dans le passé, leçon qu'épelle l'avenir,
Dans ce qui commença pour ne jamais finir,
Dans les poètes ! quoi, dans ce gouffre des bibles,
Dans le divin monceau des Eschyles terribles,
Des Homères, des jobs, debout sur l’horizon,
Dans Molière, Voltaire et Kant, dans la raison,
Tu jettes, misérable, une torche enflammée !
De tout l'esprit humain tu fais de la fumée !
As-tu donc oublié que ton libérateur,
C'est le livre ? Le livre est là sur la hauteur ;
Il luit parce qu'il brille et qu'il les illumine.
Il détruit l'échafaud, la guerre, la famine ;
Il parle, plus d'esclave, et plus de paria.
Ouvre un livre, Platon, Milton, Beccaria ;
Lis ces prophètes, Dante, ou Shakespeare, ou Corneille ;
L'âme immense qu'ils ont en eux, en toi s'éveille ;
Ébloui, tu te sens le même homme qu'eux tous ;
Tu deviens en lisant grave, pensif et doux ;
Tu sens dans ton esprit tous ces grands hommes croître,
Ils t'enseignent ainsi que l'aube éclaire un cloître ;
A mesure qu'il plonge en ton cœur plus avant,
Leur chaud rayon t'apaise et te fait plus vivant ;
Ton âme interrogée est prête à leur répondre ;
Tu te reconnais bon, puis meilleur ; tu sens fondre,
Comme la neige au feu, ton orgueil, tes fureurs,
Le mal, les préjugés, les rois, les empereurs !
Car la science en l'homme arrive la première.
Puis vient la liberté. Toute cette lumière,
C'est à toi, comprends donc, et c'est toi qui l'éteins !
Les buts rêvés par toi sont par le livre atteints !
Le livre en ta pensée entre, il défait en elle
Les liens que l'erreur à la vérité mêle,
Car toute conscience est un nœud gordien.
Il est ton médecin, ton guide, ton gardien.
Ta haine, il la guérit ; ta démence, il te l'ôte.
Voilà ce que tu perds, hélas, et par ta faute !
Le livre est ta richesse à toi ! c'est le savoir,
Le droit, la vérité, la vertu, le devoir,
Le progrès, la raison dissipant tout délire.
Et tu détruis cela, toi !
- Je ne sais pas lire.

Victor Hugo, L'Année Terrible, VIII, 1872.

GAUTIER / CAUCHEMAR

Cauchemar
Bizoy quen ne consquaff a maru garu ne marnaff.
Jamais je ne dors que je ne meurs de mort amère.
(Ancien proverbe breton.)

Les goules de l’abyme,
Attendant leur victime,
Ont faim :
Leur ongle ardent s’allonge,
Leur dent en espoir ronge
Ton sein.

Avec ses nerfs rompus, une main écorchée,
Qui marche sans le corps dont elle est arrachée,
Crispe ses doigts crochus armés d’ongles de fer
Pour me saisir ; des feux pareils aux feux d’enfer
Se croisent devant moi ; dans l’ombre, des yeux fauves
Rayonnent ; des vautours, à cous rouges et chauves,
Battent mon front de l’aile en poussant des cris sourds ;
En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds,
Des flots de plomb fondu subitement les baignent,
À des pointes d’acier ils se heurtent et saignent,
Meurtris et disloqués ; et mon dos cependant,
Ruisselant de sueur, frissonne au souffle ardent
De naseaux enflammés, de gueules haletantes :
Les voilà, les voilà ! dans mes chairs palpitantes
Je sens des becs d’oiseaux avides se plonger,
Fouiller profondément, jusqu’aux os me ronger,

Et puis des dents de loups et de serpents qui mordent
Comme une scie aiguë, et des pinces qui tordent ;
Ensuite le sol manque à mes pas chancelants :
Un gouffre me reçoit ; sur des rochers brûlants,
Sur des pics anguleux que la lune reflète,
Tremblant, je roule, roule, et j’arrive squelette.
Dans un marais de sang ; bientôt, spectres hideux,
Des morts au teint bleuâtre en sortent deux à deux,
Et, se penchant vers moi, m’apprennent les mystères
Que le trépas révèle aux pâles feudataires
De son empire ; alors, étrange enchantement,
Ce qui fut moi s’envole, et passe lentement
À travers un brouillard couvrant les flèches grêles
D’une église gothique aux moresques dentelles.
Déchirant une proie enlevée au tombeau,
En me voyant venir, tout joyeux, un corbeau
Croasse, et, s’envolant aux steppes de l’Ukraine,
Par un pouvoir magique à sa suite m’entraîne,
Et j’aperçois bientôt, non loin d’un vieux manoir,
À l’angle d’un taillis, surgir un gibet noir
Soutenant un pendu ; d’effroyables sorcières
Dansent autour, et moi, de fureurs carnassières
Agité, je ressens un immense désir
De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.

Théophile GAUTIER

CONRAD / MIROIR DE LA MER

Le Miroir de la mer (Joseph Conrad, 1906) – ETAPE 1
L’amour qu’inspirent les navires diffère profondément de celui que les hommes ressentent pour toute autre œuvre de leurs mains - l’amour qu’ils portent à leurs demeures, par exemple - en ce qu’il n’est pas entaché par l’orgueil de la possession ; l’orgueil de l’adresse, l’orgueil de la responsabilité, l’orgueil de l’endurance, peut-être, mais c’est là, néanmoins, un sentiment désintéressé. Aucun marin jamais n’a chéri un navire - même s’il lui appartenait - pour le simple profit qu’il en pouvait tirer. Aucun, je pense, ne l’a fait : car un armateur, fût-il de la meilleure espèce, n’a jamais franchi l’enceinte de ce sentiment qui réunit, dans une intime et constante camaraderie, le navire et l’homme, qui vont s’entr’aidant contre l’hostilité implacable, quoique parfois sournoise, de ce monde des eaux qui est le leur. La mer - c’est une vérité qu’il faut bien reconnaître - ignore toute générosité. Le déploiement des plus mâles vertus - courage, audace, endurance, fidélité - n’a jamais pu émouvoir cette irresponsable conscience qu’elle a de sa puissance. L’océan a la nature sans scrupule d’un féroce autocrate dépravé par une perpétuelle adulation. Il ne peut souffrir la moindre apparence de défi, et n’a jamais cessé d’être l’irréconciliable ennemi des navires et des hommes depuis que les navires et les hommes ont eu l’audace inouïe de défier ensemble sur les flots son front irrité. Il n’a cessé, depuis ce jour, d’engloutir des flottes et des hommes, sans que jamais son ressentiment pût se satisfaire du nombre de ses victimes, de tant de navires naufragés, de tant de vies perdues. Aujourd’hui, comme toujours, il est prêt à tromper et à trahir, à écraser et à engloutir l’incorrigible optimisme de ceux qui, avec l’aide fidèle des navires, tentent de lui arracher la fortune de leur foyer, la domination de leurs univers ou simplement un peu de nourriture pour apaiser leur faim. Si sa fureur n’est pas toujours disposée à écraser, elle est toujours sournoisement prête à engloutir. La merveille la plus étonnante des eaux profondes est leur insondable cruauté.
J’en ai connu l’horreur pour la première fois, au milieu de l’Atlantique, un jour, il y a bien des années, où nous sauvâmes l’équipage d’un brick danois qui revenait des Antilles. Une légère brume argentée estompait la splendeur calme et majestueuse d’une clarté sans ombres, semblait rendre le ciel moins lointain, l’océan moins immense. C’était un de ces jours où la puissance de la mer semble vraiment aimable, comme la nature d’un homme robuste dans des moments d’intimité paisible. Au lever du soleil, nous avions reconnu vers l’ouest un petit point noir qu’on eût dit suspendu dans le vide, derrière un voile de gaze d’un bleu argenté qui, scintillant et frémissant, semblait par moments s’agiter et flotter au gré de la brise qui nous poussait lentement en avant. La paix de cette matinée enchantée était si profonde, si absolue, que chaque parole prononcée à haute voix sur notre pont semblait devoir pénétrer jusqu’au cœur même de cet infini mystère, né de la conjonction de la mer et du ciel. Nous ne haussions pas la voix. « Une épave remplie d’eau, je pense, commandant », fit tranquillement le deuxième lieutenant qui descendait de vigie, les jumelles dans l’étui passé en bandoulière; et notre capitaine, sans un mot, fit signe à l’homme de barre de mettre le cap sur le point noir. Nous distinguâmes bientôt un moignon dentelé, dressé sur l’avant; tout ce qui restait de la mâture partie.
À mi-voix, sur le ton de la conversation, le capitaine développait au second le danger de ces épaves, la crainte qu’il avait de les aborder la nuit, quand soudain, un de nos hommes sur l’avant cria: « Il y a du monde à bord, commandant, je les vois! » Et cela, d’une voix extraordinaire, d’une voix que je n’avais encore jamais entendue sur notre navire : la voix surprenante d’un inconnu. Ce fut le signal d’une soudaine clameur. Le quart en bas monta en masse vers le gaillard d’avant, le cuisinier s’élança hors de la cuisine. Chacun distinguait maintenant les pauvres diables. Ils étaient là ! Et tout à coup, notre navire, qui avait le renom bien mérité de n’en craindre aucun pour marcher par brise légère, nous fit l’effet d’avoir perdu la force de se mouvoir, comme si la mer, devenue visqueuse, s’était collée à ses flancs. Et pourtant, il avançait. L’immensité, compagne inséparable de la vie d’un navire, avait choisi ce jour-là pour ne l’effleurer que d’un souffle aussi doux que celui d’un enfant endormi. La clameur de notre agitation s’était dissipée, et notre vivant navire, fameux pour toujours gouverner, n’y eût-il que juste assez de brise pour faire flotter une plume, glissait, sans une ride, silencieux et blanc comme un fantôme, vers son frère mutilé et blessé, sur le point de disparaître, dans la brume ensoleillée d’un jour de calme à la mer.
Les jumelles collées aux yeux, le capitaine dit d’une voix qui tremblait un peu : « Ils nous font des signes avec quelque chose, sur l’arrière. » Il posa brusquement les jumelles sur la claire-voie et se mit à arpenter la dunette.
« Une chemise ou un pavillon, s’écria-t-il d’un ton irrité. Je ne peux pas distinguer… quelque sacré chiffon ou quoi? »
Il arpenta de nouveau un moment la dunette, regardant de temps en temps par-dessus la rambarde pour se rendre compte de la vitesse de notre marche. Ses pas nerveux résonnaient d’un bruit sec dans le silence du navire où tous, les yeux tournés du même côté, nous étions perdus dans une immobilité effarée.
« Ça n’ira jamais, cria-t-il tout à coup. Amenez les embarcations tout de suite. Amenez. Amenez ! »
Avant que j’eusse sauté dans la mienne, il me prit à part, comme un novice que j’étais, pour me donner ce conseil : « En accostant, veillez à ce qu’il ne vous entraîne pas par le fond en coulant. Vous comprenez ? »
Il me fit cette recommandation à mi-voix, de façon à ce qu’aucun des hommes aux palans ne pût entendre, et j’en fus interloqué. « Grands dieux ! comme si, en pareille occurrence, on allait s’arrêter à penser au danger !» m’écriai-je en moi-même, par mépris d’une si froide prudence.
Il faut bien des leçons pour faire un vrai marin, et la réprimande ne se fit pas attendre. Mon capitaine, homme d’expérience, sembla, d’un coup d’œil pénétrant, déchiffrer mes pensées sur mon visage ingénu:
« Vous partez pour sauver des vies, et non pas pour aller noyer en pure perte l’équipage de votre embarcation », grommela-t-il d’un ton sévère à mon oreille. Mais comme nous débordions, il se pencha par-dessus la lisse et nous cria:
« Tout dépend de la vigueur de vos bras, souquez ferme! »
Ce fut pour nous comme une joute, et je n’aurais jamais cru qu’ « au commerce » un vulgaire armement de canot pourrait faire preuve d’une ardeur aussi déterminée dans la régularité de ses coups d’aviron. Ce que notre capitaine avait clairement discerné, avant même que nous eussions quitté le bord, nous était depuis lors devenu tout à fait évident à tous. Le résultat de notre entreprise était suspendu par un cheveu au-dessus de cet abîme d’eaux qui ne rendra pas ses morts avant le jour du Jugement Dernier. C’était une joute entre les deux embarcations d’un navire et la Mort, pour le prix de neuf vies humaines, et la mort avait une bonne avance. De loin, nous vîmes l’équipage du brick travailler aux pompes, continuant à pomper sur cette épave qui s’enfonçait déjà tellement, que la très faible houle, sur laquelle nos embarcations montaient et descendaient sans le moindre à-coup dans leur marche, s’élevant presque au niveau de sa lisse avant, effleurait le bout des agrès rompus qui se balançaient tristement sous son beaupré dénudé.

QUESTIONS :
1. Quel est le temps employé dans la première phrase du texte ? Quelle est sa valeur ?
2. Soulignez dans le premier paragraphe les mots qui montrent que les navires et la mer sont décrits comme des personnes humaines. Comment s’appelle cette figure de style ? Quelle différence voyez-vous entre la personnalité de la mer et celle des navires ?
3. Quelle phrase du deuxième paragraphe montre que l’auteur commence un récit ? Que va-t-il raconter ? Dans quel but raconte-t-il ce récit ?
4. Dans quelle ambiance, dans quelle atmosphère débute ce récit ? Soulignez trois phrases qui justifient votre réponse. A quel temps sont conjugués les verbes de ces phrases ? Pour quelle raison ?
5. Soulignez en haut de la deuxième page cinq preuves de l’émotion du capitaine. Quelle en est la cause ?
6. Ecrivez la fin de ce récit, en gardant le même narrateur et en employant les temps du passé.

Le Miroir de la mer (Joseph Conrad, 1906) – ETAPE 2
Nous n’aurions pu, en toute conscience, choisir un meilleur jour pour notre régate, si même on nous eût donné à choisir parmi tous les jours qui se sont jamais levés sur des luttes solitaires et de solitaires agonies de navires, depuis que les pirates scandinaves se sont, pour la première fois, lancés vers l’ouest contre l’assaut des vagues atlantiques. Ce fut vraiment une belle joute. À l’arrivée, il n’y avait pas une longueur d’aviron entre la première et la seconde embarcation, la Mort venant bonne troisième au sommet de la houle suivante, autant qu’on en pouvait juger. Les dalots du brick gargouillaient doucement tous ensemble quand l’eau qui montait contre ses flancs s’abaissait nonchalamment avec un bruit doux de ressac, comme si elle jouait autour d’un immuable rocher. Ses pavois étaient partis de bout en bout, et l’on voyait le pont à fleur d’eau, comme un radeau, balayé entièrement de ses embarcations, de ses espars, de ses roufs, de tout, sauf de ses boucles et de ses entrées de pompes. J’en eus le navrant coup d’œil, tandis que je m’affermissais pour recevoir sur la poitrine le dernier homme à quitter le bord, le capitaine, qui se laissa littéralement tomber dans mes bras.
Ç’avait été un sauvetage étrangement silencieux, un sauvetage sans un cri, sans une seule parole, sans un geste ni un signe, sans un échange conscient de regards. Jusqu’au dernier moment, les hommes à bord ne lâchèrent pas les pompes qui crachaient deux clairs ruisseaux sur leurs pieds nus. Leur peau brune se montrait par les déchirures de leurs chemises et les deux petits groupes d’hommes à demi nus et en haillons continuèrent à se plier en deux, face à face, pour cette besogne qui leur brisait les reins, absorbés dans ce mouvement de va-et-vient, sans même avoir le temps de jeter un regard par-dessus leur épaule pour voir le secours qui leur venait. Au moment où nous accostions, sans qu’on prît garde à nous, une voix se fit entendre, un commandement hurlé d’une voix rauque; et alors, tels qu’ils étaient, nu-tête, du sel gris séché dans les rides et les plis de leurs visages hirsutes, hagards, nous regardant d’un air stupide de leurs yeux rouges qui clignotaient ils lâchèrent les poignées d’un commun accord, trébuchant, se bousculant, et se laissant positivement tomber sur nos têtes.
Le fracas qu’ils firent en se précipitant dans les embarcations eut pour effet de rompre étrangement cette illusion de dignité tragique que notre amour-propre attache aux combats des hommes et de la mer. En ce jour exquis de brise douce et paisible, de soleil voilé, périt mon amour romanesque pour ce que l’imagination des hommes a proclamé le plus auguste aspect de la Nature. La cynique indifférence de la mer devant les mérites de la souffrance et du courage humains, mise à nu dans cette opération ridicule et panique due à la cruelle extrémité où se trouvaient neuf bons et honnêtes marins, me révolta. Je discernai la duplicité de la mer jusque dans sa plus tendre humeur. Elle était ainsi parce qu’elle ne pouvait être autrement, mais mon respect terrifié des jours premiers avait vécu. Je me sentis prêt à sourire amèrement de son charme enchanteur et à contempler haineusement ses fureurs. En un moment, avant que nous eussions débordé, j’avais considéré froidement la vie de mon choix. Ses illusions s’étaient dissipées, mais sa séduction demeurait. J’étais enfin devenu un marin.
Nous avions souqué dur, un quart d’heure durant, puis, faisant lève-rames, nous attendîmes notre navire. Il venait vers nous, les voiles pleines, délicatement élancé, magnifiquement noble dans la brume. Le capitaine du brick, assis sur l’arrière, près de moi, le visage dans les mains, leva la tête et se mit à parler avec une sombre volubilité. Leurs mâts étaient partis et une voie d’eau s’était déclarée au cours d’un ouragan : ils avaient dérivé pendant des semaines, toujours aux pompes, et rencontré de nouveau du mauvais temps ; les navires qu’ils avaient aperçu ne les avaient pas vus ; la voie d’eau gagnait lentement, et la mer ne leur avait pas laissé de quoi faire un radeau. C’était dur de voir ainsi disparaître au loin navire après navire, « comme si tous s’étaient mis d’accord pour nous noyer », ajouta-t-il. Mais ils avaient continué à essayer de maintenir le brick à flot aussi longtemps que possible, et à manœuvrer les pompes sans arrêt, avec des rations insuffisantes et la plupart du temps crues « jusqu’à ce qu’hier soir, continua-t-il d’une voix monotone, juste comme le soleil se couchait, le cœur manque aux hommes. »


Ici, il fit une pause presque imperceptible et reprit, avec exactement la même intonation:
« Ils me dirent qu’on ne pouvait pas sauver le brick et que, quant à eux, ils en avaient assez. Je n’avais rien à dire à cela. C’était la vérité. Ce n’était pas une mutinerie. Je n’avais rien à leur dire. Ils passèrent la nuit, étendus sur l’arrière, aussi immobiles que des cadavres. Je ne me suis pas couché. Je restai de veille. Quand la première lueur du jour est apparue, j’ai aussitôt aperçu votre navire. J’ai attendu qu’il fît davantage jour. Je sentais sur mon visage la brise qui commençait à manquer. Alors j’ai crié aussi fort que je le pouvais: « Regardez ce navire! » Mais deux hommes seulement se sont levés très lentement et sont venus près de moi. Longtemps nous ne fûmes que trois debout à vous regarder venir vers nous, tout en sentant la brise tourner presque au calme plat: mais d’autres, ensuite, se sont levés aussi, l’un après l’autre, et peu à peu j’ai eu tout mon équipage réuni derrière moi. Me tournant vers eux, je leur ai dit qu’ils pouvaient voir que le navire venait vers nous, mais que, par une si petite brise, il pourrait arriver trop tard, après tout, à moins que nous nous remettions à essayer de tenir le brick à flot assez longtemps pour vous permettre de nous sauver tous. Voilà ce que je leur ai dit et je leur ai donné l’ordre d’armer les pompes. »
Il avait donné l’ordre et l’exemple aussi, en prenant lui-même les bringuebales, mais il paraît que les hommes restèrent un moment sans bouger, s’entreregardant d’un air de doute, avant de l’imiter.
« Hi ! hi ! hi ! fit-il en éclatant d’un petit ricanement nerveux, fort inattendu, stupide, pathétique. Ils avaient perdu tout courage. On avait joué avec eux trop longtemps », expliqua-t-il en manière d’excuse, tout en baissant les yeux; puis il se tut.
Vingt-cinq années sont un long espace de temps - un quart de siècle forme un passé confus et lointain; mais aujourd’hui encore, je revois les pieds, les mains et le visage brun foncé de ces hommes dont la mer avait brisé le courage. Ils étaient immobiles, couchés sur le côté, sur le vaigrage, entre les bancs, en rond comme des chiens. L’armement de mon embarcation, appuyé sur les manches de ses avirons, regardait et écoutait, comme au spectacle. Le capitaine du brick releva soudain les yeux pour me demander quel jour on était.
Ils avaient perdu la date. Quand je lui eus dit qu’on était le dimanche 22, il fronça les sourcils tout en faisant un calcul mental, puis il hocha la tête tristement à deux reprises en regardant machinalement devant lui.
Il avait un aspect misérable, désordonné et farouchement triste. N’eût été l’inextinguible candeur de ses yeux bleus dont le regard las et malheureux se tournait à chaque instant - comme s’il ne pouvait trouver de repos nulle part ailleurs - vers son brick abandonné et en train de couler bas, on l’eût cru fou. Mais cet homme était trop simple pour devenir fou, de cette mâle simplicité qui seule permet que des hommes puissent supporter, sains et saufs de corps et d’esprit, une rencontre avec l’enjouement meurtrier de la mer ou avec sa moins abominable fureur.

QUESTIONS :
1. Soulignez dans le deuxième paragraphe les verbes conjugués au passé simple. Pourquoi ce temps est-il employé ?
2. Le troisième paragraphe se termine par la phrase : « J’étais enfin devenu un marin. ». Comment l’auteur explique-t-il cette métamorphose ? Citez des phrases du texte pour justifier votre réponse. Soulignez trois adverbes qui montrent que son regard sur la mer a changé.
3. Soulignez dans le quatrième paragraphe les verbes au plus-que-parfait. Pourquoi ce temps est-il employé ?
4. Transposez au style indirect les phrases soulignées, en commençant par : « Ce capitaine me déclara que… »
5. Combien de temps s’est écoulé entre le sauvetage du navire et le moment où l’auteur fait ce récit ? Comment s’appelle un texte dans lequel un écrivain raconte sa vie ?
6. Ecrivez la fin de ce récit, en gardant le même narrateur et en employant les temps du passé : les personnages voient l’épave couler. Le capitaine de l’épave prononce l’oraison funèbre du navire. L’auteur dit ce qu’il a retenu de cette aventure.
Le Miroir de la mer (Joseph Conrad, 1906) – ETAPE 3
Ni furieuse, ni enjouée, ni souriante, elle enveloppait à la fois notre navire au loin qui grossissait en se rapprochant de nous, nos embarcations avec les hommes que nous avions sauvés, et la coque démantelée du brick que nous laissions derrière nous, dans le vaste et paisible embrassement de sa quiétude, à demi noyée dans cette brume claire, comme en un rêve de tendre et d’infinie clémence. On ne voyait sur sa surface ni froncement, ni ride, pas le moindre pli. Et les lames de la légère houle étaient si lisses qu’on eût dit la gracieuse ondulation d’une pièce de soie d’un gris faiblement éclatant semée de rayons verts. Nous nagions sans forcer: mais quand le capitaine du brick, après avoir jeté un regard par-dessus son épaule, se leva avec une sourde exclamation, mes hommes mirent instinctivement leurs pelles à plat, sans commandement, et l’embarcation perdit son erre.
Il s’appuyait d’une forte étreinte à mon épaule, tandis que son autre bras étendu, rigide, montrait d’un doigt dénonciateur l’immense tranquillité de l’océan. Après cette première exclamation qui avait suspendu l’élan de nos avirons, il ne proféra plus un son, mais toute son attitude semblait crier avec indignation: « Regardez! » Je ne pouvais imaginer quelle vision malfaisante lui était apparue. J’étais interdit, et l’étonnante énergie de son geste immobilisé fit battre mon cœur à coups précipités, en prévision de quelque chose de monstrueux et d’inattendu. Le silence autour de nous devint écrasant.
Pendant un moment la succession des ondulations soyeuses se déroula innocemment. Je les vis l’une après l’autre renfler la ligne brumeuse de l’horizon, loin, loin, au-delà du brick abandonné, et le moment d’après, balançant doucement et amicalement notre embarcation, chacune d’elles passait au-dessous de nous et s’éloignait. La cadence berceuse de cette montée et de cette descente, la constante douceur de cette irrésistible force, le grand attrait des eaux profondes réchauffait délicieusement mon cœur, comme le subtil poison d’un philtre. Mais tout cela ne dura que l’espace de quelques apaisantes secondes avant que moi aussi je me misse debout brusquement, en faisant rouler l’embarcation comme l’eût fait le plus parfait terrien.
Quelque chose d’effrayant, de mystérieux, de soudain et de confus venait de se produire. J’y assistais avec une terreur incrédule et fascinée, comme on observe les mouvements confus et rapides d’un acte de violence commis dans l’obscurité. Comme à un signal donné, le déroulement de ces lisses ondulations sembla s’arrêter soudain autour du brick. Par une étrange illusion d’optique, la mer tout entière parut s’élever au-dessus de lui dans un soulèvement accablant de toute sa soyeuse surface, où, en un seul endroit, un jet d’écume jaillit avec violence. Puis tout cet effort tomba. Tout avait disparu : la houle unie reprit son cours comme auparavant depuis l’horizon, à une cadence régulière, passant au-dessous de nous en balançant doucement et amicalement notre embarcation. Au loin, là où se trouvait le brick, une tache blanche, bouillonnante, ondulant à la surface de l’eau d’un gris d’acier semée d’éclats verdâtres, diminua rapidement dans un susurrement, comme de la neige qui fond au soleil. Et le calme infini, après cette initiation à la haine implacable de la mer, me sembla chargé de pensées redoutables et de sombres pressentiments.
« Disparu! », lança du fond de sa poitrine, le brigadier du canot d’un ton définitif. Il cracha dans ses mains et étreignit plus fortement son aviron. Le capitaine du brick abaissa lentement son bras rigide et regarda nos visages, dans un silence solennel et chargé de pensées qui nous invitait à partager sa terreur ingénue et stupéfaite. Tout d’un coup il s’assit à mon côté et se pencha gravement en avant vers mes hommes qui, souquant tous ensemble d’une nage longue et souple, tenaient fidèlement leurs yeux fixés sur lui.
« Aucun navire n’aurait pu faire mieux », leur déclara-t-il, d’un ton ferme, après un moment de silence tendu, pendant lequel il sembla, les lèvres tremblantes, chercher les mots qui convenaient à un si haut témoignage.
« Il était petit, mais il était bon. Je n’avais pas d’inquiétude. Il était solide. Au dernier voyage j’avais ma femme et mes enfants à bord. Aucun autre navire n’aurait pu supporter comme ça le mauvais temps qu’il lui a fallu endurer pendant des jours et des jours, jusqu’à ce que nous ayons été démâtés il y a quinze jours. Il était complètement épuisé, voilà tout. Vous pouvez me croire. Il a tenu sous nous pendant des jours et des jours, mais il ne pouvait pas tenir perpétuellement. C’était déjà assez long. J’aime mieux que ce soit fini. Jamais meilleur navire ne fut abandonné pour couler en un pareil jour. »
Il était qualifié pour prononcer l’oraison funèbre d’un navire, ce fils d’une vieille race maritime, dont l’existence nationale, si peu souillée par les excès des viriles vertus, n’avait demandé à la terre que le point d’appui le plus restreint. Les mérites de ses ancêtres, marins habiles, et l’ingénuité de son cœur le rendaient bien propre à prononcer cet excellent discours. Rien ne manquait à son ordonnance, ni la piété, ni la foi, ni ce tribut de louange qu’on doit à la vertu des morts, avec l’édifiant récit de leurs exploits. Il avait aimé ce navire qui avait vécu, qui avait souffert, et il était heureux de le savoir en repos. C’était vraiment un excellent discours. Et orthodoxe, en outre, par sa fidélité à l’article cardinal de la foi d’un marin dont c’était là la confession simple et sincère. « Les navires sont bons. » Ils le sont. Ceux qui vivent avec la mer doivent, envers et contre tout, rester persuadés de cette croyance : et il me vint à l’esprit, tandis que je le regardais à la dérobée, que certains hommes, en honneur et conscience, avaient justement droit à prononcer l’oraison funèbre due à la constance d’un navire dans la vie et la mort.
Après quoi, assis près de moi, laissant pendre sur ses genoux ses mains jointes, il ne fit plus le moindre mouvement jusqu’à ce que l’ombre de la voilure de notre navire vînt tomber sur l’embarcation. Alors l’éclatant hourra qui accueillait le retour des vainqueurs avec leur prix lui fit lever un visage troublé où parut un faible sourire de douloureuse indulgence. Ce sourire du digne descendant des plus anciens marins, dont l’audace et la hardiesse n’avaient laissé aucune trace de grandeur et de gloire sur les eaux, compléta le cycle de mon initiation. Sa tristesse apitoyée laissait entrevoir la profondeur infinie d’un savoir héréditaire. Le chaleureux éclat des hourras en résonnait comme un bruit enfantin de triomphe. Notre équipage criait avec une immense confiance - braves gens! Comme si jamais quelqu’un pouvait se prévaloir d’avoir triomphé de la mer, qui a trahi tant de navires d’un grand nom, tant d’hommes orgueilleux, tant d’ambitions avides de renom, de pouvoir, de richesse, de grandeur!
Comme j’accostais l’embarcation sous les palans, mon capitaine, de fort bonne humeur, étendant sur la lisse ses bras rouges marqués de taches de rousseur, se pencha pour m’interpeller sarcastiquement des profondeurs de sa barbe de philosophe cynique:
« Ainsi, après tout, vous avez ramené votre embarcation, n’est-ce pas? ».
Le sarcasme était son genre et le moins qu’on en puisse dire est qu’il lui était naturel. Cela ne l’en rendait pas plus aimable. Mais il est convenable et avantageux de se conformer au genre d’un commandant. « Oui, j’ai ramené l’embarcation en bon état, commandant » répondis-je. Et le brave homme ne put que me croire. Ce n’était pas à lui qu’il appartenait de discerner sur moi les traces de ma récente initiation. Et pourtant, je n’étais pas exactement le même jeune homme que celui qui, plein d’impatience, avait emmené l’embarcation pour une course avec la Mort, et gagné finalement le prix de neuf vies humaines.
Déjà c’est avec d’autres yeux que je considérais la mer. Je la savais capable de trahir la généreuse ardeur de la jeunesse, aussi implacablement qu’elle avait, sans souci du bien ou du mal, trahi la plus basse rapacité ou le plus noble héroïsme. Ma conception de sa magnanime grandeur avait vécu. Et je contemplais la véritable mer, la mer qui se fait un jeu des hommes jusqu’à briser leurs cœurs, et qui use les robustes navires jusqu’à la mort. Rien ne peut émouvoir l’invincible amertume de son âme. Ouverte à tous et fidèle à personne, elle exerce son charme à défaire les plus braves. Aimer la mer est chose vaine. Elle ignore les liens de la foi donnée, la fidélité à l’infortune, à la longue camaraderie, à la longue dévotion. Grande est l’offre de sa perpétuelle promesse ; mais l’unique secret de sa possession, c’est la force, la force - la force jalouse, et toujours vigilante, de celui qui détient sous son toit un trésor convoité.

1. Soulignez dans le troisième paragraphe les mots (adverbes, adjectifs, nom) qui donnent une image positive de la mer. Soulignez dans le quatrième paragraphe les mots ( adjectifs, noms) qui donnent une image négative de la mer.
2. Relevez quatre passages où le navire est personnifié. Relevez dans le dernier paragraphe quatre passages où la mer est personnifiée. Comment sont-ils décrits ?