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vendredi 27 janvier 2012

TROIS INTRIGUES EN UNE / ASIMOV


Le pacte avec le Diable est un thème récurrent des réflexions humaines et partant de la littérature, en particulier romantique. Il vise toute situation où, par une magie quelconque (accord avec le Diable, découverte d'un talisman,…), un personnage peut obtenir facilement le bonheur - ou du moins ce qui peut le représenter à ses yeux - contre une aliénation désastreuse dont il ne perçoit pas a priori l'importance : typiquement, la fortune contre son âme. Le pacte avec le Diable est un thème majeur de la littérature fantastique et du roman gothique.
Dans un écrit anonyme, Historia von Johann Fausten (Histoire de Johann Faust), publié en 1587 par l'éditeur Johann Spies, Faust arrivé au terme de son existence, contracte un pacte avec le Diable, qui prend le nom de Méphistophélès, en échange d'une seconde vie.
Œuvres littéraires
1808, Goethe, Faust
1830, Honoré de Balzac, L'Élixir de longue vie
1831, Honoré de Balzac, La Peau de chagrin
1814, Adelbert von Chamisso, L'histoire merveilleuse de Peter Schlemihl, l’homme qui a vendu son ombre
1890, Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray
1967, Dino Buzzati, Le veston ensorcelé
Tommy Johnson : célèbre bluesmen qui aurait vendu son âme au diable à un carrefour au Mississipi en échange de talents musicaux (apparaît dans le film O’Brother)
Le paradoxe temporel
Harry Potter et le Prisonnier d'Azkaban : Harry survit à sa rencontre avec les détraqueurs parce qu’un homme a lancé un sort pour les mettre en fuite. Il fait ensuite un saut de quelques heures dans le passé. Au cours de ce saut, il lance le sort qui lui a sauvé la vie.
Les Visiteurs ; Retour vers le futur ; Terminator
Un mystère ou une énigme en chambre close est une forme particulière de roman policier. L'intrigue tourne le plus souvent autour d'un meurtre commis dans une pièce hermétiquement fermée, d'où l'assassin n'a pu s'échapper après le crime. De nombreuses variantes existent : un crime perpétré sur une plage où n'apparaît aucune trace de pas, un cadavre qui disparaît d'un local entièrement scellé ou encore un assassinat qui a eu lieu alors que personne n'a pu entrer. L'idée de base est celle du « meurtre impossible ».
Double assassinat dans la rue Morgue (1841), Edgar Poe
Le Mystère de la chambre jaune, Gaston Leroux
Le Ruban moucheté, Conan Doyle
Imaginez un récit qui contienne ces trois intrigues en même temps. (voir le texte d’Isaac Asimov).

PUISQUE LE JUSTE EST DANS L ABIME / HUGO

Puisque le juste est dans l'abîme,
Puisqu'on donne le sceptre au crime,
Puisque tous les droits sont trahis,
Puisque les plus fiers restent mornes,
Puisqu'on affiche au coin des bornes
Le déshonneur de mon pays ;

Ô République de nos pères,
Grand Panthéon plein de lumières,
Dôme d'or dans le libre azur,
Temple des ombres immortelles,
Puisqu'on vient avec des échelles
Coller l'empire sur ton mur ;

Puisque toute âme est affaiblie,
Puisqu'on rampe, puisqu'on oublie
Le vrai, le pur, le grand, le beau,
Les yeux indignés de l'histoire,
L'honneur, la loi, le droit, la gloire,
Et ceux qui sont dans le tombeau ;

Je t'aime, exil ! douleur, je t'aime !
Tristesse, sois mon diadème !
Je t'aime, altière pauvreté !
J'aime ma porte aux vents battue.
J'aime le deuil, grave statue
Qui vient s'asseoir à mon côté.

J'aime le malheur qui m'éprouve,
Et cette ombre où je vous retrouve,
Ô vous à qui mon coeur sourit,
Dignité, foi, vertu voilée,
Toi, liberté, fière exilée,
Et toi, dévouement, grand proscrit !

J'aime cette île solitaire,
Jersey, que la libre Angleterre
Couvre de son vieux pavillon,
L'eau noire, par moments accrue,
Le navire, errante charrue,
Le flot, mystérieux sillon.

J'aime ta mouette, ô mer profonde,
Qui secoue en perles ton onde
Sur son aile aux fauves couleurs,
Plonge dans les lames géantes,
Et sort de ces gueules béantes
Comme l'âme sort des douleurs.

J'aime la roche solennelle
D'où j'entends la plainte éternelle,
Sans trêve comme le remords,
Toujours renaissant dans les ombres,
Des vagues sur les écueils sombres,
Des mères sur leurs enfants morts.

Victor HUGO, Les Châtiments, 1853.

En observant les reprises qui structurent le poème, étudiez précisément les procédés qui construisent le poème en deux parties.
Etudiez la ponctuation et précisez si ces deux parties sont reliées syntaxiquement.
Relevez un chiasme dans le poème, et analysez-le.
Enonciation : Montrez que le poème oppose deux pronoms. Qui désignent-ils? Qu’est-ce qui les oppose ?
Relevez les interlocuteurs du poète (identifiez un procédé littéraire). Quel est celui qui paraît le plus important, le plus invoqué? Pourquoi?
Etudiez le lyrisme en définissant les sentiments exprimés.
Quels autres procédés littéraires reconnaissez-vous dans le poème? Analysez leurs effets.
Analysez la chute du poème.
Correction en ligne à l’adresse suivante : http://membres.multimania.fr/jccau/ressourc/hugo/extraits/ext3.htm

Lisez sur cette page les trois versions du poème avec les indices surlignés.

mercredi 25 janvier 2012

LETTRES DU VOYANT / RIMBAUD

Rimbaud
Lettre à Georges Izambard.
Monsieur Georges Isambart, professeur
27, rue de l'Abbaye-des-champs, à Douai, Nord.
Charleville, 13 mai 1871.
Cher Monsieur !
Vous revoilà professeur. On se doit à la Société, m'avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants: vous roulez dans la bonne ornière. − Moi aussi, je suis le principe: je me fais cyniquement entretenir; je déterre d'anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en parole, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. − Stat mater dolorosa, dum pendet filius. − Je me dois à la Société, c'est juste, − et j'ai raison. − Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd'hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire, − pardon! − le prouve ! Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n'a rien fait, n'ayant voulu rien faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j'espère, − bien d'autres espèrent la même chose, − je verrai dans votre principe la poésie objective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez !
Maintenant, je m'encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète.
Je est un autre.
Vous n'êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C'est de la fantaisie, toujours. − Mais, je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni − trop − de la pensée :
(Rimbaud a recopié ici l’un de ses poèmes).
Ça ne veut pas rien dire. − RÉPONDEZ-MOI : chez M. Deverrière, pour A. R.

Que reproche Rimbaud à son ancien professeur ?
Quelle différence Rimbaud fait-il entre poésie « subjective » et poésie « objective » dans le premier paragraphe de cette lettre ?



Lettre à Paul Demeny.
− Voici de la prose sur l'avenir de la poésie −
La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière ; il cherche son âme, il l'inspecte, il la tente, l'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver.
Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, − et le suprême Savant ! − Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !
Donc le poète est vraiment voleur de feu.
Il est chargé de l'humanité; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu'il rapporte de là-bas a forme, il donne forme : si c'est informe, il donne de l'informe.
Trouver une langue ; (Du reste, toute parole étant idée, le temps d'un langage universel viendra ! il faut être académicien, − plus mort qu'un fossile, − pour parfaire un dictionnaire, de quelque langue que ce soit.) Cette langue sera de l'âme pour l'âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs de la pensée accrochant la pensée et tirant. Le poète définirait la quantité d'inconnu s'éveillant en son temps dans l'âme universelle.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, jusqu'ici abominable, − lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? − Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Les premiers romantiques ont été voyants sans trop bien s'en rendre compte. Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : Les Misérables sont un vrai poème.
Inspecter l'invisible et entendre l'inouï étant autre chose que reprendre l'esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu.

Soulignez dans ces deux lettres les termes appartenant au champ lexical du regard.
Imaginez le poème de Rimbaud.
Comme Rimbaud, écrivez la lettre d’un élève à son professeur de français, « de la prose sur l'avenir de la poésie », dans laquelle il lui décrit la poésie qu’il veut écrire et le poète qu’il veut devenir.

MOESTA ET ERRABUNDA / BAUDELAIRE

Moesta et errabunda (Triste et vagabonde), poème de Charles BAUDELAIRE, Les Fleurs du Mal, 1857
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir océan de l'immonde cité,
Vers un autre océan où la splendeur éclate,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginité ?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !
Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?
Comme vous êtes loin, paradis parfumé,
Où sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
Où tout ce que l'on aime est digne d'être aimé,
Où dans la volupté pure le coeur se noie !
Comme vous êtes loin, paradis parfumé !
Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,
L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il déjà plus loin que l'Inde et que la Chine ?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs ?
1. Comment sont disposées les rimes dans ce poème ?
2. Comment Baudelaire a-t-il construit son poème ?
3. Relevez les mots appartenant au champ lexical du mal-être, puis à celui du bonheur.
4. « Loin du noir océan de l'immonde cité » : quel procédé est utilisé ici ? Quel est son effet ?
5. Quel procédé est utilisé dans la strophe n°2 pour décrire la mer ?
6. « Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate ! » : quel procédé est utilisé ici ? Quel est son effet ?
7. Relevez un chiasme dans l’une des trois premières strophes et analysez son effet.
8. Analysez l’énonciation dans la strophe n°1, puis dans la strophe n°4. Quelle évolution observez-vous ?
9. Quel procédé est utilisé dans la strophe n°4 ? Analysez son effet.
10. Rapprochez la strophe n°4 d’un autre poème de Baudelaire.
11. Quel procédé est utilisé dans la strophe n°5 ? Analysez son effet.
12. Quel mot est le plus répété dans les trois dernières strophes ? Quels sont les deux sens que l’auteur lui donne ?
13. En quoi ce poème est-il lyrique ? Quels sentiments le poète exprime-t-il ?
14. Dans la dernière strophe, quelles expressions désignent la parole poétique ?

dimanche 15 janvier 2012

IL PARAIT / LE CORRE

Il paraît… (Hervé le Corre)
Il paraît que lorsqu’il est entré dans le bar il a dit bonjour et que personne ne lui a répondu, peut-être à cause du bruit que faisait la télé rediffusant un match de la coupe d’Afrique, et qu’il est allé s’installer à une table près de la fenêtre, à côté des joueurs de cartes qui fumaient et buvaient du thé et parlaient fort et riaient parfois bruyamment. Il y avait d’autres tables libres dans la salle, mais il s’est dirigé droit vers ce coin-là, pour s’y asseoir lourdement, l’air fatigué, emmitouflé dans une parka, le menton mangé par une écharpe verte qu’il n’a pas dénouée.
Il faisait froid ce jour-là. On s’attendait dans la semaine à une flambée de l’épidémie de grippe dans la région. D’où, peut-être, l’écharpe verte, et l’air fourbu de l’homme. Et la voix enrouée avec laquelle il a commandé un grand café.
Il paraît qu’il ne regardait rien, ses grands yeux en amande demeuraient vides de toute expression ou bien erraient sur les gens et les choses sans jamais s’y poser vraiment, même pas sur la partie de cartes qui se déroulait à deux ou trois mètres de lui. Souvent, il portait la main à son cœur, tâtant quelque chose à travers l’épaisseur de son vêtement, comme quand on s’assure qu’on a bien ses papiers sur soi, le portefeuille bien à sa place dans la poche intérieure.
Il paraît que des hommes comme lui, seuls et tristes, on en voit beaucoup dans ce quartier de la ville où vivent de nombreux hommes seuls, et souvent tristes. Et misérables, et venus de misères plus grandes encore, écrasées de soleil, étouffées de poussière rouge, au bout de chemins tracés par des pieds nus dans la terre sèche. Des misères qui tuent bien plus que les massacres, pires que des flopées d’enfants-kalach’ lâchés dans les rues. Des misères qui jettent les hommes au fond du puits à sec pour y creuser sans fin.
On voit ça sur nos écrans couleurs, de temps en temps, et on a pitié, et on se demande comment c’est possible ces choses-là, pauvres gens, pauvres gens. Parfois on envoie de l’argent quand il y a trop de morts, quand les misères débordent, quand elles crient trop fort.
Il s’est levé lentement et il est resté debout un moment, immobile, statue effarée, et l’on a pu voir alors qu’il était grand, bien plus qu’on ne l’avait remarqué à son arrivée, puis il a plongé la main dans sa parka et en a tiré un grand couteau, une sorte de machette dont la lame, au tranchant fraîchement affûté, jetait un éclat blanc et froid, puis il a marché vers l’un des joueurs de cartes, un type vêtu d’un impeccable costume anthracite et d’une chemise bouton d’or à cravate bleue, un de ces hommes à l’élégance tapageuse, des bagues à tous les doigts, sur le passage desquels on se retourne.
Il paraît qu’il a prononcé un mot que personne n’a compris à part l’élégant qui a levé vers lui des yeux remplis d’effroi avant que ne s’abatte sur sa nuque la lame capable de trancher net, d’un seul coup, le tronc d’un jeune arbre, et que ne roule sur la table, au milieu des cartes, des jetons multicolores, des cris des partenaires aspergés de sang, la tête grimaçante qui a fini par tomber au sol parmi les chaises renversées.
Il a poussé de la pointe du pied le corps moignon qui a basculé par terre et il s’est assis à une table, son arme posée devant lui.
Il paraît qu’appuyé calmement au dossier de son siège, il a dévisagé alors les trois types encore présents qui n’avaient pas fui comme les autres dans la rue en hurlant, il a planté dans leurs yeux exorbités de terreur ses yeux en amande, si doux, aux longs cils recourbés, comme on installe dans un vase un bouquet de fleurs. À ce moment les trois types ont cru que leurs dernières minutes étaient arrivées et ils ont recommandé leur âme à Dieu sans pouvoir s’empêcher de regarder la tête coupée posée sur une joue, les yeux ouverts, et le corps affalé sous une table dans son beau costume anthracite.
Le patron gardait dans son office un fusil toujours chargé mais il n’a pas osé aller le chercher, ou il n’y a pas pensé, il ne le sait sans doute pas lui-même.
Il paraît qu’il n’a pas bougé jusqu’à l’arrivée de la police, quelques minutes plus tard. Il n’a pas cherché à fuir, il n’a menacé personne. Il n’a eu aucun regard pour l’homme qu’il avait tué. Quand les policiers sont entrés, il s’est levé, ce qui a eu pour effet de les rendre encore plus nerveux qu’ils ne le sont d’habitude pendant ce genre d’intervention, et ils ont braqué sur lui leurs armes et ils se sont approchés de lui courbés comme à la guerre avant de le jeter au sol, la bouche d’un canon de fusil collée sur le crâne.
Il paraît qu’ils l’ont appelé Mamadou ou Bamboula, mais ce n’était pas son vrai nom. Son vrai nom on l’a su ensuite, dès qu’on le lui a demandé, mais on ne l’a sans doute pas cru, car il n’avait pas de papiers.
Il paraît qu’ensuite il a répondu à toutes leurs questions sans réticence, d’une voix égale, sur un ton respectueux mais las, tellement las que les flics, à qui on ne la fait pas, accoutumés à toutes sortes de comédies et dissimulations, endurcis comme ces terres mortes sur lesquelles le ciel ne se donne plus la peine de pleurer, les flics ont commencé à parler moins fort à cet assassin mélancolique qui leur contait doucement des crimes bien plus affreux encore.
Il paraît qu’il venait d’un village que le désert commençait à ingérer avec la lenteur d’un serpent qui désarticule sa gueule pour gober une proie. Des enfants jouaient là-bas dans la poussière, des femmes ondulaient dans les tremblements de la chaleur pour aller chercher au puits une eau terreuse, des hommes harassés cassaient leurs houes sur des cailloux brûlants. Des vautours planaient dans le ciel aveuglant, sans cesse, sans fin.
Les anciens demeuraient à l’ombre chiche des arbres maigres et disaient des prières pour que la pluie vienne, et parlaient d’un temps où l’on pouvait se baigner dans la rivière où se perd aujourd’hui la piste du nord, et racontaient aux plus jeunes des légendes de prairies et d’antilopes.
Il paraît que les jeunes hommes ne voulaient point croire à ces contes et rêvaient, la nuit, dans leur case, aux grandes villes de France, construites au bord de fleuves jamais taris, à leurs lumières capables d’éteindre les étoiles, aux amis ou cousins qui avaient pu arriver là-bas et ne voulaient pas revenir tant que fortune ne serait pas faite.
Et les jeunes hommes restaient longtemps éveillés, près de leur femme, dans l’illumination de ce songe, paraît-il.
Il paraît qu’un jour une méchante toux a pris la poitrine osseuse des plus petits et qu’il a fallu les mener jusqu’au dispensaire. Une dizaine de petits dont certains étaient encore sur le dos de leur mère. Une très méchante toux.
Le dispensaire n’avait rien. L’infirmier passait une fois par semaine avec une voiture et il vous regardait les yeux, la bouche, il écoutait votre cœur et il demandait si tout le monde allait bien et il disait que tout irait bien. Parfois, il apportait des médicaments.
Il paraît que ce jour-là il avait du sirop qu’il avait fait venir de France par un cousin à lui qui était pharmacien. Les enfants ont bu de son sirop, les parents ont rapporté deux ou trois bouteilles au village pour soigner les enfants.
Mais les enfants pleuraient, ne voulaient pas boire. On les a forcés, il fallait qu’ils guérissent. Souvent, les médicaments ça n’a pas bon goût.
Les enfants sont morts deux jours plus tard.
Il paraît que ce n’était pas du sirop. Pourtant, la boite, et la bouteille, et toutes les explications écrites dessus.
Il paraît que c’était de l’antigel. Ils mettent ça dans les voitures parce qu’il paraît que dans certains pays même les voitures ont froid.
Grande douleur. Immense colère. Les anciens ont prié les dieux chasseurs, ont invoqué les fauves de naguère pour qu’ils viennent rôder encore autour des cases et écoutent les malédictions qu’on leur donnerait à porter.
Il paraît qu’il a été facile de retrouver le cousin pharmacien. Il vendait des médicaments vraiment pas chers. Fourmi du grand trafic.
Il paraît que le village a désigné le plus sage et le plus valeureux pour aller là-bas et faire justice et que tout le monde a donné de l’argent pour payer le passeur.
Il paraît qu’il lui a fallu deux mois pour arriver.
Quand il a eu terminé son récit, il paraît que l’assassin s’est mis à pleurer. Il a dit que c’était de joie, par le devoir accompli.
Une enquête sur la mort des enfants sera menée, paraît-il.

jeudi 12 janvier 2012

AFFAIRE DU 7 RUE DU M / STEINBECK

L’Affaire du 7, rue du M… - John Steinbeck (1902-1968). (Traduction de Denise Baye)
J'avais espéré rester à l'abri de la curiosité du public à propos de ces curieux événements qui m'ont causé tant de souci le mois dernier. Je savais naturellement qu'on en jasait dans le voisinage. J'avais même eu connaissance de quelques déformations fantaisistes qui avaient couru tout le quartier et qui, je m'empresse de le dire, n'avaient aucun rapport avec la réalité.
Pourtant mon désir de garder le secret sur ma vie privée fut anéanti pas plus tard qu'hier par deux journalistes qui m’assurèrent que l'histoire (ou plutôt une certaine histoire) avait franchi les limites de mon arrondissement. Devant la menace de cette publicité, je pense que le mieux est de donner un compte rendu exact et sans commentaires des événements qui se sont déroulés au 7 de la rue de M... afin qu'on n'ajoute pas quelques bêtises à des faits déjà bizarres en eux-mêmes et que le public puisse juger par lui-même de la situation.
Au début de l'été, j'emmenai ma famille à Paris et nous nous installâmes dans une jolie petite maison, 7, rue de M..., qui avait été jadis l'écurie d'une grande demeure sise à côté. L'ensemble de la propriété appartient à une noble famille française qui en habite une partie. Cette famille est si ancienne et de noblesse si authentique, qu'elle considère que les Bourbons n'ont aucun droit sur le trône de France. Dans cette jolie petite écurie aménagée en trois étages au-dessus d'une cour joliment pavée, j'installai ma famille, c'est-à-dire ma femme, mes trois enfants (deux petits garçons et une fille plus âgée) et bien entendu moi-même. En plus de la concierge attachée à la maison, les domestiques étaient d'excellentes cuisinières françaises, une femme de chambre espagnole et ma propre secrétaire, une Suissesse dont les capacités et les ambitions étaient égalent à la moralité. Tel était notre petit groupe familial quand se produisirent les événements que je vais vous relater.
* S'il faut un responsable dans cette affaire, je suis bien obligé de reconnaître - je ne peux cependant l'en blâmer- que mon plus jeune fils John a joué ce rôle. Il vient d'avoir huit ans, c'est un enfant plein de vivacité et d'une beauté singulière malgré ses dents qui avancent un peu.
Ces derniers temps, ce jeune homme s'est adonné - jusqu'à en devenir fanatique- à cette coutume américaine, la gomme à claquer, le bubble-gum. Aussi l'un des plus plaisants aspects de ce début d'été à Paris fut que John avait oublié d'importer cette atroce substance. Le langage de l'enfant devint donc clair et aisé tandis que ses yeux perdaient leur éclat hypnotisé.
Hélas ! cette situation délicieuse ne devait pas durer. De vieux amis qui voyageaient en Europe firent cadeau à l'enfant de toute une provision de cet horrible chewing-gum, pensant ainsi lui faire plaisir. Si bien que nous nous retrouvâmes dans la même situation. Ses paroles traversaient de nouveau un épais bouchon de chewing-gum pour sortir avec un bruit de siphon. Ses mâchoires, perpétuellement en mouvement, donnaient à son visage une expression d'agonie tandis que ses yeux avaient le regard d'un porc que l'on égorge. Etant donné que je ne veux pas inhiber mes enfants, je me résignai à passer un été moins plaisant que je n'avais d'abord espéré.
* Mais il m'arrive de ne pas suivre ma règle habituelle de laisser-faire. C'est ainsi que lorsque je travaille à un livre, une pièce ou un essai, c'est-à-dire quand je suis obligé de me concentrer au maximum, je suis enclin à établir des règles tyranniques pour préserver mon propre confort et mon efficacité. L'une d'elles est qu'on ne doit pas mâcher de chewing-gum quand je me concentre. John a parfaitement compris cette règle qu'il accepte comme une loi de la nature et dont il ne se plaint pas, pas plus qu'il n'essaie d'y échapper. C'est son plaisir et ma détente quand il vient de temps en temps dans mon bureau s'asseoir tranquillement à côté de moi. Il sait qu'il doit rester silencieux et quand il est resté aussi longtemps que le lui permet son tempérament, il s'en va sans bruit, nous laissant tous deux enrichis par cette association sans paroles.
Il y a deux semaines, à la fin de l'après-midi, j'étais assis à mon bureau quand, à mon grand étonnement et à mon chagrin, j'entendis le " plop " bien connu d'une bulle de bubble-gum en train de crever. Je regardai sévèrement mon rejeton et le vis en train de mâcher. Ses joues étaient rouges de confusion, et leurs muscles rigides.
« Tu connais la règle », dis-je froidement. A mon grand étonnement, ses yeux s'emplirent de larmes et, tandis que ses mâchoires continuaient à mastiquer violemment, sa voix pâteuse se fraya un chemin à travers l'énorme morceau de chewing-gum ballon qui se trouvait dans sa bouche.
« Ce n'est pas moi! s'écria-t-il.
- Que veux-tu me dire par ce n'est pas moi ? demandai-je furieux. Je t'ai entendu distinctement et maintenant je te vois distinctement. »
- Oh ! père, gémit-il. Ce n'est vraiment pas moi. Je ne mâche pas, père, ça me mâche. "
* Je le considérai attentivement pendant un moment. C'est un enfant loyal qui ne se permet de mentir que lorsqu'il y est forcé. J'eus l'horrible pensée qu'enfin le bubble-gum avait eu raison de lui et que mon fils était devenu fou. S'il en était ainsi, mieux valait employer la douceur. Tranquillement, je tendis la main vers lui. " Donne-le-moi ", dis-je gentiment.
Mon enfant essaya virilement de dégager ses mâchoires du chewing-gum.
" Il ne veut pas me laisser faire, bredouilla-t-il.
- Ouvre ", dis-je et, glissant mes doigts dans sa bouche, je saisis un gros morceau de chewing-gum.
Après une véritable lutte où mes doigts glissèrent plus d'une fois, je réussis à le tirer et à déposer l'ignoble boulette sur mon bureau, au-dessus d'une pile de papier-machine blanc.
Pendant un instant, la chose parut frémir puis, lentement, elle se mit à onduler, à se gonfler et à se rétracter comme si on la mâchait tandis que mon fils et moi-même la regardions avec des yeux exorbités.
Un long moment, nous l'observâmes tandis que je m'efforçais de trouver quelque explication. Ou je rêvais ou bien quelque principe jusqu'ici inconnu s'était installé dans le chewing-gum mouvant posé sur mon bureau. Je ne suis pas dénué d'intelligence ; tandis que j'examinais l'indécente petite chose, une centaine de pensées et de lueurs de compréhension me vinrent à l'esprit.
Je demandai enfin " Depuis combien de temps te mâche-t-elle ?
- Depuis la nuit dernière, répondit-il.
- Et quand as-tu remarqué pour la première fois cette... tendance de sa part ? "
Il me parla avec, une candeur parfaite.
* " Je vous demanderai de me croire, père, dit-il. La nuit dernière, avant de m'endormir, je le mis, comme d'habitude, sous mon oreiller. Dans la nuit je m'éveillai et découvris qu'il était dans ma bouche. Je le remis sous mon oreiller et ce matin il était encore dans ma bouche et ne bougeait pas. Pourtant, quand je fus tout à fait réveillé, il se mit à bouger légèrement et peu après je me rendis compte que je n'étais plus maître de ce chewing-gum. Il n'en faisait qu'à sa tête. J'essayai de l'enlever, père, mais je n'y parvins pas. Vous-même, avec toute votre force, vous avez vu combien c'était difficile de l'arracher. Je suis venu à votre bureau pour attendre que vous soyez libre et vous faire part de mes difficultés. Oh ! papa, que s’est-il passé, à votre avis ? "
Cette espèce de cancer retenait toute mon attention.
« Laisse-moi réfléchir, dis-je. C'est quelque chose qui sort un peu de l'ordinaire et je crois qu'on ne pourra s'en débarrasser sans étudier d'abord la question. «
Tandis que je parlais, un changement se produisit dans le chewing-gum. Il cessa ses mouvements masticatoires et parut se reposer un instant puis, avec le mouvement fluctuant des animaux monocellulaires, le chewing-gum glissa sur mon bureau et se dirigea droit vers mon fils. Un moment, je fus frappé de stupeur et je mis longtemps pour comprendre son intention.
La chose tomba sur son genou et grimpa d'une façon horrible sur le devant de sa chemise. C'est alors que je compris. Elle essayait de rentrer dans sa bouche. John la regardait venir d'en bas et était paralysé par la peur.
" Arrête ! " criai-je car je me rendais compte que mon fils était en danger et, en de pareils moments, je suis capable de violence et presque de meurtre. Je saisis le monstre, l'arrachai de son menton et, quittant vivement mon bureau, entrai dans le salon, ouvris une fenêtre et jetai la chose au milieu de la circulation intense de la rue de M...
Je pense qu'il est du devoir des parents d'empêcher, chaque fois que c'est possible, toutes les choses qui peuvent causer aux enfants des cauchemars et des traumatismes. Je retournai dans mon bureau et trouvai John là où je l'avais laissé. Il était assis, le regard vague, un pli soucieux entre ses sourcils.
* "Fils, lui dis-je, toi et moi venons d'être témoins de quelque chose qu'il nous serait très difficile de décrire aux autres avec succès. Imagine la scène si nous racontions cette histoire aux autres membres de la famille. Je crois bien que tout le monde se moquerait de nous dans la maison.
- Oui, père, dit-il passivement.
- C'est pourquoi je te demande, mon fils, d'enfouir toute cette histoire dans ta mémoire et de ne jamais en parler à personne de ta vie. Je ferai de même. "
J'attendis sa réponse et comme celle-ci ne venait pas, je lui jetai un coup d'œil et vis son visage ravagé par la terreur. Je me tournai en direction de son regard. Sous la porte se glissait ce qui semblait être une feuille de papier et qui, une fois dans la pièce, devint une boulette grise. Ça mâchait et ça bougeait sur le tapis. Au bout d'un moment, ça se mit à avancer, d'une lente progression de pseudopode, vers mon fils.
Luttant contre la panique, je me précipitai sur la boulette. Je l'attrapai et la jetai sur mon bureau ; puis, saisissant une masse d'arme africaine qui était accrochée parmi d'autres trophées sur le mur, je frappai le chewing-gum de ce terrible instrument orné de cuivre jusqu'à en perdre le souffle et jusqu'à ce que celui-ci eût l'air d'un morceau de plastique déchiré.
Au moment où je me reprenais, il parut se rassembler, se mastiqua très rapidement quelques instants comme s'il se riait de mon impuissance, puis, inexorablement, il s'avança vers mon fils qui, cette fois-ci, se blottit dans un coin en poussant des cris de terreur.
* Un froid glacial m'envahit. Je ramassai la chose répugnante, l'enveloppai dans mon mouchoir, sortis de la maison, marchai vers la Seine qui n'était qu'à quelques rues de là et jetai le mouchoir dans le courant.
Je passai une bonne partie de l'après-midi à apaiser mon fils et à essayer de le rassurer en lui disant qu'il n'avait plus besoin d'avoir peur. Mais il était tellement nerveux que je dus lui donner un sédatif pour le faire dormir cette nuit-là tandis que ma femme insistait pour que j'appelle un docteur. Je n'osai pas lui dire pourquoi je n'obéissais pas à ses désirs.
Je fus réveillé (et toute la maisonnée le fut aussi) par un cri de terreur étouffé qui venait de la chambre des enfants et qui retentit dans la nuit. Je dégringolai l'escalier quatre à quatre, me précipitai dans la chambre tout en allumant la lumière. John pleurait, assis dans son lit, tandis que ses doigts s'enfonçaient dans sa bouche à demi ouverte et qui ne cessait de mastiquer d'une façon horrible. Je regardai et vis une bulle apparaître entre ses doigts et éclater avec un " plop" mouillé.
Comment pouvions-nous garder notre secret maintenant ? Je dus tout expliquer mais, quand le bubble-gum fut fixé sur une planche à pain avec le pic à glace, l'explication fut plus facile à donner que je ne l'aurais cru. Et je suis fier du réconfort et de l'aide qui me furent apportés. Il n'y a pas de force plus grande que celle de la famille. Seule notre cuisinière française refusa d'y croire même quand elle l'eut vu. Ce n'était pas raisonnable. La femme de chambre espagnole demanda et paya un exorcisme à un prêtre de la paroisse. Ce pauvre homme, après deux heures d'efforts épuisants, déclara que cela concernait plus l'estomac que l'âme.
* Pendant deux semaines le monstre nous assiégea. Nous le brûlâmes dans le feu, le faisant grésiller dans les flammes bleues et se fondre dans les cendres en un magma malodorant. Dans la nuit, il s'introduisait par la serrure dans la chambre des enfants, laissant sur la porte une traînée de cendres et nous fûmes encore réveillés par les hurlements de John.
Désespéré, j'allai loin dans la campagne et le jetai loin de l'auto. Il était revenu avant le matin. Apparemment il avait rampé jusqu'à l'autoroute et s'était placé au milieu des voitures allant vers Paris jusqu'à ce qu'il fût ramassé par un pneu de camion. Quand nous l'ôtâmes de la bouche de John, il avait encore sur lui des marques de pneu Michelin.
La fatigue et un sentiment d'impuissance prirent le dessus. Après avoir essayé toutes les méthodes pour perdre ou détruire le chewing-gum, je le plaçai enfin sous une cloche de verre dont je me servais habituellement pour couvrir mon microscope. Je m'effondrai dans un fauteuil pour le contempler de mes yeux las et défaits. John dormait sous l'influence de sédatifs, rassuré parce que je lui avais promis de ne pas quitter la Chose des yeux.
J'allumai une pipe et m'installai pour la surveiller. A l'intérieur de la cloche, la tumeur grise cherchait à s'échapper de sa prison. De temps en temps, elle s'arrêtait et faisait une bulle dans ma direction. Je pouvais sentir la haine qu'elle me portait. Malgré ma lassitude, mon esprit glissa vers une analyse que je n'avais pu faire jusqu'ici.
Soudain, toute la situation m'apparut clairement. La magie de la vie s'était créée dans le chewing-gum parce que celui-ci était en contact constant avec la douce vie de mon fils. Et en même temps que la vie était apparue l'intelligence... non l'intelligence ouverte et virile de mon garçon, mais une astuce malveillante et calculatrice.
Comment en serait-il autrement? L'intelligence sans âme est nécessairement mauvaise. Le chewing-gum n'avait rien absorbé de l'âme de John.
* Très bien, me dis-je, maintenant que nous possédons une hypothèse quant à son origine, considérons sa nature. Que pense-t-il ? Que veut-il ? De quoi a-t-il besoin ? Mon esprit bondissait comme un chien de chasse. Il a besoin de son hôte et veut revenir à lui, à mon fils. Il veut être mâché. Il doit être mâché pour survivre.
Le chewing-gum essayait de glisser un mince pseudopode sous le rebord de la lourde cloche de verre, réussissant à soulever de quelques millimètres la cloche tout entière. Je ris en le remettant en place. Je ris en proie à un sentiment de triomphe presque insensé. J'avais la réponse.
Dans la salle à manger, je me procurai une assiette de plastique transparent dont ma femme avait acheté une douzaine pour nos pique-niques à la campagne Je retournai la cloche et, m'assurant que le monstre était au fond, j'en enduisis le bord d'un épais ciment plastifié garanti à l'épreuve de l'eau, de l'alcool et des acides. Je fixai l'assiette sur l'ouverture et la maintins jusqu'à ce que la colle soit prise et que l'assiette soit attachée au verre. J'avais ainsi un récipient hermétique. Enfin je remis la cloche bien droite et approchai la lampe afin de ne pas perdre un mouvement de mon prisonnier.
Il chercha tout autour un moyen de s'échapper. Puis il me fit face et fit, très rapidement, de nombreuses bulles. Je pouvais entendre les petits plops éclater à travers le verre.
- Je t'ai, ma beauté, m'écriai-je. Je t'ai enfin !
C'était il y a une semaine et depuis je n'ai jamais abandonné la cloche du regard, ne tournant la tête que pour accepter une tasse de café. Quand je vais à la salle de bain, ma femme me remplace.
Je peux maintenant donner les nouvelles pleines d'espoir que voici.
Le premier jour et la première nuit, le chewing-gum essaya par tous les moyens de s'échapper. Puis, durant un jour et une nuit, il parut agité et nerveux comme s'il se rendait compte pour la première fois de sa fâcheuse position. Le troisième jour, il recommença ses mâchonnements, plus violemment cette fois comme s'il était mâché par un fanatique du base-ball. Le quatrième jour il commença à s'affaiblir et j'observai avec joie une sorte de dessèchement sur sa surface autrefois lisse et brillante.
J'en suis maintenant au septième jour et je crois que c'est la fin. Le chewing-gum est immobile au centre de l'assiette. Par moments, il se gonfle et se dégonfle. Il est devenu d'un vilain jaune malsain. Aujourd'hui, quand mon fils est entré un instant, il a bondi dans son excitation puis a paru se rendre compte de son impuissance et est retombé sur l'assiette. Je crois qu'il mourra cette nuit et, alors seulement, je creuserai un trou profond dans le jardin, y déposerai la cloche scellée, la recouvrirai et planterai des géraniums dessus.
J'espère que ce court récit coupera court à ces histoires idiotes qui se sont répandues dans le voisinage.

PREMIERE MACHINE A TEMPS / BROWN

La première machine à temps (F. Brown) - 1958, traduit de l’américain par Jean Sendy.

- Messieurs, dit le Dr Grainger d’une voix solennelle, voici la première machine à traverser le temps, la première Machine à Temps.
Ses trois amis écarquillèrent les yeux devant la machine.
Celle-ci était constituée d’une boîte cubique d’une quinzaine de centimètres de côté, pourvue de plusieurs cadrans et d’une manette.
— Il suffit de la prendre à la main, dit le Dr Grainger, de mettre les aiguilles des cadrans sur la date désirée, et d’abaisser la manette. Un point, c’est tout.

Smedley, l’un des trois amis du savant, tendit la main, prit la boîte, la souleva et en examina l’extérieur :
— Et cela marche vraiment? demanda-t-il.
— J’ai fait un premier essai, répondit le savant. J’ai réglé les cadrans sur la veille du jour de l’expérience, et j’ai abaissé la manette. Je me suis alors vu — j’ai vu mon propre dos — sortant de la pièce. Ça m’a fait un très curieux effet.
— Et que se serait-il passé si vous aviez couru vers la porte, pour vous botter les fesses?
Le Dr Grainger éclata de rire:
— Je n’aurais peut-être pas pu, puisque cela aurait modifié le passé. C’est le paradoxe classique de tout voyage dans le temps : que se passerait-il si quelqu’un remontait dans le passé pour y tuer son propre grand-père avant qu’il ait épousé grand-mère?

Smedley, la boîte toujours à la main, se reculait du groupe des trois autres. Il leur sourit :
— C’est exactement ce que je vais faire, dit-il. Pendant que vous discutiez, j’ai réglé les cadrans sur il y a soixante ans.
— Ne faites pas ça, Smedley! cria le Dr Grainger.
— N’essayez pas de me reprendre la boîte! dit Smedley, ou j’abaisse la manette tout de suite. Si vous me laissez le temps de parler, je vais vous expliquer ce que je veux faire.
Je connais le paradoxe, bien sûr, et il m’a toujours passionné, parce que j’ai toujours su que j’aurais tué mon grand-père si j’en avais eu la possibilité. Je le détestais. C’était une sombre brute, un ignoble individu qui a fait un enfer de la vie de ma grand-mère, et qui a empoisonné toute l’existence de mes parents. Votre machine à temps me donne l’occasion dont je rêve depuis que je suis en âge de comprendre.
Ayant dit, Smedley abaissa la manette.

………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………………
Il y eut comme une brume estompant soudain tout... puis Smedley apparut, dans un champ labouré. Il regarda autour de lui, mais s’orienta sans mal; s’il se trouvait bien à l’endroit où la maison du Dr Grainger serait un jour élevée, la ferme de son grand-père devait être à quinze cents mètres à peine, vers le sud. Smedley se mit en marche, à travers champs. Au passage il ramassa un morceau de bois qui pouvait faire un excellent gourdin.

Arrivé près de la ferme, il vit un jeune homme aux cheveux roux flamboyants qui fouettait un chien.
— Arrêtez! cria Smedley en courant vers l’homme.
— Occupe-toi de ce qui te regarde! lança l’homme, tout en continuant à frapper son chien.
Smedley leva, puis rabattit son gourdin.

Soixante ans plus tard, le Dr Grainger dit, d’une voix solennelle
— Messieurs, voici la première machine à traverser le temps, la première Machine à Temps.
Ses deux amis écarquillèrent les yeux devant la machine.
LES TEMPS COMPOSÉS
Pour conjuguer un verbe à un temps composé, on conjugue l’auxiliaire au temps simple correspondant et on ajoute le participe passé.

Pour conjuguer un verbe au …
je conjugue l’auxilliaire …
Plus-que-parfait
À l’imparfait
Passé composé
Au présent
Futur antérieur
Au futur
Passé antérieur
Au passé simple
Conditionnel passé
Au conditionnel présent


I -
1. Que se passe-t-il quand Smedley abaisse la manette?
2. Pourquoi le paysage a-t-il changé autour de Smedley quand il a abaissé la manette?
3. Qui est le "jeune homme" à la fin?
4. Comparer le début et la fin de cette nouvelle. Expliquer pourquoi elles sont différentes.

II – Conjuguez le verbe « tuer » en exprimant l'antériorité: indiquez entre parenthèses le temps utilisé.
1. Quand il ......................………………………........ (.….............…............ ) son grand-père, Smedley disparaît (................................ ).
2. Quand il .....................……………………........... (.........................…...... ) son grand-père, Smedley disparaîtra (................................).
3. Quand il ..........................……………………….... (.….............................. ) son grand-père, Smedley disparut (................................ ).


III – Conjuguez le verbe « retourner » en exprimant la condition: indiquez entre parenthèses le temps utilisé.
1. S’il abaisse (................................ ) la manette, Smedley ................................... (................................ ) dans le passé.

2. S'il abaissait (................................ ) la manette, Smedley ................................... (................................ ) dans le passé.

3. S'il avait abaissé (................................ ) la manette, Smedley ................................... (................................ ) dans le passé.

4. Relevez les verbes dans les phrases en gras et dites à quel temps ils sont conjugués.

IV – Imaginez : l’un des deux amis du Docteur Grainger prend la machine et voyage dans le temps… Racontez.

V - Réécriture : remplacez Smedley par "je" :

" Smedley apparut, dans un champ labouré. Il regarda autour de lui, mais s’orienta sans mal; s’il se trouvait bien à l’endroit où la maison du Dr Grainger serait un jour élevée, la ferme de son grand-père devait être à quinze cents mètres à peine, vers le sud. Smedley se mit en marche, à travers champs. Au passage il ramassa un morceau de bois qui pouvait faire un excellent gourdin."

mercredi 11 janvier 2012

LA PHRASE LA PLUS LONGUE / PROUST

Mais j’avais revu tantôt l’une, tantôt l’autre, des chambres que j’avais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres d’hiver où quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid qu’on se tresse avec les choses les plus disparates : un coin de l’oreiller, le haut des couvertures, un bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, qu’on finit par cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en s’y appuyant indéfiniment ; où, par un temps glacial, le plaisir qu’on goûte est de se sentir séparé du dehors (comme l’hirondelle de mer qui a son nid au fond d’un souterrain dans la chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la cheminée, on dort dans un grand manteau d’air chaud et fumeux, traversé des lueurs des tisons qui se rallument, sorte d’impalpable alcôve, de chaude caverne creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer et qui se sont refroidies ; – chambres d’été où l’on aime être uni à la nuit tiède, où le clair de lune appuyé aux volets entr’ouverts, jette jusqu’au pied du lit son échelle enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la brise à la pointe d’un rayon – ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même le premier soir je n’y avais pas été trop malheureux, et où les colonnettes qui soutenaient légèrement le plafond s’écartaient avec tant de grâce pour montrer et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et partiellement revêtue d’acajou, où, dès la première seconde, j’avais été intoxiqué moralement par l’odeur inconnue du vétiver, convaincu de l’hostilité des rideaux violets et de l’insolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut comme si je n’eusse pas été là ; – où une étrange et impitoyable glace à pieds quadrangulaires barrant obliquement un des angles de la pièce se creusait à vif dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui n’y était pas prévu ; – où ma pensée, s’efforçant pendant des heures de se disloquer, de s’étirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à remplir jusqu’en haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures nuits, tandis que j’étais étendu dans mon lit, les yeux levés, l’oreille anxieuse, la narine rétive, le coeur battant ; jusqu’à ce que l’habitude eût changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, l’odeur du vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond.

PRIERE A DIEU / VOLTAIRE

Prière à Dieu.
Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps: s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou en violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie: car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir.
Puissent tous les hommes se souvenir qu’ils sont frères! qu’ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes; comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l’industrie paisible! si les fléaux de la guerre sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l’instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu’à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.Voltaire, Traité sur la Tolérance

NOUS Y VOILA / FRED VARGAS

Nous y voilà, nous y sommes.
Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous avons chanté, dansé.
Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés. On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. Certes.
Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse). Sauvez-moi, ou crevez avec moi. Évidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille- récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés). S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde. Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être. A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.
Fred Vargas

EXPLIQUER UN TEXTE / PASCAL

Bruno Hongre
EXPLIQUER UN TEXTE
Expliquer un texte, c’est expliquer ce qu’il dit et montrer comment il le dit. L’un ne va pas sans l’autre.
• Ce qu’il dit : Un texte n’est jamais aussi évident qu’il en a l’air. Il ne suffit pas de dégager son sens global ou d’isoler ses thèmes principaux (ou ses champs lexicaux). Il faut préciser ses diverses significations, analyser les effets successifs qu’il produit, saisir les nuances qui le différencient des autres textes de même type.
• Comment il le dit : Un texte ne se réduit pas à ses significations, à son contenu, à son «message ». Pour faire passer ce message, en effet, il a été composé. Pour produire tel ou tel effet sur le lecteur, il a été travaillé. Il faut donc étudier comment le texte fonctionne, par quels moyens il agit, par quels traits de style il se révèle efficace. Bref, montrer sa spécificité de texte littéraire.
• L’un ne va pas sans l’autre.
Les deux approches vont de pair, car les moindres nuances de style correspondent à des nuances de la pensée. Les choix esthétiques de l’auteur sont liés à sa volonté de signification. Ainsi, l’étude attentive du fonctionnement d’une page permet seule de comprendre et de ressentir son sens profond. Et inversement, seule la saisie complète de ses significations permet de rendre compte de sa réussite artistique.
Ecrire un texte, c’est bien plus que s’exprimer : c’est l’art de signifier, de faire sentir, faire agir, faire rêver.
Expliquer un texte, c’est beaucoup plus que le « traduire » : c’est montrer comment il signifie, comment il fait sentir, agir, rêver…

UN EXEMPLE POUR BIEN COMPRENDRE
Plaçons nous dans la perspective d’un écrivain qui désire, par exemple, exprimer l’effroi de l’homme devant l’espace. Il peut simplement écrire :
L’espace est effrayant.
Voilà en effet ce qu’il « veut » dire. Mais en se relisant, il ne sera pas satisfait. Sa courte phrase n’est vraiment pas assez expressive. Pour rendre l’idée plus sensible, il peut par exemple introduire un pronom personnel intégrant les hommes à son point de vue, et mettre le verbe au présent :
L’espace nous effraie.
Nous sommes « impliqués », mais c’est encore un peu terne. Le mot espace demeure un peu abstrait : il faut sans doute préciser que c’est sa dimension concrète qui nous effraie et, tant qu’à faire, multiplier l’espace en le mettant au pluriel. Ce qui donne :
Les espaces infinis nous effraient.
L’auteur peut alors penser que l’être humain est souvent seul lorsqu’il contemple l’espace ; en tout cas, il ressent davantage sa solitude. D’où cette nuance :
Les espaces infinis m’effraient.
La disproportion entre l’infinité du ciel et la solitude du moi (réduit dans la phrase à un seul «m’») rend l’effroi plus crédible. De tout temps, le sujet humain a pu l’éprouver. De tout temps ? Voilà l’idée d’éternité qui vient à l’esprit de notre auteur, et lui permet d’enrichir encore sa formule :
L’éternité des espaces infinis m’effraie.
Le lecteur ressent déjà mieux la condition de l’être humain perdu dans une double infinité, celle de l’espace et celle du temps. L’homme interroge cet univers, mais rien –jamais– ne lui répond. C’est peut-être l’occasion d’introduire dans la phrase l’idée du silence de cet univers. L’auteur rature alors, et écrit :
Le silence éternel des espaces infinis m’effraie.
On voit bien la supériorité de cette formule sur celles qui précèdent : le silence, en effet, ce n’est pas seulement l’absence de bruit, c’est l’absence de parole, c’est l’absence de réponse. Le « silence éternel » implique une question éternelle, celle que pose l’être humain sur sa destinée dans cet univers. Cet univers, ces espaces, qui nous entourent de toutes parts. Pour concrétiser ce vaste environnement, l’auteur peut glisser au bon endroit un adjectif démonstratif, qui donne à la phrase sa facture définitive, que voici :
Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie.
L’auteur peut se réjouir. Cette phrase écrite à la première personne place le lecteur dans la position idéale pour qu’il éprouve un réel vertige : il lui semble voir ces espaces infinis se multiplier sous son regard, silencieusement. Cette impression d’extension est d’ailleurs soulignée par les allitérations (sept fois la consonne S ou Z : faites les liaisons en lisant) :
« Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. »
On peut observer que cette formule ne fait pas qu’exprimer une idée : elle la précise, elle la rend sensible à l’esprit du lecteur, elle la met en scène. La réduire à son sens initial l’aurait dénaturée, en ignorant tout le travail d’écriture de l’auteur pour mettre en valeur sa pensée. Cet auteur a un nom : il s’appelle Blaise Pascal.

Qu’il ait rédigé cette phrase en s’y reprenant à plusieurs reprises, comme nous avons feint de le faire, ou en un seul jet, cela n’a pas d’importance : il a bien utilisé tous les procédés que nous avons énumérés. À partir d’un thème commun, il a bien produit un maximum d’effets et de significations. Eh bien, ce chemin que l’auteur a suivi, nous devons le prendre en sens inverse. Étant donné le « produit fini » qu’est la phrase que nous avons sous les yeux, notre travail d’explication consistera à analyser ses divers procédés d’élaboration, pour mieux la « comprendre » et en mesurer la portée. La méthode consistera en un examen systématique des moyens d’expression et des effets qu’ils produisent (choix des termes évoquant un espace-temps doublement infini ; verbe au présent ; pronom personnel réduit à « m’ » ; place des mots ; rejet de l’effroi en fin de phrase ; agencement d’un bloc de termes évoquant l’univers en extension ; rôle des sonorités, etc.).
Le commentaire ne se limitera d’ailleurs pas à la phrase elle-même. La connaissance du contexte permettra d’en préciser encore la signification : il ne s’agit pas en effet d’un cri autobiographique de la part de Pascal. Si celui-ci a pu un jour éprouver ce vertige, sa foi en Dieu l’a définitivement rassuré. Mais il s’agit pour lui, dans son ouvrage (Les Pensées), de faire éprouver par le lecteur incroyant la solitude de l’homme dans l’univers, pour l’ébranler, et l’amener à s’interroger sur l’existence de Dieu. On comprend mieux, dès lors, pourquoi Pascal a travaillé à ce point sa formule. Il veut être efficace et, d’ailleurs, on lui a reproché l’aspect trop calculé de sa phrase. Mais c’est là sa liberté d’auteur. Celle du lecteur, ce sera justement de savoir déjouer les pièges de l’auteur. D’où l’utilité de l’explication de texte.

UN BOUQUET DE FLEURS FROISSEES

“Le bouquet de fleurs froissées”, par Chantal Thomas – (Télérama n° 3181)
"Il faut savoir donner. C'est le secret du bonheur", disait Anatole France.
Pour fêter l'entrée dans l'année 2011, "Télérama" a proposé à sept auteurs d'imaginer un texte sur le thème du don.

Elisa avait toujours détesté Noël. Les fêtes de fin d'année, oui, elle aimait bien. Elles indiquaient au moins que Noël était passé. A Noël, la déprimait l'absence d'allégresse autour d'elle, dans sa famille, dans la ville, dans tout le pays. Si c'était à ce point important, si réellement le fils de Dieu était né cette nuit-là et né pour nous sauver, si on y croyait vraiment, alors on était loin de fêter l'événement à sa juste mesure - dans sa folle démesure. Agenouillée près du sapin, elle disposait sagement sous une crèche de papier argent les petites figurines peintes. Marie et Joseph, les animaux, les Rois mages, puis, dans le centre demeuré vide, en dernier, à demi nu, rose et or sur la paille, l'Enfant Jésus. A cet instant elle aurait voulu que la joie fuse, qu'un chant monte en elle, qu'elle sorte dans les rues en criant, et que ce soit pareil pour la terre entière. Une folie. Un incendie. Mais rien ne bougeait. Noël lui faisait toucher du doigt cette évidence : elle était arrivée bien après le temps des bâtisseurs de cathédrales, elle était tombée dans un monde de grisailles et d'intérêts mesquins. Un monde où l'on ne vous fait pas de cadeaux, comme elle l'entendait répéter par les grandes personnes (à l'exception de son grand-père, un original, lequel prétendait que la vie étant un don, elle n'avait pas en plus à vous faire des cadeaux).
Et justement dans sa tristesse de Noël, il y avait aussi les cadeaux. Ils ne correspondaient jamais à ce qu'elle espérait. Dans sa première enfance, quand elle traçait avec efforts des mots pour le Père Noël, elle avait pensé qu'il y avait malentendu, qu'à cause de ses lettres mal formées le vieillard, qui n'avait pas l'air d'un grand lecteur, avait lu de travers. Elle multipliait les post-scriptum. Please pas d'animaux en peluche, et pitié ! surtout pas en peluche rose. Mais même lorsque, selon ses souhaits, elle obtenait une poupée, ce n'était pas celle qu'elle attendait - ce n'était pas la poupée qu'elle avait contemplée dans une vitrine et qui lui avait semblé si désirable avec ses yeux verts, ses longs cheveux roux, et sa petite bouche délicatement entrouverte. Bien prise dans sa robe en corolle, elle lui avait paru une petite fée à elle destinée. Et maintenant il lui faudrait cohabiter avec cette créature aux cheveux rouges et au regard vide. Une poupée sans âme qui n'introduisait aucune présence dans sa chambre... Elle avait rangé la poupée morte avec sa collection de poupées folkloriques enfermées dans leur boîte transparente.
Peu à peu les déceptions de Noël avaient perdu de leur importance. Elisa était entrée dans la vie adulte, celle où l'on ne vous fait pas de cadeaux, où l'on ne croit plus au père Noël, un âge, en tout cas, où les choses ont l'avantage d'être claires. Elle avait continué d'aimer les fêtes de fin d'année et de s'offrir des réveillons à tout casser. Elle avait un travail qui payait bien, voyageait énormément, ne restait jamais plus de quelques mois avec le même amant. Elle utilisait beaucoup l'adjectif « passionnant », mais s'ennuyait à toute allure. Bonne année ! Happy new year! Gutes neues Jahr ! Buon anno ! Kali chronia ! Feliz ano ! Akemashite omedetô... Tous mes voeux ! sois heureuse, rieuse, radieuse ! éclate-toi, Elisa !
Une année - elle allait vers ses 30 ans -, elle s'était envolée à Nice avec son amant du moment. Leur relation tournait à l'aigre. Un peu de douceur ne pouvait que lui être bénéfique. Le soleil, la plage, les palmiers, les orangers en fleurs : comment ne pas se croire amoureux, rien qu'à respirer leur parfum ? eh bien, ça n'avait pas marché. Et même ça avait produit l'effet contraire. Le soir du 31 décembre, dès la première coupe de champagne, elle avait été saisie d'une rage insupportable et était partie. Dehors les rues étaient parcourues de gens déjà ivres et encore plus paumés que d'habitude. Cette atmosphère d'égarement lui avait plu d'abord, mais elle s'était bientôt sentie angoissée. Elle était perdue dans un dédale de rues étroites. Elle tournait et retournait sur ses pas. Et soudain, alors qu'elle passait devant une entrée de parking où était rassemblé un groupe de SDF, l'un d'eux l'avait interpellée. Paniquée, elle s'était enfuie. Il avait eu du mal à la rattraper. Il l'avait plaquée contre un mur. (Ecrire la fin)
Elle se voyait violée, étranglée, assassinée à coups de couteau. Un cri d'horreur lui restait bloqué dans la gorge. Elle était prête à défaillir. Mais l'homme balbutiait d'une voix douce et, au lieu de la brutaliser, il lui avait pris un poignet tandis qu'il s'obstinait : « Ouvre ta main, ouvre ta main... » Elle se débattait, essayait de le frapper. Comme il ne la lâchait pas, «Ouvretamainouvretamainouvretamainouvre... », et qu'il était le plus fort, elle l'a enfin ouverte, sa main, alors il a ri, lui a collé au creux de la paume un minuscule bouquet de fleurs froissées et a disparu. Elle était seule à nouveau. Les cloches sonnaient minuit. Du port s'élevait l'appel bouleversant des sirènes de navires saluant l'année neuve et la beauté de tout départ. La baie des Anges étincelait. Haut dans l'air bleuté évoluaient des nuées de séraphins tout embrasés d'amour. Prise de joie, Elisa courait le long de la mer. Elle courait, légère, les mains ouvertes.