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vendredi 23 mars 2012

HUGO / SUPREMATIE


Suprématie

Lorsque les trois grands dieux eurent dans un cachot

Mis les démons, chassé les monstres de là-haut,

Oté sa griffe à l'hydre, au noir dragon son aile,

Et sur ce tas hurlant fermé l'ombre éternelle,

Laissant grincer l'enfer, ce sépulcre vivant,

Ils vinrent tous les trois, Vâyou, le dieu du Vent,

Agni, dieu de la Flamme, Indra, dieu de l'Espace,

S'asseoir sur le zénith, qu'aucun mont ne dépasse,

Et se dirent, ayant dans le ciel radieux

Chacun un astre au front : Nous sommes les seuls dieux !

Tout à coup devant eux surgit dans l'ombre obscure

Une lumière ayant les yeux d'une figure.

Ce que cette lumière était, rien ne saurait

Le dire, et, comme brille au fond d'une forêt

Un long rayon de lune en une route étroite,

Elle resplendissait, se tenant toute droite.

Ainsi se dresse un phare au sommet d'un récif.

C'était un flamboiement immobile, pensif,

Debout.

                   Et les trois dieux s'étonnèrent.

                                                                   Ils dirent :

« Qu'est ceci ? »

                               Tout se tut et les cieux attendirent.

― Dieu Vâyou, dit Agni, dieu Vâyou, dit Indra,

Parle à cette lumière. Elle te répondra.

Crois-tu que tu pourrais savoir ce qu'elle est ?

                                                                         ― Certes,

Dit Vâyou : Je le puis.

                                       Les profondeurs désertes

Songeaient ; tout fuyait ; l'aigle ainsi que l'alcyon.

Alors Vâyou marcha droit à la vision.

― Qu'es-tu ? cria Vâyou, le dieu fort et suprême.

Et l'apparition lui dit : ― Qu'es-tu toi-même ?

Et Vâyou dit : ― Je suis Vâyou, le dieu du Vent.

― Et qu'est-ce que tu peux ?

                                                  ― Je peux, en me levant,

Tout déplacer, chasser les flots, courber les chênes,

Arracher tous les gonds, rompre toutes les chaînes,

Et si je le voulais, d'un souffle, moi Vâyou,

Plus aisément qu'au fleuve on ne jette un caillou

Ou que d'une araignée on ne crève les toiles,

J'emporterai la terre à travers les étoiles.

L'apparition prit un brin de paille et dit :

― Emporte ceci.

                                       Puis, avant qu'il répondît,

Elle posa devant le dieu le brin de paille.

Alors, avec des yeux d'orage et de bataille,

Le dieu Vâyou se mit à grandir jusqu'au ciel,

Il troua l'effrayant plafond torrentiel,

Il ne fut plus qu'un monstre ayant partout des bouches,

Pâle, il démusela les ouragans farouches

Et mit en liberté l'âpre meute des airs ;

On entendit mugir le simoun des déserts

Et l'aquilon qui peut, par-dessus les épaules

Des montagnes, pousser l'océan jusqu'aux pôles ;

Vâyou, géant des vents, immense, au-dessus d'eux

Plana, gronda, frémit et rugit, et, hideux,

Remua les profonds tonnerres de l'abîme ;

Tout l'univers trembla de la base à la cime

Comme un toit où quelqu'un d'affreux marche à grands pas.

Le brin de paille aux pieds du dieu ne bougea pas.

Le dieu s'en retourna.

                                      ― Dieu du vent, notre frère,

Parle, as-tu pu savoir ce qu'est cette lumière ?

Et Vâyou répondit aux deux autres dieux : ― Non !

― Agni, dit Indra ; frère Agni, mon compagnon,

Dit Vâyou, pourrais-tu le savoir, toi ?

                                                   ― Sans doute,

Dit Agni.

                     Le dieu rouge, Agni, que l'eau redoute,

Et devant qui médite à genoux le Bouddha,

Alla vers la clarté sereine et demanda :

― Qu'es-tu, clarté?

                                   ― Qu'es-tu toi-même ? lui dit-elle.

― Le dieu du Feu.

                            ― Quelle est ta puissance ?

                                                                          ― Elle est telle

Que, si je veux, je puis brûler le ciel noirci,

Les mondes, les soleils, et tout.

                                                   ― Brûle ceci,

Dit la clarté, montrant au dieu le brin de paille.

Alors, comme un bélier défonce une muraille,

Agni, frappant du pied, fit jaillir de partout

La flamme formidable, et, fauve, ardent, debout,

Crachant des jets de lave entre ses dents de braise,

Fit sur l'humble fétu crouler une fournaise ;

Un soufflement de forge emplit le firmament ;

Et le jour s'éclipsa dans un vomissement

D'étincelles, mêlé de tant de nuit et d'ombre

Qu'une moitié du ciel resta longtemps sombre ;

Ainsi bout le Vésuve, ainsi flambe l'Hékla ;

Lorsqu'enfin la vapeur énorme s'envola,

Quand le dieu rouge Agni, dont l'incendie est l'âme,

Eut éteint ce tumulte effroyable de flamme

Où grondait on ne sait quel monstrueux soufflet,

Il vit le brin de paille à ses pieds, qui semblait

N'avoir pas même été touché par la fumée.

Le dieu s'en revint.

                              ― Dieu du feu, force enflammée,

Quelle est cette lumière enfin ? Sais-tu son nom ?

Dirent les autres dieux.

                                   Agni répondit : Non.

― Indra, dit Vâyou ; frère Indra, dit Agni, sage !

Roi ! dieu ! qui, sans passer, de tout vois le passage.

Peux-tu savoir, ô toi dont rien ne se perdra,

Ce qu'est cette clarté qui nous regarde ?

                                                                          Indra

Répondit : ― Oui. ―

                                          Toujours droite, la clarté pure

Brillait, et le dieu vint lui parler.

                                                             ― O figure,

Qu'es-tu ? dit Indra, d'ombre et d'étoiles vêtu.

Et l'apparition dit: ― Toi-même, qu'es-tu ?

Indra lui dit : ― Je suis Indra, dieu de l'Espace.

― Et quel est ton pouvoir, dieu ?

                                                        ― Sur sa carapace

La divine tortue, aux yeux toujours ouverts,

Porte l'éléphant blanc qui porte l'univers

Autour de l'univers est l'infini. Ce gouffre

Contient tout ce qui vit, naît, meurt, existe, souffre

Règne, passe ou demeure, au sommet, au milieu,

En haut, en bas, et c'est l'espace, et j'en suis dieu.

Sous moi la vie obscure ouvre tous ses registres ;

Je suis le grand voyant des profondeurs sinistres;

Ni dans les bleus édens, ni dans l'enfer hagard,

Rien ne m'échappe, et rien n'est hors de mon regard ;

Si quelque être pour moi cessait d'être visible,

C'est lui qui serait dieu, pas nous ; c'est impossible.

Étant l'énormité, je vois l'immensité ;

Je vois toute la nuit et toute la clarté ;

Je vois le dernier lieu, je vois le dernier nombre,

Et ma prunelle atteint l'extrémité de l'ombre ;

Je suis le regardeur infini. Dans ma main

J'ai tout, le temps, l'esprit, hier, aujourd'hui, demain.

Je vois les trous de taupe et les gouffres d'aurore,

Tout ! et, là même où rien n'est plus, je vois encore.

Depuis l'azur sans borne où les cieux sur les cieux

Tournent comme un rouage aux flamboyants essieux,

Jusqu'au néant des morts auquel le ver travaille,

Je sais tout ! je vois tout !

                                                      ― Vois-tu ce brin de paille ?

Dit l'étrange clarté d'où sortait une voix.

Indra baissa la tête et cria : ― Je le vois.

Lumière, je te dis que j'embrasse tout l'être ;

Toi-même, entends-tu bien, tu ne peux disparaître

De mon regard, jamais éclipsé ni décru !

À peine eut-il parlé qu'elle avait disparu.

Victor Hugo — La Légende des siècles

HUGO / GUERRE CIVILE


                         Guerre civile

La foule était tragique et terrible ; on criait :

À mort ! Autour d'un homme altier, point inquiet,

Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,

Le peuple se pressait : À mort le misérable !

Et, lui, semblait trouver toute simple la mort.

La partie est perdue, on n'est pas le plus fort,

On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,

Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue

— À mort l'homme ! — On l'avait saisi dans son logis ;

Ses vêtements étaient de carnage rougis ;

Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre

Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère

Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui ;

Il avait tout le jour tué n'importe qui ;

Incapable de craindre, incapable d'absoudre,

Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre ;

Une femme le prit au collet : — À genoux !

C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous !

— C'est vrai, dit l'homme. — À bas ! À mort ! qu'on le fusille !

Dit le peuple. — Ici ! Non ! Plus loin ! À la Bastille !

À l'arsenal ! Allons ! Viens ! Marche ! — Où vous voudrez,

Dit le prisonnier. — Tous, hagards, les rangs serrés,

Chargèrent leurs fusils. — Mort au sergent de ville !

Tuons-le comme un loup ! — Et l'homme dit, tranquille :

— C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.

— Il nous insulte ! À mort ! — Les pâles citoyens

Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche ;

L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche ;

Cent voix criaient : — À mort ! À bas ! Plus d'empereur !

On voyait dans ses yeux un reste de fureur

Remuer vaguement comme une hydre échouée ;

Il marchait, poursuivi par l'énorme huée,

Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui,

Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.

Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête ;

L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête ;

Il était plus que pris ; il était envahi.

Dieu ! comme il haïssait ! comme il était haï !

Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous ! — Qu'il meure !

Il nous criblait encor de balles tout à l'heure !

À bas cet espion, ce traître, ce maudit !

À mort ! c'est un brigand ! — Soudain on entendit

Une petite voix qui disait : — C'est mon père !

Et quelque chose fit l'effet d'une lumière.

Un enfant apparut. Un enfant de six ans ;

Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.

Tous criaient : — Fusillez le mouchard ! Qu'on l'assomme !

Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme,

Et dit, ayant au front le rayon baptismal :

— Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal !

Et cet enfant sortait de la même demeure.

Les clameurs grossissaient : — À bas l'homme ! Qu'il meure !

À bas ! finissons-en avec cet assassin !

Mort ! — Au loin le canon répondait au tocsin.

Toute la rue était pleine d'hommes sinistres.

— À bas les rois ! À bas les prêtres, les ministres,

Les mouchards ! Tuons tout ! c'est un tas de bandits !

Et l'enfant leur cria : — Mais puisque je vous dis

Que c'est mon père ! — Il est joli, dit une femme,

Bel enfant ! — On voyait dans ses yeux bleus une âme ;

Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.

Une autre femme dit : — Petit, quel âge as-tu ?

Et l'enfant répondit : — Ne tuez pas mon père !

Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,

Les poings ne tenaient plus l'homme si durement.

Un des plus furieux, entre tous inclément,

Dit à l'enfant : — Va-t-en ! — Où ? — Chez toi. — Pourquoi faire ?

— Chez ta mère. — Sa mère est morte, dit le père.

— Il n'a donc plus que vous ? — Qu'est-ce que cela fait ?

Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait

Les deux petites mains dans sa rude poitrine,

Et disait à l'enfant : — Tu sais bien, Catherine ?

— Notre voisine ? — Oui. Va chez elle. — Avec toi ?

— J'irai plus tard. — Sans toi je ne veux pas. — Pourquoi ?

— Parce qu'on te ferait du mal. — Alors le père

Parla tout bas au chef de cette sombre guerre :

— Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,

Doucement. Je vais dire à l'enfant : À demain !

Vous me fusillerez au détour de la rue,

Ailleurs, où vous voudrez. — Et, d'une voix bourrue :

— Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.

Le père dit : — Tu vois. C'est de bonne amitié.

Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage.

Rentre. — Et l'enfant tendit au père son visage,

Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi.

— Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,

Dit le père aux vainqueurs ; où voulez-vous que j'aille ? —

Alors, dans cette foule où grondait la bataille,

On entendit passer un immense frisson,

Et le peuple cria : Rentre dans ta maison !

Victor Hugo — La Légende des siècles

Baudelaire, Spleens


SPLEEN (Je suis comme le roi d’un pays pluvieux)

Je suis comme le roi d’un pays pluvieux,

Riche, mais impuissant, jeune et pourtant très-vieux,

Qui, de ses précepteurs méprisant les courbettes,

S’ennuie avec ses chiens comme avec d’autres bêtes.

Rien ne peut l’égayer, ni gibier, ni faucon,

Ni son peuple mourant en face du balcon.

Du bouffon favori la grotesque ballade

Ne distrait plus le front de ce cruel malade ;

Son lit fleurdelisé se transforme en tombeau,

Et les dames d’atour, pour qui tout prince est beau,

Ne savent plus trouver d’impudique toilette

Pour tirer un souris de ce jeune squelette.

Le savant qui lui fait de l’or n’a jamais pu

De son être extirper l’élément corrompu,

Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,

Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,

Il n’a su réchauffer ce cadavre hébété

Où coule au lieu de sang l’eau verte du Léthé.



SPLEEN (Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle)

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle

Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,

Et que de l’horizon embrassant tout le cercle

Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;



Quand la terre est changée en un cachot humide,

Où l’Espérance, comme une chauve-souris,

S’en va battant les murs de son aile timide

Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;



Quand la pluie étalant ses immenses traînées

D’une vaste prison imite les barreaux,

Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées

Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,



Des cloches tout à coup sautent avec furie

Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,

Ainsi que des esprits errants et sans patrie

Qui se mettent à geindre opiniâtrement.



— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,

Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,

Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857

(1ère Partie : « Spleen et Idéal »)
(voir aussi « Le Spleen de Paris », de Baudelaire)

Baudelaire, Le Vampire


LE VAMPIRE

Toi qui, comme un coup de couteau,

Dans mon cœur plaintif es entrée ;

Toi qui, forte comme un troupeau

De démons, vins, folle et parée,



De mon esprit humilié

Faire ton lit et ton domaine ;

— Infâme à qui je suis lié

Comme le forçat à la chaîne,



Comme au jeu le joueur têtu,

Comme à la bouteille l’ivrogne,

Comme aux vermines la charogne,

— Maudite, maudite sois-tu !



J’ai prié le glaive rapide

De conquérir ma liberté,

Et j’ai dit au poison perfide

De secourir ma lâcheté.



Hélas ! le poison et le glaive

M’ont pris en dédain et m’ont dit :

« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève

À ton esclavage maudit,



Imbécile ! — de son empire

Si nos efforts te délivraient,

Tes baisers ressusciteraient

Le cadavre de ton vampire ! »

Baudelaire, La Mort des Pauvres


LA MORT DES PAUVRES

C’est la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ;

C’est le but de la vie, et c’est le seul espoir

Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,

Et nous donne le cœur de marcher jusqu’au soir ;



À travers la tempête, et la neige, et le givre,

C’est la clarté vibrante à notre horizon noir ;

C’est l’auberge fameuse inscrite sur le livre,

Où l’on pourra manger, et dormir, et s’asseoir ;



C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques

Le sommeil et le don des rêves extatiques,

Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;



C’est la gloire des Dieux, c’est le grenier mystique,

C’est la bourse du pauvre et sa patrie antique,

C’est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Baudelaire, Harmonie du soir


Harmonie du soir

Voici venir les temps où vibrant sur sa tige

Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;

Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;

Valse mélancolique et langoureux vertige!



Chaque fleur s'évapore ainsi qu'un encensoir;

Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige;

Valse mélancolique et langoureux vertige!

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.



Le violon frémit comme un coeur qu'on afflige,

Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir!

Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige.



Un coeur tendre, qui hait le néant vaste et noir,

Du passé lumineux recueille tout vestige!

Le soleil s'est noyé dans son sang qui se fige...

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!


Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857.

Baudelaire, poème en prose : Enivrez-vous

Enivrez-vous 
   Il faut être toujours ivre. Tout est là: c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
   Mais de quoi? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.
   Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront: "Il est l'heure de s'enivrer! Pour n'être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous; enivrez-vous sans cesse! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise."

Baudelaire, poème en prose : les Bienfaits de la lune

Charles Baudelaire, Le Spleen de Paris (Petits poèmes en prose, 1864)
Les Bienfaits de la Lune 
   La Lune, qui est le caprice même, regarda par la fenêtre pendant que tu dormais dans ton berceau, et se dit: "Cette enfant me plaît."
   Et elle descendit moelleusement son escalier de nuages et passa sans bruit à travers les vitres. Puis elle s'étendit sur toi avec la tendresse souple d'une mère, et elle déposa ses couleurs sur ta face. Tes prunelles en sont restées vertes, et tes joues extraordinairement pâles. C'est en contemplant cette visiteuse que tes yeux se sont si bizarrement agrandis; et elle t'a si tendrement serrée à la gorge que tu en as gardé pour toujours l'envie de pleurer.
   Cependant, dans l'expansion de sa joie, la Lune remplissait toute la chambre comme une atmosphère phosphorique, comme un poison lumineux; et toute cette lumière vivante pensait et disait: "Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu seras belle à ma manière. Tu aimeras ce que j'aime et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte; l'eau uniforme et multiforme; le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses; les parfums qui font délirer; les chats qui se pâment sur les pianos et qui gémissent comme les femmes, d'une voix rauque et douce!
   "Et tu seras aimée de mes amants, courtisée par mes courtisans. Tu seras la reine des hommes aux yeux verts dont j'ai serré aussi la gorge dans mes caresses nocturnes; de ceux-là qui aiment la mer, la mer immense, tumultueuse et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où ils ne sont pas, la femme qu'ils ne connaissent pas, les fleurs sinistres qui ressemblent aux encensoirs d'une religion inconnue, les parfums qui troublent la volonté, et les animaux sauvages et voluptueux qui sont les emblèmes de leur folie."
   Et c'est pour cela, maudite chère enfant gâtée, que je suis maintenant couché à tes pieds, cherchant dans toute ta personne le reflet de la redoutable Divinité, de la fatidique marraine, de la nourrice empoisonneuse de tous les lunatiques.