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jeudi 10 mai 2012

SHAKESPEARE / LE SONGE D UNE NUIT D ETE


Shakespeare, Le Songe d'une Nuit d'été.

Entre le Prologue ( LECOIN )

Si nous déplaisons, c’est avec intention... de vous persuader... que nous venons, non pour déplaire,

Mais bien avec intention... de montrer notre simple savoir-faire,

Voilà le vrai commencement de notre fin.

Considérez donc que nous ne venons qu’avec appréhension et sans nulle idée de vous satisfaire...

Nous ferons tous nos efforts... Pour vous charmer ...

Nous ne sommes pas ici... Pour vous donner des regrets ...

Les acteurs sont tout prêts ; et par leur jeu, vous apprendrez ce que vous devez apprendre...

THÉSÉE. –  Ce gaillard-là ne s’arrête pas à la ponctuation.

LYSANDRE. –  Il a monté son prologue comme un poulain sauvage, sans savoir l’arrêter. Bonne leçon, monseigneur ! Il ne suffit pas de parler, il faut bien parler.



Entrent Pyrame et Thisbé, le Mur, le Clair de Lune et le Lion.

LE MUR. - Dans cet intermède, il arrive que moi, je représente un mur;

Mais un mur, je vous prie de le croire, percé de lézardes ou de fissures,

A travers lesquelles les amants, Pyrame et Thisbé, se sont parlé bas souvent très intimement.

Cette chaux, ce plâtras et cette pierre vous montrent que je suis bien un mur. C’est la vérité.

Et c’est à travers ce trou-ci, qu’à droite et à gauche, nos amants timides doivent se parler bas.

THÉSÉE. –  Peut-on désirer que la chaux barbue parle mieux que ça ?

HIPPOLYTE. –  C’est la cloison la plus spirituelle que j’aie jamais ouïe discourir, monseigneur.

THÉSÉE. –  Voilà Pyrame qui s’approche du Mur. Silence.

PYRAME  - Ô nuit horrible ! ô nuit aux couleurs si noires !

O nuit qui est partout où le jour n’est pas ! Ô nuit ! ô nuit ! hélas ! hélas ! hélas !

Je crains que ma Thisbé n’ait oublié sa promesse !

Et toi, ô Mur, ô doux, ô aimable Mur, qui te dresses entre le terrain de son père et le mien,

Mur, ô Mur, ô doux et aimable Mur, donne-moi un espace où je pourrais jeter un coup d'oeil ...

(Le Mur étend la main.)

Merci, Mur courtois ! Que Jupiter te protège !

Mais que vois-je ? Je ne vois pas Thisbé.

Ô méchant Mur, à travers lequel je ne vois pas mon bonheur,

Maudites soient tes pierres de m’avoir ainsi déçu !

THÉSÉE. –  Maintenant, ce me semble, c’est au Mur, puisqu'il est doué de raison, à riposter par des malédictions.

PYRAME, s’avançant vers Thésée. –  Non, vraiment, monsieur ; ce n’est pas au tour du Mur. Après ces mots : m’avoir ainsi déçu, vient la réplique de Thisbé, c’est elle qui doit paraître, et je dois l’épier à travers le Mur. Vous allez voir ça va se passer exactement comme je vous ai dit... La voilà qui arrive.



THISBÉ Entre.   - Ô Mur, que de fois tu m’as entendue gémir car tu me séparais de mon beau Pyrame !

PYRAME  - J’aperçois une voix ; allons maintenant à la crevasse,

Pour voir si je n’entendrai pas la face de ma Thisbé !

THISBÉ.  - Mon amour ! c’est toi, je crois, mon amour ?

PYRAME.  - Veux-tu me rejoindre immédiatement à la tombe de Nigaud ?

THISBÉ.  - Morte ou vive, j’y vais sans délai.

LE MUR, baissant le bras.  - Ainsi, j’ai rempli mon rôle, moi, le Mur :

Et, cela fait, le Mur s’en va. (Sortent le Mur, Pyrame et Thisbé.)



Entrent le Lion et le Clair de Lune.

LE LION.  - Mesdames, vous dont le gentil coeur s’effraye

De la souris la plus monstrueusement petite qui trotte sur le parquet,

Vous pourriez bien ici frissonner et trembler en entendant un lion féroce rugir avec la rage la plus farouche.

Sachez donc que je suis Gâtebois le Menuisier: un lion terrible? non, pas plus qu’une lionne!

Car, si je venais comme lion chercher querelle en ce lieu, ce serait au péril de ma vie.

THÉSÉE. –  Une bien gentille bête et une bonne âme !

HIPPOLYTE. –  La meilleure âme de bête que j’aie jamais vue, monseigneur.

THISBÉ. Entre.  –  Voici la tombe du vieux Nigaud ; où est mon amour ?

LE LION, rugissant. –  Ho !

Thisbé se sauve en laissant tomber son voile.

LYSANDRE. –  Bien rugi, lion !

THÉSÉE. –  Bien couru, Thisbé !

HIPPOLYTE. –  Bien lui, Lune... Vraiment, la lune luit de fort bonne grâce.

Le Lion déchire la mante de Thisbé.

THÉSÉE. –  Bien griffé, lion ! (Le Lion sort.)

HIPPOLYTE. –  Et, sur ce, voici Pyrame qui vient.

LYSANDRE. –  Et la lune qui s’éclipse.



PYRAME. Entre.  - Douce lune, merci de tes rayons solaires.

Merci, lune, de briller maintenant avec tant d’éclat,

Car, à la clarté dorée de tes torrents lumineux,

J’espère savourer la vue de la très fidèle Thisbé.

Mais, arrêtons ! – Ô douleur ! Mais, regardons !

Pauvre chevalier, quel malheur affreux !

Yeux, voyez-vous ? Est-il possible ?

Ô poule mignonne ! ô chère ! Eh quoi ! ta mante, la meilleure ! Teinte de sang ?

Approchez, Furies cruelles ! Ô Parques, venez ! venez ! Tranchez le gros fil de mes jours !

Frappez, écrasez, achevez, massacrez-moi !

THÉSÉE. –  Cette émotion causée par la mort d’une amie chère pourrait presque donner l’air triste à un homme.

PYRAME.  - O nature ! pourquoi créas-tu des lions ?

Puisqu’un lion infâme a vaincu ici ma bien-aimée,

Laquelle est, non, non ! laquelle était la plus belle dame

Qui ait vécu, aimé d’amour et d’amitié, et porté visage !

Venez, larmes, consumez-moi ! Dehors, épée, et blesse le sein gauche de Pyrame, où le coeur gambade.

Ainsi je meurs, ainsi, ainsi, ainsi !

Maintenant me voilà mort, maintenant me voilà parti.

Mon âme est dans le ciel.

Langue, perds ta lumière !  Lune, prends la fuite !

Et maintenant vous voyez un décédé ! (Pyrame tombe en mourant. –  Le Clair de Lune sort.)

HIPPOLYTE. –  Comment se fait-il que la lune soit partie avant que Thisbé soit venue et ait retrouvé son amant ?

THÉSÉE. –  Elle le retrouvera à la clarté des étoiles. La voici ; et sa douleur va terminer la pièce.

HIPPOLYTE. –  A mon avis, elle ne doit pas avoir une longue douleur pour un pareil Pyrame. J’espère qu’elle sera brève.

THISBÉ, se penchant sur Pyrame.  - Endormi, mon amour ? Quoi, mort, mon tourtereau ?

Ô Pyrame, lève toi ! Parle, parle. Tout à fait muet ?

Mort ! Mort ! Une tombe devra recouvrir tes yeux charmants.

Ces lèvres de lys, ce nez cerise, ces joues jaunes comme la primevère,

Tout cela n’est plus, n’est plus !

Amants, gémissez ! Ses yeux étaient verts comme des poireaux !

ROSTAND / CYRANO - BALLADE DU DUEL


LA BALLADE DU DUEL




LE VICOMTE              Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter

Ah ?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule

De Bergerac.

Rires.

LE VICOMTE, exaspéré

Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe

Ay !...

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant                            Qu'est-ce encor qu'il dit ?

CYRANO, avec des grimaces de douleur

Il faut la remuer car elle s'engourdit...

- Ce que c'est que de la laisser inoccupée !-

Ay !...

LE VICOMTE                          Qu'avez-vous ?

CYRANO                                                         J'ai des fourmis dans mon épée !

LE VICOMTE, tirant la sienne           

Soit !

CYRANO                                 Je vais vous donner un petit coup charmant.

LE VICOMTE, méprisant

Poète !...

CYRANO                                             Oui, monsieur, poète ! et tellement,

Qu'en ferraillant je vais- hop ! - à l'improvisade,

Vous composer une ballade.

LE VICOMTE                                                              Une ballade ?

CYRANO                     Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

LE VICOMTE              Mais...

CYRANO, récitant comme une leçon

La ballade, donc, se compose de trois

Couplets de huit vers...

LE VICOMTE, piétinant                                  Oh !

CYRANO, continuant                                                  Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE              Vous...

CYRANO                                 Je vais tout ensemble en faire une et me battre,

Et vous toucher, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE              Non !

CYRANO                                 Non ?

Déclamant                                           "Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon

Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !"



LE VICOMTE              Qu'est-ce que c’est que ça, s'il vous plaît ?

CYRANO                                                                                             C'est le titre.

LA SALLE, surexcitée au plus haut point

Place ! -Très amusant ! -Rangez-vous ! -Pas de bruits !

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.



CYRANO, fermant une seconde les yeux

Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis.

Il fait ce qu'il dit, à mesure.

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l'abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ;

Elégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmydon,

Qu'à la fin de l'envoi je touche !



Premiers engagements de fer.

Vous auriez bien dû rester neutre ;

Où vais-je vous larder, dindon ?...

Dans le flanc, sous votre maheutre ?...

Au coeur, sous votre bleu cordon ?...

-Les coquilles tintent, ding-don !

Ma pointe voltige : une mouche !

Décidément... c'est au bedon,

Qu'à la fin de l'envoi je touche.



Il me manque une rime en « eutre »...

Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?

C'est pour me fournir le mot « pleutre » !

- Tac ! je pare la pointe dont

Vous espériez me faire don :

J'ouvre la ligne,- je la bouche...

Tiens bien ta broche, Laridon !

A la fin de l'envoi, je touche.



ENVOI

Prince, demande à Dieu pardon !

Je quarte du pied, j'escarmouche,

je coupe, je feinte...

Se fendant.

Hé ! là donc


Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.

A la fin de l'envoi, je touche.



Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.

ROSTAND / CYRANO TOMBE DE LA LUNE


[ Deux amis de Cyrano veulent se marier. Mais un ennemi de Cyrano, De Guiche (accompagné d’un moine , un capucin) veut empêcher ce mariage. Cyrano va donc devoir retenir De Guiche un quart d’heure, le temps pour les deux fiancés de s’épouser. De Guiche est masqué. ]



CYRANO

Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.

Non, ce n'est pas trop haut...

Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.

Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...



DE GUICHE, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit

Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

CYRANO                     Diable ! et ma voix ?... S'il la reconnaissait ?

Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.

Cric ! Crac !

Solennellement.                                  Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...

DE GUICHE, regardant la maison

Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !

Il va pour entrer.

Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.

Hein ? quoi ?

Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.

D'où tombe cet homme ?

CYRANO,se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne

De la lune !

DE GUICHE                 De la ?...

CYRANO, d'une voix de rêve              Quelle heure est-il ?

DE GUICHE                                                                            N'a-t-il plus sa raison ?

CYRANO                     Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

DE GUICHE                 Mais...

CYRANO                                 Je suis étourdi !

DE GUICHE                                                                Monsieur...

CYRANO                                                                                            Comme une bombe

Je tombe de la lune !

DE GUICHE (impatienté) 

Ah ça ! Monsieur !

CYRANO (se relevant, d'une voix terrible)                                        J'en tombe !

DE GUICHE (reculant)

 Soit ! soit ! vous en tombez !. . . c'est peut-être un dément !

CYRANO (marchant sur lui) 

Et je n'en tombe pas métaphoriquement !. . .

DE GUICHE                 Mais. . .

CYRANO                                 Il y a cent ans, ou bien une minute,

-J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !-

J'étais dans cette boule à couleur de safran !

DE GUICHE (haussant les épaules) 

Oui. Laissez-moi passer !

CYRANO (s'interposant)                                            Où suis-je ? soyez franc !

Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,

Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

DE GUICHE                 Morbleu !. . .

CYRANO                                             Tout en cheyant je n'ai pu faire choix

De mon point d'arrivée, -et j'ignore où je chois !

Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,

Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

DE GUICHE                 Mais je vous dis, Monsieur. . .

CYRANO (avec un cri de terreur qui fait reculer de Guiche) 

Ha ! grand Dieu !. . . je crois voir

Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

DE GUICHE (portant la main à son visage) 

Comment ?

CYRANO (avec une peur emphatique) 

Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?. . .

DE GUICHE (qui a senti son masque) 

Ce masque !. . .

CYRANO (feignant de se rassurer un peu) 

Je suis donc dans Venise, ou dans Gêne ?

DE GUICHE (voulant passer) 

Une dame m'attend !. . .

CYRANO (complètement rassuré) 

Je suis donc à Paris.

DE GUICHE (souriant malgré lui) 

Le drôle est assez drôle !

CYRANO                                                                     Ah ! vous riez ?

DE GUICHE                                                                                                    Je ris,

Mais veux passer !

CYRANO (rayonnant)                                      C'est à Paris que je retombe !

(Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant) 

J'arrive -excusez-moi !- par la dernière trombe.

Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !

J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai

Aux éperons, encor, quelques poils de planète !

(Cueillant quelque chose sur sa manche) 

Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !. . .

(Il souffle comme pour le faire envoler.)

DE GUICHE (hors de lui) 

Monsieur !. . .

CYRANO (au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour y montrer quelque chose et l'arrête) 

Dans mon mollet je rapporte une dent

De la Grande Ourse,-et comme, en frôlant le Trident,

Je voulais éviter une de ses trois lances,

Je suis allé tomber assis dans les Balances,-

Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !

(Empêchant vivement de Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint) 

Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,

Il jaillirait du lait !

DE GUICHE                                                    Hein ? du lait ?. . .

CYRANO                                                                                            De la Voie

Lactée !. . .

DE GUICHE                                        Oh ! par l'enfer !

CYRANO                                                                                 C'est le ciel qui m'envoie !

(Se croisant les bras) 

Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,

Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?

(Confidentiel) 

L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !

(Riant) 

J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !

(Superbe) 

Mais je compte en un livre écrire tout ceci,

Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi

Je viens de rapporter à mes périls et risques,

Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

DE GUICHE                 A la parfin, je veux. . .

CYRANO                                                         Vous, je vous vois venir !

DE GUICHE                 Monsieur !

CYRANO                                             Vous voudriez de ma bouche tenir

Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite

Dans la rotondité de cette cucurbite ?

DE GUICHE (criant)    Mais non ! Je veux. . .

CYRANO                                                         Savoir comment j'y suis monté.

Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

DE GUICHE (découragé) 

C'est un fou !

CYRANO (dédaigneux) 

Je n'ai pas refait l'aigle stupide

De Regiomontanus, ni le pigeon timide

D'Archytas !. . .

DE GUICHE                                                    C'est un fou, -mais c'est un fou savant.

CYRANO                     Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !

(De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt a l'empoigner) 

J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

DE GUICHE (se retournant)   

Six ?

CYRANO (avec volubilité)        Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,

La caparaçonner de fioles de cristal

Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal,

Et ma personne, alors, au soleil exposée,

L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

DE GUICHE (surpris et faisant un pas vers Cyrano) 

Tiens ! Oui, cela fait un !

CYRANO (reculant pour l'entraîner de l'autre côté) 

Et je pouvais encor

Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,

En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre

Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

DE GUICHE (fait encore un pas) 

Deux !

CYRANO (reculant toujours) 

Ou bien, machiniste autant qu'artificier,

Sur une sauterelle aux détentes d'acier,

Me faire, par des feux successifs de salpêtre,

Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

DE GUICHE (le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts) 

Trois !

CYRANO                                 Puisque la fumée a tendance à monter,

En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

DE GUICHE (même jeu, de plus en plus étonné) 

Quatre !

CYRANO                                             Puisque Phoebé, quand son arc est le moindre,

Aime sucer, ô boeufs, votre moelle. . . m'en oindre !

DE GUICHE (stupéfait) 

Cinq !

CYRANO (qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près d'un banc) 

Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,

Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !

Ça, c'est un bon moyen : le fer se précipite,

Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite ;

On relance l'aimant bien vite, et cadédis !

On peut monter ainsi indéfiniment.

DE GUICHE                                                                            Six !

-Mais voilà six moyens excellents !. . . Quel système

Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

CYRANO                                                                                 Un septième !

DE GUICHE                 Par exemple ! Et lequel ?

CYRANO                                                                     Je vous le donne en cent !. . .

DE GUICHE                 C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

CYRANO (faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux) 

Houüh ! houüh !

DE GUICHE                                        Eh bien !

CYRANO                                                         Vous devinez ?

DE GUICHE                                                                            Non !

CYRANO                                                                                            La marée !. . .

A l'heure où l'onde par la lune est attirée,

Je me mis sur le sable -après un bain de mer-

Et la tête partant la première, mon cher,

-Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur frange !-

Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.

Edmond Rostand, CYRANO DE BERGERAC, 1897