Bienvenue.





Rechercher dans ce blog

samedi 19 octobre 2013

HUGO ET SA FILLE

Les Contemplations - Hugo évoque dans ce recueil la perte de sa fille, survenue le 4 septembre 1843.

Poème 1
Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
Je voulais me briser le front sur le pavé ;
Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
— Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? —
Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,
Que je l’entendais rire en la chambre à côté,
Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,
Et que j’allais la voir entrer par cette porte !

Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !
Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
Attendez ! elle vient ! Laissez-moi, que j’écoute !
Car elle est quelque part dans la maison sans doute !"

Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852

Poème 2
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
Elle entrait et disait : Bonjour, mon petit père ;
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son âme.
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes 4 enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
J’appelais cette vie être content de peu !
Et dire qu’elle est morte ! Hélas ! que Dieu m’assiste !
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.

Novembre 1846, jour des Morts.

Poème 3
Quand nous habitions tous ensemble
Sur nos collines d’autrefois,
Où l’eau court, où le buisson tremble,
Dans la maison qui touche aux bois,

Elle avait dix ans, et moi trente ;
J’étais pour elle l’univers.
Oh ! comme l’herbe est odorante
Sous les arbres profonds et verts !

Elle faisait mon sort prospère,
Mon travail léger, mon ciel bleu.
Lorsqu’elle me disait : Mon père,
Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !

À travers mes songes sans nombre,
J’écoutais son parler joyeux,
Et mon front s’éclairait dans l’ombre
À la lumière de ses yeux.

Elle avait l’air d’une princesse
Quand je la tenais par la main.
Elle cherchait des fleurs sans cesse
Et des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe,
En se cachant aux yeux de tous.
Oh ! la belle petite robe
Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?

Le soir, auprès de ma bougie,
Elle jasait à petit bruit,
Tandis qu’à la vitre rougie
Heurtaient les papillons de nuit.

Les anges se miraient en elle.
Que son bonjour était charmant !
Le ciel mettait dans sa prunelle
Ce regard qui jamais ne ment.

Oh ! je l’avais, si jeune encore,
Vue apparaître en mon destin !
C’était l’enfant de mon aurore,
Et mon étoile du matin !

Quand la lune claire et sereine
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
Comme nous allions dans la plaine !
Comme nous courions dans les bois !

Puis, vers la lumière isolée
Étoilant le logis obscur,
Nous revenions par la vallée
En tournant le coin du vieux mur ;

Nous revenions, cœurs pleins de flamme,
En parlant des splendeurs du ciel.


Je composais cette jeune âme
Comme l’abeille fait son miel.
Doux ange aux candides pensées,
Elle était gaie en arrivant… —
Toutes ces choses sont passées
Comme l’ombre et comme le vent !

Villequier, 4 septembre 1844.




Poème 4


Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
Demande son chemin aux constellations ;
Pendant que le berger, l’œil plein de visions,
Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;
Pendant que l’astronome, inondé de rayons,

Pèse un globe à travers des millions de lieues,
Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !
On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur.


Questions :
  1. Montrez que les dates des trois premiers poèmes sont importantes.
  2. Dans le poème 1, relevez les passages où Hugo dit qu’il ne pouvait croire au décès de sa fille.
  3. Dans les poèmes 2 et 3 : à quoi Hugo compare-t-il sa fille ?
  4. Dans les poèmes 2 et 3, comment s’exprime la douleur du poète ? Quels souvenirs heureux se rappelle-t-il ?
  5. Dans le poème 3, quel type de vers est employé ? Quel type de strophe ? Quel type de rimes ?
  6. Dans le poème 4, quel type de vers est employé ? Quel type de strophe ? Comment les rimes sont-elles disposées ?
  7. Dans le poème 4, pourquoi Hugo se compare-t-il au marin, à l’astronome et au berger ? Qu’ont-ils en commun ?
  8. Lequel de ces poèmes préférez-vous ? Justifiez votre réponse.




samedi 12 octobre 2013

THEOPHILE GAUTIER - OMPHALE

Omphale


Histoire rococo

Mon oncle, le chevalier de ***, habitait une petite maison donnant d’un côté sur la triste rue des Tournelles et de l’autre sur le triste boulevard Saint-Antoine. Entre le boulevard et le corps du logis, quelques vieilles charmilles, dévorées d’insectes et de mousse, étiraient piteusement leurs bras décharnés au fond d’une espèce de cloaque encaissé par de noires et hautes murailles. Quelques pauvres fleurs étiolées penchaient languissamment la tête comme des jeunes filles poitrinaires, attendant qu’un rayon de soleil vînt sécher leurs feuilles à moitié pourries. Les herbes avaient fait irruption dans les allées, qu’on avait peine à reconnaître, tant il y avait longtemps que le râteau ne s’y était promené. Un ou deux poissons rouges flottaient plutôt qu’ils ne nageaient dans un bassin couvert de lentilles d’eau et de plantes de marais.
    Mon oncle appelait cela son jardin.
    Dans le jardin de mon oncle, outre toutes les belles choses que nous venons de décrire, il y avait un pavillon passablement maussade, auquel, sans doute par antiphrase, il avait donné le nom de Délices. Il était dans un état de dégradation complète. Les murs faisaient ventre ; de larges plaques de crépi s’étaient détachées et gisaient à terre entre les orties et la folle avoine ; une moisissure putride verdissait les assises inférieures ; les bois des volets et des portes avaient joué, et ne fermaient plus ou fort mal. Une espèce de gros pot à feu avec des effluves rayonnantes formait la décoration de l’entrée principale ; car, au temps de Louis XV, temps de la construction des Délices, il y avait toujours, par précaution, deux entrées. Des oves, des chicorées et des volutes surchargeaient la corniche toute démantelée par l’infiltration des eaux pluviales. Bref, c’était une fabrique assez lamentable à voir que les Délices de mon oncle le chevalier de ***.

            Cette pauvre ruine d’hier, aussi délabrée que si elle eût mille ans, ruine de plâtre et non de pierre, toute ridée, toute gercée, couverte de lèpre, rongée de mousse et de salpêtre, avait l’air d’un de ces vieillards précoces, usés par de sales débauches ; elle n’inspirait aucun respect, car il n’y a rien d’aussi laid et d’aussi misérable au monde qu’une vieille robe de gaze et un vieux mur de plâtre, deux choses qui ne doivent pas durer et qui durent.

            C’était dans ce pavillon que mon oncle m’avait logé.

            L’intérieur n’en était pas moins rococo que l’extérieur, quoiqu’un peu mieux conservé. Le lit était de lampas jaune à grandes fleurs blanches. Une pendule de rocaille posait sur un piédouche incrusté de nacre et d’ivoire. Une guirlande de roses pompon circulait coquettement autour d’une glace de Venise ; au-dessus des portes les quatre saisons étaient peintes en camaïeu. Une belle dame, poudrée à frimas, avec un corset bleu de ciel et une échelle de rubans de la même couleur, un arc dans la main droite, une perdrix dans la main gauche, un croissant sur le front, un lévrier à ses pieds, se prélassait et souriait le plus gracieusement du monde dans un large cadre ovale. C’était une des anciennes maîtresses de mon oncle, qu’il avait fait peindre en Diane. L’ameublement, comme on voit, n’était pas des plus modernes. Rien n’empêchait que l’on ne se crût au temps de la Régence, et la tapisserie mythologique qui tendait les murs complétait l’illusion on ne peut mieux.

            La tapisserie représentait Hercule filant aux pieds d’Omphale. Le dessin était tourmenté à la façon de Van Loo et dans le style le plus Pompadour qu’il soit possible d’imaginer. Hercule avait une quenouille entourée d’une faveur couleur de rose ; il relevait son petit doigt avec une grâce toute particulière, comme un marquis qui prend une prise de tabac, en faisant tourner, entre son pouce et son index, une blanche flammèche de filasse ; son cou nerveux était chargé de nœuds de rubans, de rosettes, de rangs de perles et de mille affiquets féminins ; une large jupe gorge-de-pigeon, avec deux immenses paniers, achevait de donner un air tout à fait galant au héros vainqueur de monstres.

            Omphale avait ses blanches épaules à moitié couverte par la peau du lion de Némée ; sa main frêle s’appuyait sur la noueuse massue de son amant ; ses beaux cheveux blond cendré avec un oeil de poudre descendaient nonchalamment le long de son cou, souple et onduleux comme un cou de colombe ; ses petits pieds, vrais pieds d’Espagnole ou de Chinoise, et qui eussent été au large dans la pantoufle de verre de Cendrillon, étaient chaussés de cothurnes demi-antiques, lilas tendre, avec un semis de perles. Vraiment elle était charmante ! Sa tête se rejetait en arrière d’un air de crânerie adorable ; sa bouche se plissait et faisait une délicieuse petite moue ; sa narine était légèrement gonflée, ses joues un peu allumées ; un assassin, savamment placé, en rehaussait l’éclat d’une façon merveilleuse ; il ne lui manquait qu’une petite moustache pour faire un mousquetaire accompli.

            Il y avait encore bien d’autres personnages dans la tapisserie, la suivante obligée, le petit Amour de rigueur ; mais ils n’ont pas laissé dans mon souvenir une silhouette assez distincte pour que je les puisse décrire.



            En ce temps-là j’étais fort jeune, ce qui ne veut pas dire que je sois très vieux aujourd’hui ; mais je venais de sortir du collège, et je restai chez mon oncle en attendant que j’eusse fait choix d’une profession. Si le bonhomme avait pu prévoir que j’embrasserais celle de conteur fantastique, nul doute qu’il ne m’eût mis à la porte et déshérité irrévocablement ; car il professait pour la littérature en général, et les auteurs en particulier, le dédain le plus aristocratique. En vrai gentilhomme qu’il était, il voulait faire pendre ou rouer de coups de bâton, par ces gens, tous ces petits grimauds qui se mêlent de noircir du papier et parlent irrévérencieusement des personnes de qualité. Dieu fasse paix à mon pauvre oncle ! mais il n’estimait réellement au monde que l’épître à Zétulbé.

            Donc je venais de sortir du collège. J’étais plein de rêves et d’illusions ; j’étais naïf autant et peut-être plus qu’une rosière de Salency. Tout heureux de ne plus avoir de pensums à faire, je trouvais que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je croyais à une infinité de choses ; je croyais à la bergère de M. de Florian, aux moutons peignés et poudrés à blanc ; je ne doutais pas un instant du troupeau de Mme Deshoulières, je pensais qu’il y avait effectivement neuf muses, comme l’affirmait l'Appendix de Diis et Heroïbus du père Jouvency. Mes souvenirs de Berquin et de Gessner me créaient un petit monde où tout était rose, bleu de ciel et vert pomme. Ô sainte innocence ! sancta simplicitas ! comme dit Méphistophélès.

Quand je me trouvai dans cette belle chambre, chambre à moi, à moi tout seul, je ressentis une joie à nulle autre seconde. J’inventoriai soigneusement jusqu’au moindre meuble ; je furetai dans tous les coins, et je l’explorai dans tous les sens. J’étais au quatrième ciel, heureux comme un roi ou deux. Après le souper (car on soupait chez mon oncle), charmante coutume qui s’est perdue avec tant d’autres non moins charmantes que je regrette de tout ce que j’ai de cœur, je pris mon bougeoir et je me retirai, tant j’étais impatient de jouir de ma nouvelle demeure.

            En me déshabillant, il me sembla que les yeux d’Omphale avaient remué ; je regardai plus attentivement, non sans un léger sentiment de frayeur, car la chambre était grande, et la faible pénombre lumineuse qui flottait autour de la bougie ne servait qu’à rendre les ténèbres plus visibles. Je crus voir qu’elle avait la tête tournée en sens inverse. La peur commençait à me travailler sérieusement ; je soufflai la lumière. Je me tournai du côté du mur, je mis mon drap par-dessus ma tête, je tirai mon bonnet jusqu’à mon menton, et je finis par m’endormir.

            Je fus plusieurs jours sans oser jeter les yeux sur la maudite tapisserie.

            Il ne serait peut-être pas inutile, pour rendre plus vraisemblable l’invraisemblable histoire que je vais raconter, d’apprendre à mes belles lectrices qu’à cette époque j’étais en vérité un assez joli garçon. J’avais les yeux les plus beaux du monde : je le dis parce qu’on me l’a dit ; un teint un peu plus frais que celui que j’ai maintenant, un vrai teint d’oeillet ; une chevelure brune et bouclée que j’ai encore, et dix-sept ans que je n’ai plus. Il ne me manquait qu’une jolie marraine pour faire un très passable Chérubin ; malheureusement la mienne avait cinquante-sept ans et trois dents, ce qui était trop d’un côté et pas assez de l’autre.
Un soir, pourtant, je m’aguerris au point de jeter un coup d’oeil sur la belle maîtresse d’Hercule ; elle me regardait de l’air le plus triste et le plus langoureux du monde. Cette fois-là j’enfonçai mon bonnet jusque sur mes épaules et je fourrai ma tête sous le traversin.




Je fis cette nuit-là un rêve singulier, si toutefois c’était un rêve.
J’entendis les anneaux des rideaux de mon lit glisser en criant sur leurs tringles, comme si l’on eût tiré précipitamment les courtines. Je m’éveillai ; du moins dans mon rêve il me sembla que je m’éveillais. Je ne vis personne.
La lune donnait sur les carreaux et projetait dans la chambre sa lueur bleue et blafarde. De grandes ombres, des formes bizarres, se dessinaient sur le plancher et sur les murailles. La pendule sonna un quart ; la vibration fut longue à s’éteindre ; on aurait dit un soupir. Les pulsations du balancier, qu’on entendait parfaitement, ressemblaient à s’y méprendre au cœur d’une personne émue.
Je n’étais rien moins qu’à mon aise et je ne savais trop que penser.
Un furieux coup de vent fit battre les volets et ployer le vitrage de la fenêtre. Les boiseries craquèrent, la tapisserie ondula. Je me hasardai à regarder du côté d’Omphale, soupçonnant confusément qu’elle était pour quelque chose dans tout cela. Je ne m’étais pas trompé.
La tapisserie s’agita violemment. Omphale se détacha du mur et sauta légèrement sur le parquet ; elle vint à mon lit en ayant soin de se tourner du côté de l’endroit. Je crois qu’il n’est pas nécessaire de raconter ma stupéfaction. Le vieux militaire le plus intrépide n’aurait pas été trop rassuré dans une pareille circonstance, et je n’étais ni vieux ni militaire. J’attendis en silence la fin de l’aventure.
Une petite voix flûtée et perlée résonna doucement à mon oreille, avec ce grasseyement mignard affecté sous la Régence par les marquises et les gens du bon ton :
« Est-ce que je te fais peur, mon enfant ? Il est vrai que tu n’es qu’un enfant ; mais cela n’est pas joli d’avoir peur des dames, surtout de celles qui sont jeunes et te veulent du bien ; cela n’est ni honnête ni français ; il faut te corriger de ces craintes-là. Allons, petit sauvage, quitte cette mine et ne te cache pas la tête sous les couvertures. Il y aura beaucoup à faire à ton éducation, et tu n’es guère avancé, mon beau page ; de mon temps les Chérubins étaient plus délibérés que tu ne l’es.
-- Mais, dame, c’est que...
-- C’est que cela te semble étrange de me voir ici et non là, dit-elle en pinçant légèrement sa lèvre rouge avec ses dents blanches, et en étendant vers la muraille son doigt long et effilé. En effet, la chose n’est pas trop naturelle ; mais, quand je te l’expliquerais, tu ne la comprendrais guère mieux : qu’il te suffise donc de savoir que tu ne cours aucun danger.
-- Je crains que vous ne soyez le... le...
-- Le diable, tranchons le mot, n’est-ce pas ? c’est cela que tu voulais dire ; au moins tu conviendras que je ne suis pas trop noire pour un diable, et que, si l’enfer était peuplé de diables faits comme moi, on y passerait son temps aussi agréablement qu’en paradis. »
Pour montrer qu’elle ne se vantait pas, Omphale rejeta en arrière sa peau de lion et me fit voir des épaules et un sein d’une forme parfaite et d’une blancheur éblouissante.
« Eh bien ! qu’en dis-tu ? fit-elle d’un petit air de coquetterie satisfaite.
-- Je dis que, quand vous seriez le diable en personne, je n’aurais plus peur, Madame Omphale.
-- Voilà qui est parler ; mais ne m’appelez plus ni madame ni Omphale. Je ne veux pas être madame pour toi, et je ne suis pas plus Omphale que je ne suis le diable.
-- Qu’êtes-vous donc, alors ?
-- Je suis la marquise de T***. Quelque temps après mon mariage le marquis fit exécuter cette tapisserie pour mon appartement, et m’y fit représenter sous le costume d’Omphale ; lui-même y figure sous les traits d’Hercule. C’est une singulière idée qu’il a eue là ; car, Dieu le sait, personne au monde ne ressemblait moins à Hercule que le pauvre marquis. Il y a bien longtemps que cette chambre n’a été habitée. Moi, qui aime naturellement la compagnie, je m’ennuyais à périr, et j’en avais la migraine. Etre avec mon mari, c’est être seule. Tu es venu, cela m ’a réjouie ; cette chambre morte s’est ranimée, j’ai eu à m’occuper de quelqu’un. Je te regardais aller et venir, je t’écoutais dormir et rêver ; je suivais tes lectures. Je te trouvais bonne grâce, un air avenant, quelque chose qui me plaisait : je t’aimais enfin. Je tâchai de te le faire comprendre ; je poussais des soupirs, tu les prenais pour ceux du vent ; je te faisais des signes, je te lançais des oeillades langoureuses, je ne réussissais qu’à te causer des frayeurs horribles. En désespoir de cause, je me suis décidée à la démarche inconvenante que je fais, et à te dire franchement ce que tu ne pouvais entendre à demi-mot. Maintenant que tu sais que je t’aime, j’espère que... »
La conversation en était là, lorsqu’un bruit de clef se fit entendre dans la serrure.
Omphale tressaillit et rougit jusque dans le blanc des yeux.
« Adieu ! dit-elle, à demain. » Et elle retourna à sa muraille à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers.
C’était Baptiste qui venait chercher mes habits pour les brosser.
« Vous avez tort, monsieur, me dit-il, de dormir les rideaux ouverts. Vous pourriez vous enrhumer du cerveau ; cette chambre est si froide ! »
En effet, les rideaux étaient ouverts ; moi qui croyais n’avoir fait qu’un rêve, je fus très étonné, car j’étais sûr qu’on les avait fermés le soir.
Aussitôt que Baptiste fut parti, je courus à la tapisserie. Je la palpai dans tous les sens ; c’était bien une vraie tapisserie de laine, raboteuse au toucher comme toutes les tapisseries possibles. Omphale ressemblait au charmant fantôme de la nuit comme un mort ressemble à un vivant. Je relevai le pan ; le mur était plein ; il n’y avait ni panneau masqué ni porte dérobée. Je fis seulement cette remarque, que plusieurs fils étaient rompus dans le morceau de terrain où portaient les pieds d’Omphale. Cela me donna à penser.


Je fus toute la journée d’une distraction sans pareille ; j’attendais le soir avec inquiétude et impatience tout ensemble. Je me retirai de bonne heure, décidé à voir comment tout cela finirait. Je me couchai ; la marquise ne se fit pas attendre ; elle sauta à bas du trumeau et vint tomber droit à mon lit ; elle s’assit à mon chevet, et la conversation commença.
Comme la veille, je lui fis des questions, je lui demandai des explications. Elle éludait les unes, répondait aux autres d’une manière évasive, mais avec tant d’esprit qu’au bout d’une heure je n’avais pas le moindre scrupule sur ma liaison avec elle.
Tout en parlant, elle passait ses doigts dans mes cheveux, me donnait de petits coups sur les joues et de légers baisers sur le front.
Elle babillait, elle babillait d’une manière moqueuse et mignarde, dans un style à la fois élégant et familier, et tout à fait grande dame, que je n’ai jamais retrouvé depuis dans personne.
Elle était assise d’abord sur la bergère à côté du lit ; bientôt elle passa un de ses bras autour de mon cou, je sentais son cœur battre avec force contre moi. C’était bien une belle et charmante femme réelle, une véritable marquise, qui se trouvait à côté de moi. Pauvre écolier de dix-sept ans ! Il y avait de quoi en perdre la tête ; aussi je la perdis. Je ne savais pas trop ce qui allait se passer, mais je pressentais vaguement que cela ne pouvait plaire au marquis.
« Et monsieur le marquis, que va-t-il dire là-bas sur son mur ? »
La peau de lion était tombée à terre, et les cothurnes lilas tendre glacé d’argent gisaient à côté de mes pantoufles.
« Il ne dira rien, reprit la marquise en riant de tout son cœur. Est-ce qu’il voit quelque chose ? D’ailleurs, quand il verrait, c’est le mari le plus philosophe et le plus inoffensif du monde ; il est habitué à cela. M’aimes-tu, enfant ?
-- Oui, beaucoup, beaucoup... »
Le jour vint ; ma maîtresse s’esquiva.



La journée me parut d’une longueur effroyable. Le soir arriva enfin. Les choses se passèrent comme la veille, et la seconde nuit n’eut rien à envier à la première. La marquise était de plus en plus adorable. Ce manège se répéta pendant assez longtemps encore. Comme je ne dormais pas la nuit, j’avais tout le jour une espèce de somnolence qui ne parut pas de bon augure à mon oncle. Il se douta de quelque chose ; il écouta probablement à la porte, et entendit tout ; car un beau matin il entra dans ma chambre si brusquement, qu’Antoinette eut à peine le temps de remonter à sa place.
Il était suivi d’un ouvrier tapissier avec des tenailles et une échelle.
Il me regarda d’un air rogue et sévère qui me fit voir qu’il savait tout.
« Cette marquise de T*** est vraiment folle ; où diable avait-elle la tête de s’éprendre d’un morveux de cette espèce ? fit mon oncle entre ses dents ; elle avait pourtant promis d’être sage !
« Jean, décrochez cette tapisserie, roulez-là et portez-là au grenier. »
Chaque mot de mon oncle était un coup de poignard.
Jean roula mon amante Omphale, ou la marquise Antoinette de T***, avec Hercule, ou le marquis de T***, et porta le tout au grenier. Je ne pus retenir mes larmes.
Le lendemain, mon oncle me renvoya par la diligence de B*** chez mes respectables parents, auxquels, comme on pense bien, je ne soufflai pas mot de mon aventure.
Mon oncle mourut ; on vendit sa maison et les meubles ; la tapisserie fut probablement vendue avec le reste.
Toujours est-il qu’il y a quelque temps, en furetant chez un marchand de bric-à-brac pour trouver des momeries, je heurtai du pied un gros rouleau tout poudreux et couvert de toiles d’araignée.
« Qu’est cela ? dis-je à l’Auvergnat.
-- C’est une tapisserie rococo qui représente les amours de madame Omphale et de monsieur Hercule ; c’est du Beauvais, tout en soie et joliment conservé. Achetez-moi cela pour votre cabinet ; je ne vous le vendrai pas cher, parce que c’est vous. »
Au nom d’Omphale, tout mon sang reflua sur mon cœur.
« Déroulez cette tapisserie », fis-je au marchand d’un ton bref et entrecoupé comme si j’avais la fièvre.
C’était bien elle. Il me sembla que sa bouche me fit un gracieux sourire et que son oeil s’alluma en rencontrant le mien.
« Combien en voulez-vous ?
-- Mais je ne puis vous céder cela à moins de quatre cents francs, tout au juste.
-- Je ne les ai pas sur moi. Je m’en vais les chercher ; avant une heure je suis ici. »
Je revins avec l’argent ; la tapisserie n’y était plus. Un Anglais l’avait marchandée pend ant mon absence, en avait donné six cents francs et l’avait emportée.
Au fond, peut-être vaut-il mieux que cela se soit passé ainsi et que j’aie gardé intact ce délicieux souvenir. On dit qu’il ne faut pas revenir sur ses premières amours ni aller voir la rose qu’on a admirée la veille.
Et puis je ne suis plus assez jeune ni assez joli garçon pour que les tapisseries descendent du mur en mon honneur.



POESIE ET GUERRE 2

Bêtise de la guerre  (de Victor HUGO, 1871)
Ouvrière sans yeux, Pénélope imbécile,
Berceuse du chaos où le néant oscille,
Guerre, ô guerre occupée au choc des escadrons,
Toute pleine du bruit furieux des clairons,
Ô buveuse de sang, qui, farouche, flétrie,
Hideuse, entraîne l'homme en cette ivrognerie,
Nuée où le destin se déforme, où Dieu fuit,
Où flotte une clarté plus noire que la nuit,
Folle immense, de vent et de foudres armée,
A quoi sers-tu, géante, à quoi sers-tu, fumée,
Si tes écroulements reconstruisent le mal,
Si pour le bestial tu chasses l'animal,
Si tu ne sais, dans l'ombre où ton hasard se vautre,
Défaire un empereur que pour en faire un autre ?

Familiale (de Jacques Prévert, 1945, Paroles)
La mère fait du tricot
Le fils fait la guerre
Elle trouve ça tout naturel la mère
Et le père qu’est-ce qu’il fait le père
Il fait des affaires
Sa femme fait du tricot
Son fils la guerre
Lui des affaires
Il trouve ça tout naturel le père
Et le fils et le fils
Qu’est-ce qu’il trouve le fils
Il ne trouve rien absolument rien le fils
Le fils sa mère fait du tricot son père des affaires lui la guerre
Quand il aura fini la guerre
Il fera des affaires avec son père
La guerre continue la mère continue elle tricote
Le père continue il fait des affaires
Le fils est tué il ne continue plus
Le père et la mère vont au cimetière
Ils trouvent ça tout naturel le père et la mère
La vie continue la vie avec le tricot la guerre les affaires
Les affaires la guerre le tricot la guerre
Les affaires les affaires les affaires
La vie avec le cimetière


  1. Comment (types de vers, sonorités, figures de style, lexique…) ces deux poèmes dénoncent-ils la guerre ?
  2. Montrez, en analysant les poèmes étudiés en classe, que les poètes détestent la guerre. Vous vous appuierez sur une présentation précise de chacun des poèmes que vous résumerez fidèlement. (Barbara de Prévert, Le Dormeur du Val de Rimbaud, le poème sur Hiroshima du turc Nazim Hikmet, Le comte Félibien de Victor Hugo, les haikus sur Hiroshima)
  3. A votre tour, vous écrirez un poème original dénonçant la guerre, d’une vingtaine de lignes.

POESIE ET GUERRE 1

DEPUIS SIX MILLE ANS
 (poème de Victor Hugo)
Depuis six mille ans la guerre
Plait aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

Les conseils du ciel immense,
Du lys pur, du nid doré,
N'ôtent aucune démence
Du coeur de l'homme effaré.

Les carnages, les victoires,
Voilà notre grand amour ;
Et les multitudes noires
Ont pour grelot le tambour.

La gloire, sous ses chimères
Et sous ses chars triomphants,
Met toutes les pauvres mères
Et tous les petits enfants.

Notre bonheur est farouche ;
C'est de dire : Allons ! mourons !
Et c'est d'avoir à la bouche
La salive des clairons.

L'acier luit, les bivouacs fument ;
Pâles, nous nous déchaînons ;
Les sombres âmes s'allument
Aux lumières des canons.

Et cela pour des altesses
Qui, vous à peine enterrés,
Se feront des politesses
Pendant que vous pourrirez,

Et que, dans le champ funeste,
Les chacals et les oiseaux,
Hideux, iront voir s'il reste
De la chair après vos os !

Aucun peuple ne tolère
Qu'un autre vive à côté ;
Et l'on souffle la colère
Dans notre imbécillité.

C'est un Russe ! Egorge, assomme.
Un Croate ! Feu roulant.
C'est juste. Pourquoi cet homme
Avait-il un habit blanc ?

Celui-ci, je le supprime
Et m'en vais, le coeur serein,
Puisqu'il a commis le crime
De naître à droite du Rhin.

Rosbach ! Waterloo ! Vengeance !
L'homme, ivre d'un affreux bruit,
N'a plus d'autre intelligence
Que le massacre et la nuit.

On pourrait boire aux fontaines,
Prier dans l'ombre à genoux,
Aimer, songer sous les chênes ;
Tuer son frère est plus doux.

On se hache, on se harponne,
On court par monts et par vaux ;
L'épouvante se cramponne
Du poing aux crins des chevaux.

Et l'aube est là sur la plaine !
Oh ! j'admire, en vérité,
Qu'on puisse avoir de la haine
Quand l'alouette a chanté.


LE MAL (poème d’Arthur Rimbaud)
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant;
- Pauvres morts dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement !...

Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or,
Qui dans le bercement des hosanna s'endort,

Et se réveille quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!



QUESTIONS
  1. Analysez la musicalité de chaque poème (types de vers, de rimes, de strophes, de poème).
  2. Comment ces deux poèmes dénoncent-ils la guerre ? Développez votre réponse en citant le texte et en commentant vos citations.
  3. Montrez, en présentant précisément les « Strophes pour se souvenir » d’Aragon et « Souvenir de la nuit du 4 » de Victor Hugo, que ces deux poèmes dénoncent l’horreur de la guerre.
  4. Hugo écrit : « L'homme, ivre d'un affreux bruit, / N'a plus d'autre intelligence / Que le massacre et la nuit. ». Partagez-vous sa vision désespérée de l’humanité ? Justifiez votre réponse.


GRAEME ALLWRIGHT - QUI A TUE DAVY MOORE

Qui a tué Davy Moore ? (chanson de Bob Dylan, traduite par  Graeme Allwright)

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?

C´n´est pas moi, dit l´arbitre, pas moi
Ne me montrez pas du doigt!
Bien sûr, j´aurais peut-être pu l´sauver
Si au huitième j´avais dit "assez!"
Mais la foule aurait sifflé
Ils en voulaient pour leur argent, tu sais
C´est bien dommage, mais c´est comme ça
Y en a d´autres au-d´ssus de moi
C´est pas moi qui l´ai fait tomber
Vous n´pouvez pas m´accuser!

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?

C´n´est pas nous, dit la foule en colère
Nous avons payé assez cher
C´est bien dommage, mais entre nous
Nous aimons un bon match, c´est tout
Et quand ça barde, on trouve ça bien
Mais vous savez, on n´y est pour rien
C´est pas nous qui l´avons fait tomber
Vous n´pouvez pas nous accuser!

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?

C´n´est pas moi, dit son manager, à part
Tirant sur un gros cigare
C´est difficile à dire, à expliquer
J´ai cru qu´il était en bonne santé
Pour sa femme, ses enfants, c´est bien pire
Mais s´il était malade, il aurait pu le dire
C´est pas moi qui l´ai fait tomber
Vous n´pouvez pas m´accuser!

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?

C´n´est pas moi, dit le journaliste de la Tribune
Tapant sur son papier pour la une
La boxe n´est pas en cause, tu l´sais
Dans un match de foot y a autant d´dangers
La boxe, c´est une chose saine
Ca fait partie de la vie américaine
C´est pas moi qui l´ai fait tomber
Vous n´pouvez pas m´accuser!

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?

C´n´est pas moi, dit son adversaire, lequel
A donné le dernier coup mortel
De Cuba il a pris la fuite
Où la boxe est maintenant interdite
Je l´ai frappé, bien sûr, ça c´est vrai
Mais pour ce boulot on me paie
Ne dites pas qu´j´l´ai tué, et après tout
C´est le destin, Dieu l´a voulu.

Qui a tué Davy Moore?
Qui est responsable et pourquoi est-il mort?


LONDON - UNE TRANCHE DE BIFTECK

Une tranche de bifteck, par Jack London, 1909 – Traduction L. Postif, 1931.
Avec son dernier morceau de pain, Tom King essuya sur son assiette les moindres traces de sauce blanche et mâcha cette ultime bouchée lentement et d'un air préoccupé. Il se leva de table avec la sensation d'avoir encore faim.
Pourtant lui seul avait mangé. Dans la chambre voisine on avait fait coucher de bonne heure les enfants, avec l'espoir que le sommeil leur ferait oublier l'absence de souper. Sa femme n'avait rien avalé non plus. Assise en silence, elle fixait sur lui des regards inquiets. C'était une pauvre créature de la classe ouvrière, maigre et usée, et cependant son visage conservait maintes traces de sa gentillesse de jadis. Elle avait dépensé ses derniers sous à acheter du pain, et emprunté à une voisine de quoi faire la sauce.
Quels détails indiquent l’extrême pauvreté de la famille de Tom King ?
L'homme s'assit près de la fenêtre sur une chaise branlante qui gémit sous son poids, puis porta machinalement sa pipe à la bouche et une main à la poche de son veston. Le manque de tabac lui rappela la futilité de ce geste, et, fronçant le sourcil, il mit la pipe de côté. Ses mouvements, lents et en quelque sorte massifs, paraissaient alourdis par l'hypertrophie de ses muscles. Ses vêtements d'étoffe grossière étaient vieux et déformés. Les empeignes de ses chaussures paraissaient trop faibles pour supporter le ressemelage épais qui, lui-même, ne datait pas d'hier. Et sa chemise en coton, un article à bon marché, montrait un col éraillé et des taches de peinture indélébile.
Mais ce qui décelait sans erreur possible le genre d'occupation de Tom King, c'était son visage, un visage de boxeur professionnel, d'homme qui, au cours de longues années de service sur le ring carré, a développé et accentué toutes les marques de la bête de combat : visage rasé de près, comme pour mieux laisser voir ses traits nettement menaçants. Les lèvres informes constituaient une bouche rudimentaire à l'excès, pareille à une balafre. La mâchoire était agressive, brutale et massive. Les yeux aux mouvements lents et aux pesantes paupières, presque dépourvus d'expression sous des sourcils en broussaille et toujours froncés, représentaient peut-être la caractéristique la plus bestiale de cet être brutal de la tête aux pieds ; des yeux endormis, léonins, des yeux d'animal agressif. Le front obliquait court vers une chevelure tondue et laissant voir toutes les bosses d'une mauvaise tête. Un nez cassé en deux endroits et déformé par d'innombrables coups de poing, et une oreille pareille à un chou-fleur, toujours enflée et détendue au double de sa dimension naturelle, complétaient le portrait, tandis que la barbe, rasée pourtant de frais, pointait sous la peau et communiquait à tout le visage une teinte d'un noir bleuâtre.
En résumé, c'était la physionomie d'un de ces hommes qu'on ne se soucie guère de rencontrer dans une ruelle sombre ou un lieu écarté. Pourtant Tom King n’était pas un malfaiteur et n'avait jamais commis la moindre action criminelle. A part quelques rixes assez ordinaires dans son milieu social, il n'avait jamais fait de mal à une mouche : et jamais on ne l'avait vu chercher noise à quiconque. Boxeur professionnel, il réservait toute sa brutalité pour ses apparitions en public. En dehors du ring, c'était un homme paisible et de bon caractère, un peu trop enclin dans sa jeunesse à ouvrir sa bourse alors bien garnie. Sans rancune, il ne se connaissait guère d’ennemis.
Quelles impressions se dégagent du portrait de Tom King?
La bataille représentait pour lui une affaire. Sur le ring, il frappait pour faire mal, pour paralyser, pour détruire, mais sans animosité, dans un but purement professionnel. Des foules de gens s'assemblaient pour voir des hommes se mettre mutuellement hors de combat. Le gagnant empochait la majeure partie des enjeux. Lorsque, voilà vingt ans, Tom King s'était rencontré avec Wouloumoulou-l'Esquive, il savait que la mâchoire de celui-ci n'était guérie que depuis quatre mois, après avoir été brisée dans un assaut à Newcastle. Orientant sa tactique d'après ce renseignement, il avait brisé de nouveau cette mâchoire à la neuvième reprise, non qu'il entretînt la moindre cruauté contre l'Esquive, mais parce que c'était le seul moyen de venir à bout de lui et de gagner la forte somme. Et le vaincu ne lui en voulut pas le moins du monde. C'était la règle du jeu : tous deux la connaissaient et l'observaient.
Un paragraphe du récit nous ramène dans le passé de Tom King. A combien d’années en arrière ? A quel propos?
Tom King, peu bavard de sa nature, demeurait près de la fenêtre dans un morne silence et regardait ses mains; il contemplait les veines en saillie, grosses et gonflées, et les jointures démolies, déformées, attestant la besogne accomplie par elles. Il ignorait l’aphorisme d'après lequel « la vie d'un homme est celle de ses artères », mais il comprenait bien le sens de ces grosses veines en relief. Son coeur y avait envoyé trop de sang sous la pression maximum. Elles ne remplissaient plus leur office. Il avait forcé leur élasticité, et son endurance s'était relâchée en proportion de cette détente.
Maintenant il se fatiguait facilement. Il ne pouvait plus faire une série de vingt reprises coup sur coup, en avalanche, se battant d'un son de gong à l'autre, recouvrant ses forces en touchant terre, acculé aux cordes et y acculant l'adversaire, et reprenant toute sa vigueur en cette vingtième et dernière reprise, où, devant toute la salle debout et hurlante, lui-même se précipitait, frappait, esquivait, faisait pleuvoir une grêle de coups et en encaissait lui-même une averse, cependant que son coeur refoulait fidèlement le sang dans ses artères et le pompait dans ses veines. Celles-ci, alors gonflées pendant l'effort, se rétrécissaient toujours ensuite, mais jamais tout à fait: chaque fois, de façon imperceptible, elles demeuraient un peu plus grosses. Il examinait fixement ses mains, et un instant il crut les revoir dans toute leur jeune splendeur, avant que sa première jointure se fût brisée sur la tête de Benny Jones, surnommé la Terreur du Pays de Galles.
Il éprouva de nouveau une sensation de faim non satisfaite.
- Bon sang ! Ce que je mangerais volontiers un morceau de bifteck ! murmura-t-il avec un juron étouffé et en serrant ses poings énormes.
- J'ai essayé chez Burke et chez Sawley, dit sa femme en manière d'excuse.
- Et ils n'ont pas voulu te faire crédit ?
- Pas d'un centime, a déclaré Burke.
Elle hésita.
- Continue. Qu'a-t-il dit ?
- Il m'a dit qu'à son avis Sandel te battrait ce soir, et que nous lui devions déjà une somme rondelette.            Tom King grogna, mais ne répondit point. Il songeait à certain bull-terrier que dans sa jeunesse il avait nourri de biftecks pendant un temps considérable. En ce temps-là, Burke lui aurait fait crédit pour un millier de biftecks. Mais les temps étaient changés. Tom King devenait vieux ; et les vieux boxeurs, qui font assaut dans les clubs de second ordre, ne peuvent s'attendre à de gros crédits de la part des commerçants.
Il s'était éveillé ce matin-là avec le désir d'un morceau de bifteck, et ce désir persistait. Il n'avait pu s'entraîner comme il faut pour le combat actuel. La sécheresse régnait cette année en Australie ; par ces temps durs, le travail, même le plus irrégulier, était difficile à dénicher. Il ne pouvait se payer un entraîneur, et sa nourriture n'était pas toujours fameuse ni suffisante. Il avait pu trouver pendant quelques jours une place de manœuvre, et le matin de bonne heure il faisait au pas gymnastique le tour du Domaine pour se mettre les jambes en forme. Mais il est malaisé de s'entraîner tout seul, et d'avoir une femme et deux mioches à nourrir.
On apprend dans cette page le nom du pays où se passe l’histoire. Lequel ?
Son crédit chez les fournisseurs ne s'améliora guère quand on apprit qu'il aurait Sandel pour adversaire. Le secrétaire du Club de la Gaîté lui avait avancé trois livres - le dédommagement du perdant - et pas un penny de plus. De temps à autre, il avait pu emprunter quelques shillings à de vieux camarades qui lui auraient volontiers avancé davantage, mais eux- mêmes souffraient de la gêne occasionnée par le chômage dû à la sécheresse. Non - et inutile de se dorer la pilule - son entraînement n'avait pas été suffisant. Il lui aurait fallu une meilleure nourriture et moins de soucis. En outre, il est plus ardu de se mettre en forme à quarante ans qu'à vingt.
- Quelle heure est-il, Lizzie ? demanda-t-il.
Sa femme traversa le vestibule pour aller s'en informer, et revint.
- Huit heures moins le quart.
- Le premier assaut va commencer dans quelques minutes, dit-il, un simple match d'essai. Puis viendra un assaut en quatre reprises entre Dealer Wells et Gridley, suivi d'un autre en dix reprises entre Starlight et un matelot. Mon tour n'arrivera que dans une bonne heure d'ici.
Au bout de dix autres minutes de silence il se leva.
- Le fait est, Lizzie, que je n'ai pas eu l'entraînement qu'il faudrait.
Il mit son chapeau et marcha vers la porte. Il ne lui demanda pas de l'embrasser - il ne le faisait jamais en s'en allant - mais ce soir elle prit l'initiative, lui jetant ses bras autour du cou et l'obligeant à se pencher vers elle. Elle semblait toute menue à côté de ce colosse.
- Bonne chance, Tom ! fit-elle. Fais-lui son affaire, il le faut.
- Oui, il faut que je lui fasse son affaire, répéta-t-il. Voilà tout. Il faut que je lui règle son compte.
Il éclata d'un rire forcé, tandis qu'elle se serrait contre lui. Par-dessus ses épaules, il parcourut du regard la chambre nue. Voilà tout ce qu'il possédait au monde, avec le loyer en retard, sa femme et les gosses à nourrir. Il quittait tout cela pour aller, dans la nuit, chercher la pâture pour la femelle et les petits, non pas comme un travailleur moderne se rendant à sa besogne mécanique, mais à la façon antique et primitive, à la mode royale et animale, en se battant pour la conquérir.
- Il faut absolument que je lui fasse son affaire, reprit-il, cette fois avec une ombre de désespoir dans la voix. La chose en vaut la peine : trente livres, de quoi payer toutes mes dettes, avec un peu de reste. Si je perds, je n'aurai rien, pas même de quoi prendre le tram pour rentrer. Le secrétaire m'a donné tout ce qui revient au perdant. Adieu, ma vieille ! Si je gagne, je reviendrai tout de suite à la maison.
- Je t'attendrai ! lui cria-t-elle dans le vestibule.
Il avait deux bons kilomètres à parcourir pour arriver à la Gaîté, et en cheminant il se souvenait que dans ses jours de gloire, quand il était champion des poids lourds pour la Nouvelle Galles du Sud, il serait allé au combat en voiture, accompagné sans doute par quelque gros parieur qui aurait payé la course. Voyez Tommy Burns et ce nègre yankee, Jack Johnson : ils roulaient en automobile. Et lui allait à pied ! Tout le monde sait qu'une marche de deux kilomètres n'est pas une fameuse préparation pour un combat.
Il se sentait vieux, et les patrons ne s'arrangent pas très bien avec les vieux. Il n'était plus bon à rien qu'à du travail de manœuvre, et même là-dedans, son nez brisé et son oreille enflée militaient contre lui. Il se surprit à regretter de n'avoir pas appris un métier : cela valait mieux, au bout du compte. Mais personne ne l'avait prévenu, et tout au fond du coeur il sentait qu'il n'eût pas suivi les conseils de ce genre. C'était si simple : de grosses sommes à gagner, des combats rapides et glorieux, coupés par des périodes de repos et de flâneries, toute une suite d'admirateurs empressés, tapes sur le dos, poignées de mains, gens heureux de lui offrir un verre pour avoir le privilège de causer cinq minutes avec lui, et, par-dessus tout, la gloire, les salles en folie, le tourbillon final, l'annonce de l'arbitre : « King est gagnant ! » et son nom dans les journaux du lendemain.
C'était le bon temps ! Mais il comprenait maintenant, à sa façon lente de ruminant, qu'en cette époque-là lui-même avait mis les vieux au rancart. Lui-même représentait alors la jeunesse et l'aurore, eux l'âge et le couchant. Rien d'étonnant qu'il trouvât facile de vaincre ces hommes aux veines enflées, aux jointures abîmées, aux os fatigués par les longues batailles déjà soutenues.
Comment Tom King fait-il le trajet de chez lui à la salle de boxe ? En a-t-il toujours été ainsi ?
Il évoqua le jour où il avait mis hors de combat Stowsher Bill à Bush-Cutters Bay, à la dix-huitième reprise, et comment le pauvre vieux s'était mis à pleurer comme un gosse dans le vestiaire. Peut-être celui-là aussi se trouvait-il en retard pour son loyer ; peut-être une femme et des enfants l'attendaient-ils à la maison ; peut-être Bill lui-même, ce jour-là, eût-il mangé avec plaisir un morceau de bifteck. Bill s'était battu superbement et avait encaissé une pénible raclée. Maintenant, par expérience personnelle, il se rendait compte qu'en cette soirée de vingt ans auparavant, Stowsher Bill se battait pour quelque chose de plus sérieux que ce jeune Tom King, ambitieux simplement de gloire et d'argent de poche. Rien d'étonnant que Bill eût pleuré ensuite au vestiaire !
            D'abord, un boxeur n'a dans le ventre qu'un nombre restreint de combats potentiels : telle est la loi de fer qui règle ce jeu-là. Tel homme peut receler une centaine de durs assauts, tel autre une vingtaine seulement. Chacun, selon sa composition et la qualité de sa fibre, en contient un nombre défini, et quand il les a livrés, lui-même est fini. Oui, lui-même avait livré plus de batailles que la plupart des autres, et affronté plus que sa part de ces pénibles rencontres qui vous tendent cœur et poumons presque au point de les faire éclater, qui détruisent l'élasticité des vaisseaux et pétrifient en nodosités les muscles souples de la jeunesse, qui usent les nerfs et fatiguent les os par excès d'effort et d'endurance. Oui, il avait fait mieux que personne. Nul ne restait de ses anciens adversaires. Il les avait tous démolis tour à tour, et avait contribué à en démolir quelques-uns.
On l'avait opposé aux anciens, et il les avait mis hors de combat l'un après l'autre, riant quand - comme Stowsher - ils pleuraient au vestiaire. Et voici qu'il était un ancien, et qu'on lui opposait les jeunes, par exemple ce type de Sandel, arrivant de la Nouvelle-Zélande avec une célébrité derrière lui. Mais personne en Australie ne savait rien sur son compte : c'est pourquoi on lui opposait le vieux Tom King. Si Sandel se montrait à la hauteur, on lui présenterait ensuite de meilleurs adversaires, avec des prix plus élevés à remporter. On pouvait donc s'attendre à le voir se battre de son mieux. Il avait tout à y gagner, argent, gloire et carrière. Et Tom King représentait la pierre d'achoppement à l'entrée de la route conduisant à la gloire et à la fortune : mais lui-même n'avait à gagner que trente livres, destinées à payer propriétaire et fournisseurs. A force de réflexions pareilles, Tom King en arriva, chose bizarre, à entrevoir une vision de la Jeunesse, se dressant magnifique, triomphante, invincible avec ses muscles souples et sa peau soyeuse, avec son cœur et ses poumons jamais fatigués ni déchirés, et se riant des limites de l'effort. Oui, la Jeunesse prenait forme de Némésis. Elle démolissait les vieux sans songer qu'en agissant ainsi elle se détruisait elle-même. L'effort lui élargissait les artères et lui brisait les jointures, et son tour venait d'être annihilé par la jeunesse. Car la jeunesse est toujours Jeune, et il n'y a que l'âge qui vieillisse.
A quoi pense Tom King pendant son trajet vers la salle ?
Arrivé à Castlereagh Street, il tourna, à gauche, et à trois pâtés de maisons plus loin, il s'arrêta devant la Gaîté. Une bande de jeunes chenapans flânant à la porte s'écarta respectueusement sur son passage et il entendit l'un d'eux dire à un camarade :
- C'est lui, c'est Tom King !
A l'intérieur, comme il se dirigeait vers le vestiaire, il croisa un jeune homme à l'œil vif et de mine éveillée, qui lui serra la main.
- Comment vous sentez-vous, Tom ? demanda-t-il.
- En excellentes dispositions, répondit King, avec la conscience qu'il mentait, et que s'il eût possédé une livre, il l'aurait donnée tout de suite pour un bon morceau de bifteck.
Lorsqu'il sortit du vestiaire, suivi de ses seconds, et parcourut le bas-côté pour gagner le ring carré au centre de la salle, la foule l'accueillit par une salve d'applaudissements. Il répondit aux saluts de droite et de gauche, bien que peu de ces visages lui fussent connus. La plupart étaient des blancs-becs qui n'étaient pas encore au monde lorsqu'il remportait ses premiers succès.
Il sauta légèrement sur la plate-forme et se glissa entre les cordes Jusqu'à son coin, ou il s'assit sur un pliant. Jack Bail, l'arbitre, arriva et lui serra la main. C'était un pugiliste démoli, qui depuis plus de dix ans n'était pas monté sur le ring pour son propre compte. King se sentit heureux de l'avoir pour arbitre. Tous deux étaient des anciens. S'il malmenait Sandel en outrepassant un peu le règlement, il pouvait compter sur Bail pour ne pas en souffler mot.
De jeunes aspirants poids lourds grimpaient l'un après l'autre sur la plate-forme et étaient présentés au public par l'arbitre, qui proclama également trois défis en leur nom.
- Le jeune Pronto, annonça Bail, de Sydney-Nord, défie le gagnant pour un prix supplémentaire de cinquante livres !
Le public applaudit, et les bravos redoublèrent quand Sandel en personne franchit les cordes et s'assit dans son coin. Tom King regarda curieusement cet adversaire avec qui, dans quelques minutes, il allait être engagé dans un combat sans merci, chacun essayant de toutes ses forces d'abattre l'autre et de lui faire perdre connaissance. Mais il ne pouvait pas voir grand-chose, car Sandel, comme lui-même, portait un pantalon et un maillot par-dessus son costume d'assaut. Son visage était d'une mâle beauté, et le cou large et musclé présageait un corps magnifique.
Le jeune Pronto alla d'un coin à l'autre de l'estrade, serrant la main aux principaux boxeurs, puis en descendit. Les défis continuèrent. De nouveaux jeunes gens grimpaient entre les cordes, toute une jeunesse inconnue mais insatiable, proclamant au genre humain que par sa force et son habileté elle pouvait rivaliser avec le vainqueur. Quelques années auparavant, dans sa propre fougue de lutteur invincible, Tom King se serait senti amusé et ennuyé de tous ces préliminaires. Mais aujourd'hui il demeurait assis, fasciné, incapable d'effacer de devant ses yeux cette vision de la Jeunesse.
Ces jeunes montaient sans relâche à l'assaut de la plate-forme de boxe, franchissaient les cordes et criaient leur défi : et toujours les vieux descendaient devant eux. Les jeunes grimpaient au succès sur le corps des anciens. Et toujours il en arrivait, toute une jeunesse avide et irrésistible, des jeunes chassant les vieux, devenant vieux eux-mêmes et descendant la pente, tandis que derrière eux se pressait une autre jeunesse éternelle, les générations de bébés grandis et désireux de repousser leurs aînés, suivis à leur tour d'une procession de bébés se prolongeant jusqu'à la consommation des siècles, une jeunesse à qui tout cède et qui ne meurt jamais.
Tom King regarda du côté de la loge des journalistes et fit un signe de reconnaissance à Morgan, du Sportsman, et à Corbett, du Referee. Puis il leva les mains, pendant que Sid Sullivan et Charley Bates, ses seconds, lui passaient ses gants et les attachaient, surveillés de près par un des seconds de Sandel qui avait commencé par examiner minutieusement les petites bandes de toile enroulées autour des jointures de King. Un de ses propres seconds, dans le coin de Sandel, remplissait le même office.
Sandel, assis, fut débarrassé de son pantalon, puis, debout, fut dépouillé de son maillot par-dessus la tête. Tom King put contempler alors la Jeunesse incarnée : une poitrine vaste aux muscles énormes glissant comme des bielles vivantes sous la peau blanche et satinée. Tout ce corps fourmillait de vie, et cette vie, Tom King s'en rendait compte, n'avait rien perdu de sa fraîcheur au cours de ces combats prolongés où la jeunesse paie son tribut et s'en retourne un peu moins jeune qu'en entrant.
Les deux hommes s'avancèrent au-devant l'un de l'autre, et, au moment où le gong résonnait et où les seconds dégringolaient de la plate-forme avec leurs pliants, ils se serrèrent la main et prirent aussitôt leur attitude de combat.
Qui est l’adversaire de Tom King ? Quelle est la principale différence avec Tom King?


Instantanément, tel un mécanisme d'acier et de ressorts équilibré sur une détente infiniment sensible, Sandel se mit à avancer, reculer et rebondir, logeant un coup du gauche aux yeux, un coup du droit aux côtes, esquivant une riposte, se dérobant dans une danse légère et revenant dans une danse menaçante.
C'était une démonstration éblouissante, et le public hurla son approbation. Mais King n'était pas ébloui. Il avait soutenu trop de combats, et contre trop de jeunes, pour ne pas apprécier à leur juste valeur ces coups trop rapides et trop adroits pour être dangereux. Evidemment, Sandel voulait précipiter les événements dès le début. Il fallait s'y attendre. C'était la manière de la jeunesse, avide de dépenser sa valeur superbe en folles révoltes et furieuses attaques, d'accabler l'adversaire sous sa force glorieuse et son désir sans limites.
Sandel avançait et reculait, surgissait à droite, survenait à gauche, léger de jambes et ardent de cœur, miracle vivant de chair blanche et de muscle offensif, s'échappant et bondissant comme une navette, accomplissant entre deux mouvements toute une série de gestes intermédiaires, combinés en vue de démolir Tom King, cet obstacle interposé entre lui et la fortune. Et Tom King, avec patience, endurait tout cela. Il connaissait son affaire et comprenait la jeunesse maintenant qu'elle ne lui appartenait plus. Rien à faire avant que l'autre eût perdu un peu de vapeur, pensait-il ; et il souriait en lui-même en se baissant exprès pour recevoir sur le crâne un coup lourdement asséné. C'était une malice, mais parfaitement conforme aux règles du jeu. Au boxeur de prendre soin de ses jointures, et s'il s'obstine à frapper l'adversaire sur le sommet de la tête, c'est à ses risques et périls.
King aurait pu se baisser un peu plus et laisser le coup se dépenser à vide, mais il se souvenait de ses premiers assauts et de la façon dont il s'était brisé une première jointure sur la caboche de la Terreur du Pays de Galles. Il se conformait aux règles du jeu. Cette parade coûterait à Sandel une de ses jointures : non pas que le jeune homme dût s'en apercevoir sur-le-champ : il continuerait avec une superbe indifférence, frappant aussi dur que jamais jusqu'au bout de la bataille. Mais plus tard, lorsque commenceraient à se faire sentir les effets d'assauts multiples et prolongés, il regretterait cette jointure et se rappellerait comment il l'avait démolie sur la tête de Tom King.
Pourquoi Tom King reçoit-il volontairement des coups qu’il pourrait éviter ?
La première partie de l'assaut fut toute à l'honneur de Sandel, qui souleva l'enthousiasme du public par la rapidité de ses attaques en tourbillon. Il écrasa King d'une avalanche de coups, que l'autre encaissa sans sourciller, sans frapper une seule fois, se contentant de se couvrir, de parer, de se baisser ou de se coller en corps à corps pour esquiver les horions. De temps à autre, il faisait des feintes, secouait la tête quand un coup portait de tout son poids. et n'accomplissait que des mouvements lourds, sans élans ni bonds, sans perdre un atome de force : sa discrétion d'homme mûr l'avertissait qu'il fallait laisser mousser cette jeunesse avant de rendre coup pour coup.
Tous les mouvements de King étaient lents et méthodiques, et ses yeux aux lourdes paupières et aux regards alanguis lui donnaient l'apparence d'un homme à demi endormi ou aveuglé par un excès de lumière. Cependant, rien n'échappait à ces yeux-là, habitués à tout voir par un entraînement de plus de vingt ans dans l'enclos de boxe. Ces yeux-là ne clignaient ni ne vacillaient en voyant arriver un coup, mais regardaient tranquillement en mesurant la distance.
Pendant la minute de repos qui suivit cette première prise, assis dans son coin de la plate-forme, les jambes écartées et les bras reposant à angle droit sur les cordes, il soulevait franchement et abaissait profondément le ventre et la poitrine pour engouffrer l'air que chassaient les seconds en agitant des serviettes. Il écoutait les yeux fermés les cris de la salle : « Pourquoi ne te bats-tu pas, Tom ?... Tu as la frousse du petit, hein ? » criait-on de-ci, de-là. Et il entendit ce commentaire d'un spectateur au premier rang : «Il a les muscles noués. Il ne peut remuer plus vite. Deux contre un sur Sandel, en livres sterling ! »
Le gong résonna et les deux hommes quittèrent leurs encoignures. Dans son ardeur à recommencer, Sandel parcourut bien les trois quarts de la plate-forme, tandis que King se contentait de parcourir la distance minimum, d'accord avec sa tactique d'économie. Insuffisamment entraîné, n'ayant pas mangé à sa faim, il épargnait le moindre pas. De surcroît, il avait déjà couvert deux kilomètres pour atteindre le champ de bataille. Cette reprise fut une répétition de la précédente, Sandel s'emportant en une attaque brusquée, et le public demandant avec indignation pourquoi Tom King ne se battait pas. A part des feintes et quelques coups lents et inefficaces, il ne fit que parer, se maintenir en place et se coller dans un corps à corps. Sandel voulait accélérer l'allure, et King, par prudence, l'en empêchait. Le vétéran souriait avec une sorte de souci pathétique et ménageait sa force avec une jalousie dont est seule capable la maturité.
Comment Tom King s’y prend-il pour économiser ses forces le plus possible ?
Sandel représentait la jeunesse et gaspillait ses forces avec la magnifique prodigalité de son âge. King dirigeait l'assaut en chef consommé, avec la sagesse acquise au prix de longues et cruelles mêlées. Il observait tout, la tête et les yeux froids, avec des mouvements lents, attendant que Sandel eût jeté sa gourme. Pour la majorité des spectateurs, King n'était pas de force, et ils exprimaient leur opinion en offrant trois contre un sur Sandel. Mais un petit nombre de sages, qui connaissaient King de longue date, acceptaient le pari, qu'ils considéraient comme gagné d'avance. La troisième reprise débuta, comme les autres, tout à fait partiale ; Sandel faisait tout, menait la partie, accablait de coups son adversaire. Une demi-minute s'était déjà écoulée quand Sandel, trop confiant en lui-même, se découvrit. Les yeux de King flambèrent en même temps que se détendait son bras droit. C'était le premier coup réel qu'il portât, la courbe du bras tordue pour la rendre plus solide, et derrière lui tout le poids du corps pivotant à demi. On eût dit un lion endormi lançant un coup de patte soudain comme un éclair. Sandel, touché sur le côté de la mâchoire, fut abattu comme un bœuf. Le public resta bouche bée et murmura de timides approbations. L'homme n'avait pas les muscles noués, en fin de compte : il pouvait asséner un coup comme celui d'un marteau de forgeron.
            Sandel était ébranlé. Il se roula par terre et essaya de se relever, mais ses seconds lui crièrent de prendre son compte de secondes. Il s'agenouilla d'une jambe, prêt à se relever et attendit, pendant que l'arbitre, penché sur lui, comptait à haute voix les secondes dans son oreille. A la neuvième, il se redressa en attitude de combat, et Tom King, lui faisant face, regretta que le coup n'eût pas porté plus près de la pointe de la mâchoire. L'autre aurait été mis hors de combat, et lui-même serait rentré chez lui, rapportant les trente livres à sa femme et aux gosses. La reprise se poursuivit jusqu'au bout de ses trois minutes. Sandel manifestait cette fois un certain respect pour son adversaire, tandis que King avait repris ses mouvements lents et ses regards alanguis. Quand la reprise approcha de sa fin, King, averti du fait par la vue des seconds qui se préparaient à bondir entre les cordes, s'arrangea pour mener la bataille vers son propre coin. Et dès que sonna le gong, il s'assit immédiatement sur son tabouret qui l’attendait, tandis que Sandel dut traverser toute la plate-forme en diagonale pour rejoindre son coin. C'était peu de chose, mais c'est le total de ces petites choses qui compte. Sandel fut obligé de faire ces pas supplémentaires, de dépenser cette minime somme d'énergie, et de perdre ainsi une partie de sa précieuse minute de repos. Au début de chaque reprise, King avançait de son coin en flâneur, obligeant ainsi l'autre à parcourir la plus grande distance. A la fin de chaque reprise, King manœuvrait pour attirer l'autre dans son coin et s'asseoir immédiatement.
Deux autres reprises se passèrent, au cours desquelles King se montra parcimonieux et Sandel prodigue d'efforts. Celui-ci essaya d'imposer une allure plus vive, et cette tentative inquiéta King, car bon nombre des coups dont l'accablait l'adversaire portaient. Cependant, il s'obstinait dans sa lenteur, en dépit des protestations de jeunes gens à tête folle qui lui criaient de se décider à se battre. Au cours de la sixième reprise, Sandel commit une nouvelle imprudence : de nouveau, le terrible poing droit de Tom King l'atteignit à la mâchoire, et de nouveau Sandel à terre compta les neuf secondes.
Vers la septième reprise, Sandel avait perdu sa fougue et la fraîcheur de ses bonnes dispositions : il se rendit compte qu'il affrontait la plus dure rencontre de sa vie. Tom King était un vétéran de la boxe, mais un vétéran bien supérieur aux meilleurs de sa connaissance, un vétéran qui ne perdait jamais la tête, remarquable dans la défense, dont les coups possédaient la puissance d'une massue à clous, capable de mettre son homme hors de combat de l'une ou de l'autre main. Néanmoins, Tom King n'osait pas frapper fréquemment. Jamais il n'oubliait ses jointures abîmées, sachant que chaque coup devait porter s'il voulait les faire durer jusqu'à la fin de l'assaut.
Assis dans son coin et regardant son adversaire, il se prit à songer qu'en additionnant sa propre prudence et la jeunesse de Sandel, on obtiendrait un fameux champion du monde des poids lourds. Mais voilà l'ennui : Sandel ne deviendrait jamais un champion du monde : il lui manquait la prudence : il ne pouvait l'acquérir qu'au prix de sa jeunesse. Et quand il posséderait la prudence, il lui manquerait la jeunesse, dépensée à l'obtenir.
King profitait des moindres avantages. Il ne perdait jamais l'occasion d’un corps à corps, et dans ce cas, presque toujours, il enfonçait rudement son épaule dans les côtes de l’autre. Dans la philosophie professionnelle, un coup d'épaule vaut un coup de poing en ce qui concerne les dégâts, et vaut beaucoup mieux au point de vue de la dépense d’efforts. En outre, dans ces corps à corps, King reposait de tout son poids sur l’adversaire, et n'était pas pressé de se décoller. Cette situation nécessitait l’intervention de l'arbitre, qui venait les séparer : et immanquablement Sandel l'y aidait, n'ayant pas encore appris à se reposer. Il ne pouvait se retenir d'employer ses bras superbement agiles ses muscles toujours prêts à se tordre ; et quand l'autre se précipitait dans un corps à corps, lui enfonçant son épaule dans les côtes et la tête reposant sous le bras gauche de Sandel, celui-ci ne manquait guère d'envoyer un coup balancé du droit derrière son propre dos, dans la figure en saillie de l’autre. C’était un coup adroit, très admiré du public, mais pas bien dangereux et représentant par conséquent une certaine déperdition de force.
Sandel toujours infatigable, ignorait toute limite. Et King encaissait avec un sourire cynique et grimaçant.
Sandel entreprit une série de coups terribles du droit au corps, donnant impression que King était gravement endommagé ; seuls, les vieux habitées des assauts de boxe pouvaient apprécier la fine touche du gant gauche sur le biceps de l'autre juste au moment où le coup arrivait à destination. Chaque fois certes, le coup portait ; mais chaque fois il était privé de sa puissance par cette touche au biceps.
A la neuvième reprise, trois fois en une minute, King décocha à son adversaire un crochet du droit, et trois fois le corps de Sandel malgré son poids, s'aplatit sur la natte. Chaque fois, au bout des neuf secondes de grâce, il se remit sur ses pieds, ébranlé mais toujours solide. Ayant perdu beaucoup de son agilité, désormais il gâchait moins d'efforts et se battait résolument ; néanmoins, il continuait à compter sur son principal atout, qui était la jeunesse.
L’atout principal de King était l'expérience. Au fur et à mesure des années, et plus pâlissait sa vitalité et s'atténuait sa vigueur, il les avait remplacées par la ruse, par une prudence née de longues rencontres et par une soigneuse économie de ses forces. Il avait appris non seulement à sabstenir de mouvements superflus, mais encore à suggérer à son rival de gaspiller son énergie. A maintes reprises, par des feintes de pied de main ou de corps, il poussa Sandel à des sauts en arrière, à des esquives et parades inutiles. King se reposait, sans jamais laisser l'autre en faire autant. Telle est la stratégie du boxeur âgé.
Quel est le fait marquant de la neuvième reprise ?
Au début de la dixième reprise, King commença d'arrêter les attaques de l’autre par des directs du gauche au visage, et Sandel, rendu prudent répondit en se découvrant à gauche, puis esquivant le coup et frappant du droit sur le côté de la tête. Le coup porta trop haut pour produire tout son effet ; mais en le recevant, King éprouva la sensation bien connue d’un voile noir s’abattant à travers son esprit. Pendant un instant, ou plutôt pendant une fraction minime d'instant, il cessa d'exister : il vit l'adversaire s’esquiver de son champ visuel avec le fond de tous ces visages blancs et avides : la seconde d'après, il revit son adversaire et les figures à l’arrière-plan. Il aurait pu croire qu'il venait de s'endormir et de rouvrir les yeux, et cependant l'intervalle d'inconscience avait trop peu duré pour qu'il eût eu le temps de tomber. Le public le vit vaciller et fléchir sur les genoux, puis se remettre et enfoncer son menton plus profondément à l'abri de son épaule gauche.
Sandel répéta ce coup plusieurs fois, en maintenant King à demi étourdi, puis celui-ci combina sa défense, qui était en même temps une contre-attaque. Faisant une feinte du gauche, il recula d'un demi-pas, tout en envoyant un coup de bas en haut de toute la force de son poing droit. Le coup était si bien calculé qu'il arriva carrément sur la figure de Sandel avec tout l'élan de la feinte. Sandel, soulevé en l'air, retomba à la renverse, et frappa la natte de la tête et des épaules d'abord.
Deux fois King réussit ce coup d'habileté, puis il se déchaîna et se mit à marteler son rival vers les cordes. Sans fournir à Sandel la moindre occasion de se reposer ou de se reprendre, il lui asséna coup sur coup jusqu'à ce que le public, debout, fit trembler la salle d'un tonnerre d'applaudissements ininterrompus. Cependant, Sandel, superbe de force et d'endurance, réussit à demeurer sur ses pieds. Sa mise hors de combat paraissait certaine, et l'officier de police en observation près de la plate-forme, effrayé de le voir encaisser de pareils assauts, se leva dans l'intention d'arrêter le combat. Au même instant, le gong vibra et Sandel s'assit en chancelant dans son coin, en protestant à l'officier de police qu'il se sentait en bonne forme. En gage de quoi il exécuta deux petits bonds en arrière, et l'autre fut rassuré.
Tom King„ renversé en arrière dans son coin et respirant avec peine, se sentait désappointé. Si l'assaut avait été arrêté, l'arbitre eût nécessairement rendu la sentence en sa faveur, et l'enjeu lui serait revenu. A la différence de Sandel, il se battait non pas pour la gloire, mais pour trente livres sterling. Et maintenant Sandel allait recouvrer ses forces pendant la minute de repos.
La jeunesse sait se faire servir. A l'esprit de King revint ce dicton, entendu pour la première fois le soir où il avait battu Stowsher Bill. C'étaient les propres termes du rupin qui lui avait apporté une consommation et tapé sur l'épaule après l'assaut. « La jeunesse sait se faire servir ! » Le rupin avait raison et, en cette lointaine soirée, lui-même représentait la Jeunesse.
Ce soir, la Jeunesse était assise dans le coin opposé. Quant à lui, il venait de se battre pendant plus d'une heure, et maintenant il se sentait réellement vieux. S'il s'était battu comme Sandel, il n'aurait pas duré un quart d'heure. L'ennui, c'est qu'il ne récupérait pas ses forces. Ces vaisseaux en saillie et ce coeur surmené ne lui permettaient pas de retrouver assez d'énergie dans les intervalles entre deux reprises.
D'ailleurs, dès le début, ses forces avaient été insuffisantes. Ses jambes s'alourdissaient sous lui et il commençait à y éprouver des crampes. Il n'aurait pas dû faire ces deux kilomètres à pied. Et puis ce bifteck dont il avait eu envie toute la matinée ! Une grande et terrible haine s'éleva dans son cœur contre ces bouchers qui lui avaient refusé tout crédit. C'était dur pour un vieil homme d'aller se battre sans avoir mangé à sa suffisance ! Un morceau de bifteck, c'est si peu de chose ! Cela vaut quelques pence tout au plus, mais pour lui ce peu de chose représentait trente livres.
Quel prix Tom King recevrait-il en cas de victoire ?
Au coup de gong annonçant la onzième reprise, Sandel se précipita, faisant parade d'un entrain qu'il ne possédait pas en réalité. King estima à sa juste valeur ce bluff aussi ancien que le jeu lui-même. Il provoqua un corps à corps pour se garantir, puis, s'écartant, laissa Sandel se calmer. C'était ce que désirait King. Il fit une feinte du gauche qui détermina chez l'autre un plongeon et un coup balancé, puis lui-même recula d'un demi-pas et lança son coup de bas en haut en plein dans la figure de Sandel, qui s'abattit sur le paillasson. Après quoi, il ne lui laissa plus un instant de repos, recevant des coups lui-même, mais en donnant bien davantage, bousculant Sandel dans les cordes, l'accablant de crochets et de toutes sortes de coups, s'arrachant à ses corps à corps ou l'empêchant à coups de poing de les tenter, et chaque fois que Sandel allait tomber, le rattrapant d'une main et de l'autre le précipitant immédiatement dans les cordes où il ne pouvait point tomber.
            A ce moment, le public, fou d'enthousiasme, lui appartenait, et presque toutes les voix hurlaient: « Vas-y, Tom ! Mets-lui-en ! Tu le tiens, Tom ! Tu le tiens ! » On allait assister à une finale en tourbillon, et c'est pour voir cela qu'un public de boxe paie sa place.
Tom King qui, pendant une demi-heure, avait si bien ménagé ses forces, se mit à les prodiguer dans l'unique effort dont il se sentait capable. Sa dernière chance était là : maintenant ou jamais. Ses forces l'abandonnaient rapidement et il espérait qu'avant leur épuisement il parviendrait à abattre son adversaire pour le nombre de secondes voulu. Sans cesser de frapper de toutes ses forces, estimant froidement le poids de ses coups et la qualité des dommages infligés, il se rendait compte à quel point Sandel était difficile à abattre, doué au suprême degré de cette vitalité et de cette endurance qui sont l’apanage de la jeunesse. Sandel était certainement un homme d'avenir. Il possédait l'étoffe. C'est avec cette fibre coriace que se fabriquent les bons boxeurs.
Sandel titubait, mais Tom se sentait des crampes dans les jambes et ses jointures refusaient leur service. Il se raidissait néanmoins et frappait des coups formidables, dont chacun constituait une torture pour ses mains abîmées. Bien qu'il ne reçût plus guère de horions, il s'affaiblissait aussi rapidement que l'autre. Ses coups portaient, mais n'étaient plus appliqués avec tout son poids derrière, et chacun d'eux lui coûtait un pénible effort de volonté. Ses jambes étaient de plomb, et il les traînait visiblement : si bien que les partisans de Sandel, réconfortés par ces symptômes, se mirent à encourager leur champion à grands cris.
King, éperonné par un nouvel effort, frappa coup sur coup, l'un de gauche, un peu trop haut, au plexus solaire, et l'autre du droit sur la mâchoire. Ces coups ne possédaient pas une lourdeur extraordinaire, mais Sandel était si faible et étourdi qu'il tomba et resta étendu, frissonnant.
L'arbitre, penché sur lui, comptait à haute voix les fatales secondes. S'il ne se relevait pas avant la dixième, il perdait la bataille. Un silence inquiet planait sur le public. King, tremblant sur ses jambes, se sentait en proie à un étourdissement mortel : devant ses yeux s'enflait et s'affaissait l'océan des visages, tandis que ses oreilles percevaient comme à grande distance les chiffres que comptait l'arbitre. Cependant, il avait l'impression d'avoir gagné cet assaut, estimant invraisemblable qu'un homme si mal en point pût se relever.
Seule, la jeunesse pouvait opérer pareille résurrection, et Sandel se releva. A la quatrième seconde, il se roula sur le visage et chercha à tâtons les cordes : à la septième, il se mit sur un genou et s'y reposa, branlant du chef comme un homme ivre. Au moment où l'arbitre cria : « Neuf », Sandel se redressa en bonne position de défense, le bras gauche replié autour du visage, le bras droit autour de l'estomac. Protégeant ainsi les points vulnérables, il fit une embardée vers King dans l'espoir de nouer un corps à corps et de gagner du temps.
Au moment même où Sandel se levait, King l'attaqua, mais les deux coups qu'il lui porta s'amortirent sur les bras repliés. L'instant d'après, Sandel, collé en un corps à corps, s'y cramponnait désespérément tandis que l'arbitre s'efforçait de séparer les deux hommes. King contribua à se libérer. Il savait avec quelle rapidité la jeunesse reprend ses forces et se sentait sûr de régler son compte à Sandel s'il pouvait contrecarrer ce renouveau de vigueur. Un seul coup bien appliqué y suffirait. Sandel était à lui sans le moindre doute. Il l'avait manœuvré, battu et arrêté à sa guise.
Vers quel résultat le combat semble-t-il se diriger ?

Sandel se dégagea du corps à corps en essayant de s'équilibrer sur le cheveu qui sépare la défaite de la survivance. Un seul coup bien asséné le renverserait une fois pour toutes. Tom King, dans un éclair d'amertume, repensa à ce morceau de bifteck et regretta de ne pas l'avoir derrière le coup de poing qu'il devait appliquer à toute force. Il se raidit dans l'effort, mais le coup ne fut ni assez lourd ni assez rapide. Sandel oscilla sans tomber : il recula en titubant jusqu'aux cordes et s'y retint. Tom King le suivit en chancelant et, dans une angoisse mortelle, lui décocha un nouveau coup. Mais son organisme venait de le trahir. Rien ne subsistait en lui qu'une intelligence combative et voilée par l'épuisement. Le coup destiné à la mâchoire n'atteignit que l'épaule. Il avait voulu le loger plus haut, mais ses muscles éreintés ne lui obéissaient plus. Et, sous le choc en retour, Tom King lui-même vacilla et faillit tomber. Il essaya encore. Mais cette fois, le coup rata complètement, et, par faiblesse pure et simple, King s'accola en corps à corps contre Sandel, se cramponnant à lui pour s'empêcher de rouler à terre.
King n'essaya pas de se libérer. Il avait lancé sa foudre. Il était fini, et la Jeunesse était servie. Au cours même du corps à corps il sentait Sandel reprendre des forces contre lui. Et quand l'arbitre les sépara, il vit, sous ses yeux, la Jeunesse se récupérer de ses pertes. D'une seconde à l'autre, Sandel devenait plus fort. Ses coups, tout à l'heure faibles et futiles, cognaient dur. Les yeux troubles de King virent le poing ganté le menacer à la mâchoire, et il eut la volonté de parer le coup en interposant le bras. Il perçut le danger et voulut agir, mais son bras alourdi de cinquante kilos refusa de se soulever, et résista à la volonté de son âme. Sur quoi le poing ganté arriva à destination. Il éprouva une sorte de brisure analogue à une étincelle électrique, et au même moment le voile d'ombre l'enveloppa.
Pourquoi Tom King ne réussit-il pas à conclure son attaque et à remporter le combat ?
Quand il rouvrit les yeux, il était dans son coin et il entendit les hurlements du public, pareils au rugissement du ressac à Bondi Beach. On lui appuyait une éponge humide à la base du crâne, et Sid Sullivan lui soufflait une pluie d'eau rafraîchissante sur la figure et la poitrine. On lui avait déjà enlevé ses gants, et Sandel, penché sur lui, lui serrait la main. Il n'éprouvait aucun ressentiment contre l'homme, qui venait de le terrasser, et il lui rendit son étreinte avec une cordialité qui provoqua une protestation de ses jointures en piteux état. Puis Sandel s'avança au milieu du ring et le public arrêta son tumulte pour l'entendre accepter le défi du jeune Pronto et porter à cent livres le pari supplémentaire.
Que s’est-il passé "entre" les deux parapraphes précédents?
King demeura apathique pendant que ses seconds épongeaient l'eau qui lui ruisselait sur le corps, puis lui séchaient le visage et l'apprêtaient à quitter la plate-forme. Il se sentait affamé : non pas d'une faim ordinaire, de cette faim qui vous ronge, mais d'une grande faiblesse accompagnée d'une palpitation au creux de l'estomac, et qui se communiquait à son corps tout entier. Il se rappela ce moment du combat où il tenait Sandel en équilibre instable et prêt à osciller vers le plateau de la défaite.
Ah ! le morceau de bifteck lui aurait permis de s'en tirer ! Il ne lui avait manqué que cette petite chose au moment décisif, et il avait perdu ! Ses seconds le soutenaient à moitié pour l'aider à quitter la plate-forme. Il s'écarta d'eux, se faufila sans aide à travers les cordes, puis sauta lourdement sur le plancher et les suivit sur les talons pendant qu'ils lui frayaient un chemin dans la foule encombrant l'allée centrale.
Au moment où il quittait le vestiaire, à l'entrée de la salle, un jeune homme l'interpella :
- Pourquoi ne pas lui avoir réglé son compte quand vous le teniez ? demanda le quidam.
- Oh ! allez au diable ! répondit Tom King en descendant les marches.
Les portes du débit du coin étaient grandes ouvertes ; il aperçut les lumières et les serveuses souriantes ; il entendit de nombreuses voix discutant la rencontre, et le tintement continu des pièces sur le comptoir. Quelqu'un l'appela pour lui offrir un verre. Il hésita de façon perceptible, puis refusa et poursuivit son chemin.
Il n'avait pas un liard en poche, et la promenade de deux kilomètres lui parut longue pour rentrer à la maison. Il devenait certainement vieux. En traversant le Domaine, il s'assit soudain sur un banc, énervé à l'idée de sa femme qui veillait pour l'attendre et pour apprendre l'issue du pugilat. Cette pensée lui semblait plus atroce que le coup qui l'avait mis hors de combat, et presque impossible à envisager.
Il se sentait faible et meurtri, et la souffrance que lui infligeaient ses jointures l'avertissait que, même s'il trouvait à s'employer comme manoeuvre, il serait obligé d'attendre une bonne semaine avant de pouvoir manier la pelle ou la pioche. La faim qui lui donnait des palpitations au creux de l'estomac devenait accablante. Écrasé sous sa misère, il sentit ses paupières s'humecter. Il couvrit son visage de ses mains et se souvint en pleurant de Stowsher Bill et de la façon dont il l'avait traité en cette soirée de jadis.
Pauvre vieux Stowsher Bill ! Il comprenait maintenant qu'il eût pleuré dans le vestiaire !
Comment apparaît l’avenir immédiat de Tom King ?
Quelle est la dernière image que le lecteur garde de Tom King ?
Quel est le thème principal de la nouvelle (choisir et justifier) :
- la beauté du sport
- la cruauté des boxeurs
- les effets du temps qui passe