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vendredi 11 novembre 2016

ROSA PARKS

Rosa Parks
Par Roger Martin

Premier décembre 1955, Rosa, Rosa Parks de Montgomery, Alabama,
Ô Rosa, petite couturière aux mains gantées, serrant ton sac contre toi,
Toute droite, regard tranquille derrière tes verres cerclés d'écaille, tes cheveux sagement peignés, Rosa,
Tu es montée dans le car, et tu t'es assise, Rosa, sur un siège à l'avant,
Un de ces sièges réservés aux Blancs,
Rosa, Rosa Parks, toi dont les aïeux recevaient le fouet
Rosa, militante,
Et quand ils te l'ont demandé, Rosa, tu as refusé de te lever,
Et quand ils l'ont exigé, et quand ils t'ont prise par les bras,
Tes lèvres ont articulé doucement un seul mot : NON!
Et tu n'as pas cédé, Rosa, non tu n'as pas cédé, ils ont arrêté le bus,
Ils ont appelé la police, Rosa, les flics d'Alabama,
Avec leurs chiens à nègres, avec leurs manches de bois et leurs gaz de combat,
Ils t'ont jeté en prison, Rosa,
Plus tard, ils ont pris tes empreintes, tes lacets, tes lunettes, mais pas ta fierté, Rosa,
Et au dehors des voix grondaient et au dehors la rumeur montait, Rosa,
Des voix qui te chantaient que tu n'étais pas seule, Rosa,
Qu'un pasteur inconnu appelait au boycott,
Que partout frères et sœurs engageaient le combat,
Ton combat, Rosa, Rosa Parks, douce et fière femme noire d'Alabama…
Que lundi les bus noirs étaient blancs, blancs ou vides, vides et blancs,
Que les rues de la ville, ses quartiers, ses faubourgs,
Ruisselaient de nègres qui marchaient droit devant, le menton vers le ciel, les yeux dans l'avenir,
Petite fille du Sud, des lynchages et du Ku Klux Klan. . .
Ensemble ils proclamaient le boycott illimité,
Rosa, tu entends ça ? Des kilomètres à pied toute la sainte journée,
Des kilomètres à pied, ça en use des préjugés. . .
Les bus roulaient à vide, partout des gens à pied,
Les flics jetaient au mitard le pasteur inspiré, Rosa,
Et sa maison brûlait sous les cocktails du Klan,
Et les bus fantômes, sans personne aux carreaux, s'emmerdaient ferme à présent, rangés aux entrepôts. Submergeant les trottoirs, débordant les chaussées,
Des milliers d'hommes et de femmes fatigués tenaient, tenaient, tenaient en répétant ton nom,
Ô Rosa, Rosa Parks, leur sœur en dignité, petite couturière qui a tout déclenché...
Les prisons débordaient, les procès fleurissaient,
Et les cautions montaient, mais de Harlem, de Chicago, l'argent affluait, ô Rosa.
Novembre 56, la compagnie au tapis, la faillite à sa porte,
Les employeurs blancs qui en ont marre d'attendre,
D'attendre la nounou, le menuisier, qui arrivent fatigués, crevés, harassés,
La fierté retrouvée.
La ville en a assez, le maire, le gouverneur en ont assez, on ne parle plus que de ça, de tous côtés,
"Ça va finir par donner de mauvaises idées, y en a marre de voir ces négros marcher",
O Rosa Parks, fière femme d'Alabama,
Et un matin tu te réveilles, rosa, et quelque chose dans l'air, à ton premier pas, te le dit,
Tu as gagné.
Le petit pasteur - ses parents l'ont appelé Martin Luther comme le prédicateur,
King, c'est l'empreinte du Blanc,
Le nom attribué cent cinquante ans plus tôt par le propriétaire, un gentleman du Sud,

VOUS avez gagné! La Cour suprême l'a décrété.

BEN JELLOUN - LE RACISME

Le racisme expliqué à ma fille (par Tahar Ben Jelloun)
— Dis, Papa, c’est quoi le racisme ?
— Le racisme est un comportement assez répandu, commun à toutes les sociétés, devenu, hélas !, banal dans certains pays parce qu’il arrive qu’on ne s’en rende pas compte. Il consiste à se méfier, et même à mépriser, des personnes ayant des caractéristiques physiques et culturelles différentes des nôtres.
— Tu crois que je pourrais devenir raciste ?
— Le devenir, c’est possible ; tout dépend de l’éducation que tu auras reçue. Il vaut mieux le savoir et s’empêcher de l’être, autrement dit accepter l’idée que tout enfant ou tout adulte est capable, un jour, d’avoir un sentiment et un comportement de rejet à l’égard de quelqu’un qui ne lui a rien fait mais qui est différent de lui. Cela arrive souvent. Chacun d’entre nous peut avoir, un jour, un mauvais geste, un mauvais sentiment.
— Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ?

— Apprendre. S’éduquer. Réfléchir. Chercher à comprendre toute chose, se montrer curieux de tout ce qui touche à l’homme, contrôler ses premiers instincts, ses pulsions… « Vaste programme » ! La haine est tellement plus facile à installer que l’amour. Il est plus facile de se méfier, de ne pas aimer que d’aimer quelqu’un qu’on ne connaît pas. Toujours cette tendance spontanée, la fameuse pulsion de tout à l’heure, qui s’exprime par le refus et le rejet.

HUGO - LE HOLLANDAIS

Les paysans au bord de la mer
Victor HUGO   (1802-1885)

Les pauvres gens de la côte,
L'hiver, quand la mer est haute
Et qu'il fait nuit,
Viennent où finit la terre
Voir les flots pleins de mystère
Et pleins de bruit.

Ils sondent la mer sans bornes ;
Ils pensent aux écueils mornes
Et triomphants ;
L'orpheline pâle et seule
Crie : « Ô mon père ! » et l'aïeule
Dit : - Mes enfants !

Où sont-ils tous ceux qu'on aime ?
Elles ont peur. La nuit blême
Cache Vénus ;
L'océan jette sa brume
Dans leur âme et son écume
Sur leurs pieds nus.

L'une frémit, l'autre espère.
Le vent semble une vipère.
On pense à Dieu
Par qui l'esquif vogue ou sombre
Et qui change en gouffre d'ombre
Le gouffre bleu !

Dans les mers il n'est pas rare
Que la foudre au lieu de phare
Brille dans l'air,
Et que sur l'eau qui se dresse
Le sloop-fantôme apparaisse
Dans un éclair.

Alors tremblez. Car l'eau jappe
Quand le vaisseau mort la frappe
De l'aviron,
Car le bois devient farouche
Quand le chasseur spectre embouche
Son noir clairon.

Malheur au chasse-marée
Qui voit la nef abhorrée !
Ô nuit ! Terreur !
Tout le navire frissonne,
Et la cloche, à l'avant, sonne
Avec horreur.

C'est le hollandais ! La barque
Que le doigt flamboyant marque !
L'esquif puni !
C'est la voile scélérate !
C'est le sinistre pirate
De l'infini !

Il était hier au pôle
Et le voici ! Tombe et geôle,
Il court sans fin.
Judas songe, sans prière,
Sur l'avant, et sur l'arrière
Rêve Caïn.

Il suffirait, pour qu'une île
Croulât dans l'onde infertile,
Qu'il y passât,
Il fuit dans la nuit damnée,
La tempête est enchaînée
A ce forçat.

Il change l'onde en hyène
Et que veut-on que devienne
Le matelot,
Quand, brisant la lame en poudre,
L'enfer vomit dans la foudre
Ce noir brûlot ?

La lugubre goélette
Jette à travers son squelette
Un blanc rayon ;
La lame devient hagarde,
L'abîme effaré regarde
La vision.

Les rocs qui gardent la terre
Disent : « Va-t'en, solitaire,
Démon ! va-t'en ! »
L'homme entend de sa chaumière
Aboyer les chiens de pierre
Après Satan.

Et les femmes sur la grève
Se parlent du vaisseau rêve
En frémissant ;
Il est plein de clameurs vagues ;
Il traîne avec lui des vagues
Pleines de sang.


GAUTIER - LA FUITE

La Fuite, de Théophile Gautier
KADIDJA.
Au firmament sans étoile,
La lune éteint ses rayons ;
La nuit nous prête son voile.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Ne crains-tu pas la colère
De tes frères insolents,
Le désespoir de ton père,
De ton père aux sourcils blancs ?

KADIDJA.
Que m’importent mépris, blâme,
Dangers, malédictions !
C’est dans toi que vit mon âme.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Le cœur me manque ; je tremble,
Et, dans mon sein traversé,
De leur kandjar il me semble
Sentir le contact glacé !

KADIDJA.
Née au désert, ma cavale
Sur les blés, dans les sillons,
Volerait, des vents rivale.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Au désert infranchissable,
Sans parasol pour jeter
Un peu d’ombre sur le sable,
Sans tente pour m’abriter...

KADIDJA.
Mes cils te feront de l’ombre ;
Et, la nuit, nous dormirons
Sous mes cheveux, tente sombre.
        Fuyons ! fuyons !

AHMED.
Si le mirage illusoire
Nous cachait le vrai chemin,
Sans vivres, sans eau pour boire,
Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.
Sous le bonheur mon cœur ploie ;
Si l’eau manque aux stations,
Bois les larmes de ma joie.
        Fuyons ! fuyons !


VIAN - LE PIANOCKTAIL

LE PIANOCKTAIL

« Prendras-tu un apéritif ? demanda Colin. Mon pianocktail est achevé, tu pourrais l’essayer.

– Il marche ? demanda Chick.

– Parfaitement. J’ai eu du mal à le mettre au point, mais le résultat dépasse mes espérances. J’ai obtenu, à partir de la Black and Tan Fantasy, un mélange vraiment ahurissant.

– Quel est ton principe ? demanda Chick.

– À chaque note, dit Colin, je fais correspondre un alcool, une liqueur ou un aromate. La pédale forte correspond à l’œuf battu et la pédale faible à la glace. Pour l’eau de Seltz, il faut un trille dans le registre aigu. Les quantités sont en raison directe de la durée : à la quadruple croche équivaut le seizième d’unité, à la noire l’unité, à la ronde la quadruple unité. Lorsque l’on joue un air lent, un système de registre est mis en action, de façon que la dose ne soit pas augmentée – ce qui donnerait un cocktail trop abondant – mais la teneur en alcool. Et, suivant la durée de l’air, on peut, si l’on veut, faire varier la valeur de l’unité, la réduisant, par exemple, au centième, pour pouvoir obtenir une boisson tenant compte de toutes les harmonies au moyen d’un réglage latéral.

– C’est compliqué, dit Chick.

– Le tout est commandé par des contacts électriques et des relais. Je ne te donne pas de détails, tu connais ça. Et d’ailleurs, en plus, le piano fonctionne réellement.

– C’est merveilleux ! dit Chick.

– Il n’y a qu’une chose gênante, dit Colin, c’est la pédale forte pour l’œuf battu. J’ai dû mettre un système d’enclenchement spécial, parce que lorsque l’on joue un morceau trop «hot », il tombe des morceaux d’omelette dans le cocktail, et c’est dur à avaler. Je modifierai ça. Actuellement, il suffit de faire attention. Pour la crème fraîche, c’est le sol grave.

– Je vais m’en faire un sur Loveless Love, dit Chick. Ça va être terrible.



SEPULVEDA - L ILE PERDUE

L’ÎLE PERDUE
Luis Sepulveda

Elle s’appelle Mali Lošinj et vue du ciel elle apparaît comme une tache ocre sur la mer Adriatique, en face de la côte d’un pays qui s’appelait la Yougoslavie. Un jour j’y suis allé, sans grands projets ni délais, et dans une vieille maison d’Artatore j’ai écrit le manuscrit de ce qui allait devenir mon premier roman.
Partout fleurissaient les pruniers, les lauriers-roses et les gens. Fleurissait, par exemple, Olga, une belle Croate qui partageait les tâches de sa pension avec son amour pour la voix déchirée de Camarón de la Isla. Fleurissait Stan, un Slovène qui allumait tous les soirs son barbecue, ouvrait des bouteilles de sliwovitz et invitait voisins et passants à jouir de l’hospitalité de sa terrasse. Fleurissait Gojko, un Monténégrin qui fournissait poissons et calmars pour la fête, et Vlado, un Macédonien qui chantait des arias incompréhensibles et non moins belles pour autant. Avec ses récits bien ficelés fleurissait Levinger, le pharmacien bosniaque, juif, ex-infirmier des partisans antifascistes. Parfois, Pantho, un Serbe expulsé de la Marine, jouait de l’accordéon, nous chantions tous, et à la deuxième bouteille de sliwovitz nous fraternisions par d’affectueux diminutifs : Olgitsa, Stanitsa, Goykitsa, Vladitsa, Panthitsa. Nous nous comprenions grâce à une salade babélienne d’italien, d’allemand, d’espagnol, de français et de serbo- croate.
— Tout ce qui compte, c’est qu’on se comprenne, me disaient-ils.
— En Yougoslavie on se comprend, répétaient-ils. Tschibili, salud, prosit, salute, santé.
Mali Lošinj fut pendant plusieurs années mon paradis secret, jusqu’à ce qu’il se passe quelque chose ; quelque chose que l’on voyait venir et qu’aucun de mes amis n’était capable d’expliquer, mais que l’on percevait dans un changement d’humeur, ou dans une réaction de rejet lorsqu’il était question de l’histoire du pays.
Quand la bestialité du nationalisme serbe ressortit des musées  l’attirail  tchetnik et que la bestialité du nationalisme croate s’habilla en  oustacha , l’île ne resta pas à l’écart du conflit. Olga ferma les portes de son cœur au flamenco et celles de sa pension à quiconque n’était pas croate. Pantho se réveilla un jour en marchant seul dans les rues d’Artatore, traînant derrière lui un drapeau serbe et une vieille haine mêlée d’alcool. Le joyeux analphabète qui jouait de l’accordéon répétait le discours grossier de tous les nationalistes et attaquait particulièrement le juif Levinger, en l’accusant, parce qu’il était Bosniaque, d’être un fondamentaliste islamique. Stan partit à Ljubljana et de sa belle maison d’Artatore il ne reste que des photos mutilées par les ciseaux de la rancœur. Gojko et Vlado eux aussi quittèrent l’île, effrayés par Pantho, qui insistait pour les faire mettre en rang dans son triste défilé en l’honneur de la grande Serbie, et par Olga qui voyait en eux un danger orthodoxe pour sa grande Croatie catholique. Levinger s’installa à Sarajevo peu avant que ne commence le siège serbe. Il m’écrivit une lettre douloureuse : « Il nous a manqué au moins deux générations pour nous libérer du cancer nationaliste dont l’unique symptôme est la haine ».
Chaque fois que je vois la tache de Mali Lošinj sur une carte je sais que l’île est toujours là, sur l’Adriatique, mais je sais aussi que je l’ai perdue pour toujours. Que s’est-il passé ? Je connais l’histoire des Balkans mais je n’arrive pas à comprendre le problème actuel, et je suis sûr que la plupart des Serbes, des Croates, des Monténégrins, des Kosovars, des Slovènes, des Bosniaques et des Macédoniens ne le comprennent pas non plus, car ils n’ont connu que l’efficace manipulation de l’histoire officielle, celle qu’écrivent les vainqueurs.
Peut-être, comme le dit Levinger dans sa lettre, que ces deux générations qui ont manqué auraient osé regarder en face leur histoire mouvementée afin que l’idée toujours fraternelle de justice ouvre le pas à la seule transition possible : celle qui écrase les haines et impose la raison.
L’île perdue me fait mal et me répète que les peuples qui ne connaissent pas à fond leur histoire tombent facilement entre les mains d’escrocs, de faux prophètes, et commettent de nouveau les mêmes erreurs.


MELVILLE - LE PEQUOD


Melville, Moby Dick.

Autant que je sache, vous avez sans doute vu, au cours de votre vie, bien des embarcations pittoresques : des lougres à bouts carrés, des jonques japonaises hautes comme des montagnes, des galiotes-caisses à beurre, je ne sais quoi encore mais, croyez-moi sur parole, vous n’avez jamais vu un vieux bâtiment aussi extraordinaire que cet extraordinaire vieux Péquod. C’était un navire de la vieille école, plutôt petit. Longuement amarinée, colorée par tous les temps, des typhons aux calmes plats des quatre océans, sa vieille coque avait pris le teint basané d’un grenadier français qui aurait combattu en Égypte comme en Sibérie. Son étrave vénérable semblait barbue. Ses mâts : taillés quelque part sur la côte japonaise là où la tempête emporta ceux qu’il avait à l’origine. Ses ponts antiques étaient usés et ridés comme la dalle vénérée des pèlerins. À ces pièces de musée, étaient venues s’ajouter des caractéristiques nouvelles et étonnantes qui racontaient les aventures sauvages qui furent les siennes pendant plus d’un demi-siècle.

Il portait parures comme un empereur d’Éthiopie au cou alourdi de pendentifs d’ivoire poli. C’était un cannibale de navire, se pavanant dans les ossements ciselés de ses ennemis. Ses pavois à découvert étaient ornés sur tout leur pourtour, sans interruption, telle une seule mâchoire, avec les longues dents aiguës du cachalot tenant lieu de cabillots pour amarrer ses muscles de chanvre et ses tendons. Ces filins ne couraient pas dans des poulies de vulgaire bois des forêts mais filaient prestement dans des réas creusés dans du morfil. Méprisant un gouvernail à tourniquet, il arborait une barre digne de respect, taillée d’une seule pièce dans la longue et étroite mâchoire inférieure de son ennemi héréditaire. L’homme de barre lorsqu’il gouvernait dans la tempête se sentait, cette barre en main, pareil au Tartare lorsqu’il retient par le mors son ardente monture. Un navire d’une vraie noblesse, mais aussi d’une certaine manière, d’une grande mélancolie ! 

DU VENT DANS LES VOILES

NOM ………………………………………………………….              PRENOM…………………………………………
Deux poèmes sur le vent qui pousse le voilier.

Poème 1 : HUGO, Les Contemplations. 15 juin 1839.
Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
Passer, gonflant ses voiles,
Un rapide navire enveloppé de vents,
De vagues et d’étoiles ;

Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
Que l’autre abîme touche,
Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
Ne voyaient pas la bouche :

— Poëte, tu fais bien ! poëte au triste front,
Tu rêves près des ondes,
Et tu tires des mers bien des choses qui sont
Sous les vagues profondes !

La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
Tout destin montre et nomme ;
Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
Le navire, c’est l’homme.

Poème 2 : Charles Baudelaire, La Musique, dans le recueil « Les Fleurs du mal ».
La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Et vous, quel est le vent qui gonfle vos voiles, qui pousse votre voilier ?
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BREL - AMSTERDAM

Amsterdam

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui chantent
Les rêves qui les hantent,
Au large d'Amsterdam.
Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui dorment
Comme des oriflammes
Le long des berges mornes.
Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui meurent,
Pleins de bière et de drames,
Aux premières lueurs.
Mais dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui naissent,
Dans la chaleur épaisse
Des langueurs océanes.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui mangent
Sur des nappes trop blanches
Des poissons ruisselants.
Ils vous montrent des dents
A croquer la fortune,
A décroisser la lune,
A bouffer des haubans.
Et ça sent la morue
Jusque dans le coeur des frites,
Que leurs grosses mains invitent
A revenir en plus.
Puis se lèvent en riant,
Dans un bruit de tempête,
Referment leur braguette
Et sortent en rotant.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui dansent
En se frottant la panse
Sur la panse des femmes.
Et ils tournent et ils dansent,
Comme des soleils crachés,
Dans le son déchiré
D'un accordéon rance.
Ils se tordent le cou
Pour mieux s'entendre rire,
Jusqu'à ce que tout à coup
L'accordéon expire.
Alors, le geste grave,
Alors, le regard fier,
Ils ramènent leur batave
Jusqu'en pleine lumière.

Dans le port d'Amsterdam,
Y a des marins qui boivent,
Et qui boivent et reboivent,
Et qui reboivent encore.
Ils boivent à la santé
Des putains d'Amsterdam,
De Hambourg ou d'ailleurs.
Enfin, ils boivent aux dames
Qui leur donnent leur joli corps,
Qui leur donnent leur vertu,
Pour une pièce en or.
Et quand ils ont bien bu,
Se plantent le nez au ciel,
Se mouchent dans les étoiles,
Et ils pissent comme je pleure
Sur les femmes infidèles.
Dans le port d'Amsterdam,

Dans le port d'Amsterdam.

BAUDELAIRE - LE PORT

LE PORT

Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser. Les formes élancées des navires, au gréement compliqué, auxquels la houle imprime des oscillations harmonieuses, servent à entretenir dans l’âme le goût du rythme et de la beauté. Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir.